Plus d’un an bientôt après les attentats en chaine du 13 novembre 2015 et plus de deux ans après l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper-casher, dans une succession presque ininterrompue de crimes, le terrorisme n’a cessé de faire question, d’ouvrir des débats sans jamais véritablement parvenir, des questions religieuses aux explications psychologisantes, à convaincre. Sans doute faut-il lire sans attendre le remarquable et puissant essai de Laurent de Sutter Théorie du kamikaze pour avoir enfin autant de clefs neuves, fécondes et énergiques sur la figure prégnante de ces attentats, à savoir le kamikaze.

Le journaliste Les Français peints par eux-mêmes
Le journaliste, Les Français peints par eux-mêmes

Tout commence par un Avertissement, ce qu’est d’une certaine manière l’ensemble du Monde libre d’Aude Lancelin : une mise en garde adressée à une presse toujours plus muselée — par le poids des annonceurs sur le contenu éditorial, par les financiers qui possèdent les principaux titres, par la pusillanimité de quelques directeurs de publication et autres rédacteurs en chef aux ordres, par un pouvoir politique qui s’immisce lui aussi dans les colonnes du supposé quatrième pouvoir. L’avertissement est d’abord ici de ceux qui précèdent parfois les fictions : expliciter que cette fable et « les personnages » qui la composent sont bien réels, qu’il « n’est pas une phrase, pas un fait qui ait en quoi que ce soit été inventé ou même déformé ». Tout part d’une expérience, douloureuse, celle d’Aude Lancelin, directrice adjointe du Nouvel Observateur avant son licenciement en mai 2016 : « je fus acculée, puis liquidée ». C’est à partir de cette fin que le livre est écrit, mais il est moins un témoignage, ou pire une justification, qu’une charge contre les dérives du système médiatique français, il est une expérience ressaisie en signe.

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Définir la fonction d’un intellectuel est un geste qui d’emblée ruine sa liberté. On ne saurait lui attribuer un rôle ou une place sans en instrumentaliser le discours. L’intellectuel, pour autant que la pensée se laisse définir, ne fait usage de l’intellect qu’en moment de panne, moment où aucune solution, aucune réponse ne peuvent plus s’imposer comme des évidences. Rien, aucune croyance, aucune vérité n’est plus disponible quand un intellectuel se lève dans l’histoire, au point de nous forcer à la réflexion. L’intellectuel fait sans doute l’expérience d’une crise au sein de la pensée et, par conséquent, ne peut s’exercer qu’en échappant aux injonctions qui s’imposent à lui de l’extérieur. Il ne saurait en effet se placer dans le sillage d’un pouvoir sans perdre toute pensée, du moins si on admet avec Aristote que penser, c’est penser par soi-même, que n’est intelligente qu’une pensée qui se pense elle-même, évalue ses propres prétentions.