En 2022 paraissait Les autres ne pensent pas comme nous, le livre majeur du diplomate Maurice Gourdault-Montagne. Trois ans plus tard, alors que les lignes de fracture se déplacent, que les conflits s’enkystent comme de mauvaises tumeurs et que l’Occident découvre, souvent avec retard, que ses idéaux n’éclairent plus le monde avec la même évidence, cet ouvrage s’impose « en force nouvelle ». On y revient, comme on revient toujours aux grands textes de discernement.
Car ce livre n’est ni un bilan de carrière assommant, ni l’une de ces (trop nombreuses) synthèses géopolitiques qui prétendent distribuer de loin les rôles, les responsabilités et les fautes. Il procède autrement : par expérience et sur une fréquentation lucide des nations et de leurs cultures, sur une attention particulière à leurs Histoires, à leurs humiliations anciennes, à leurs manières de percevoir le temps, l’espace, la puissance, la mémoire… Son titre dit l’essentiel et peut-être même l’inacceptable pour beaucoup, car en effet, oui, « les autres ne pensent pas comme nous ». Il faut entendre cette proposition dans toute sa portée. Car elle ne relève ni d’un relativisme aimable ni d’une sotte banalité diplomatique. Elle rappelle une évidence : l’Europe et plus largement l’Occident, ont souvent refusé d’assumer jusqu’au bout que les autres peuples, n’habitent pas le même récit du monde.
Et c’est là que le livre devient précieux parce que Maurice Gourdault-Montagne ne se contente pas d’énoncer cette différence, il en tire les conséquences : comprendre un pays ne consiste pas à lui appliquer nos schémas, nos attentes, nos réflexes moraux ou politiques. Non, comprendre suppose une forme de déplacement intérieur, presque une ascèse. Il faut consentir à sortir de soi, à suspendre la souveraineté de ses propres catégories, à entrer, autant qu’il est possible, dans la logique historique de l’autre. Rare est une pensée diplomatique qui formule cela avec une telle simplicité, sans jargon, sans (sur)affectation, sans mise en scène de sa propre lucidité.
Fort de décennies passées au Japon, en Chine, en Allemagne ou au Royaume-Uni, l’auteur ne propose ni théorie générale ni système. Il montre, à partir de situations concrètes, que les nations ne sont jamais de simples acteurs rationnels mus par leurs seuls intérêts immédiats. Elles sont aussi des formations symboliques, des mémoires organisées, des sensibilités collectives, des héritages parfois blessés. Il faut prendre au sérieux ce que les peuples se racontent à eux-mêmes, ce qu’ils n’oublient pas, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils espèrent préserver d’eux-mêmes au milieu des rapports de force. La diplomatie, dans cette perspective, cesse d’être l’art abstrait de la négociation. Elle redevient ce qu’elle devrait peut-être toujours demeurer : une pratique de l’intelligence située, une discipline de l’écoute, une traduction entre des mondes qui ne se recouvrent pas spontanément.
L’humanisme de Maurice Gourdault-Montagne tient précisément à cela. Il n’est jamais déclaratif. Il ne se drape dans aucune noblesse de principe. Il se lit dans la manière dont les peuples sont abordés, non comme des masses interchangeables ni comme des blocs stratégiques, mais comme des sujets historiques. Cette retenue impressionne d’autant plus qu’elle tranche avec la brutalité simplificatrice de tant de discours contemporains. Aujourd’hui, le commentaire géopolitique se nourrit volontiers d’assignations rapides, d’indignations mécaniques, de certitudes pressées. Le livre, lui, ralentit. Il pose les choses. Il oblige à regarder ce qui résiste à nos évidences. Il rappelle qu’un malentendu international n’est pas toujours le produit d’une hostilité déclarée, mais souvent celui d’une surdité ancienne.
On mesure ainsi, à la relecture, combien nombre de tensions actuelles ne relèvent pas seulement d’oppositions idéologiques frontales, mais de strates d’incompréhension accumulées, négligées, parfois méprisées. L’ouvrage avait déjà perçu, dès 2022, la fragilité du cadre commun que l’on croyait stable. Il montrait que la prétention occidentale à l’universalité, lorsqu’elle cesse de s’interroger elle-même, peut devenir un obstacle à l’intelligence du présent. Ce n’est pas qu’il faille renoncer à toute exigence universelle, non, mais encore faut-il comprendre qu’aucune parole adressée au monde n’est recevable si elle commence par ignorer la mémoire de ceux auxquels elle s’adresse.
Ce qui frappe enfin, c’est le style, je dirais la tenue du ton. Aucune arrogance, aucun cynisme, aucune fausse profondeur. Maurice Gourdault-Montagne ne pose jamais le coude sur le marbre rose de la cheminée. Il y a chez lui une sobriété qui force le respect et qui est probablement la marque la plus sûre d’une pensée réellement éprouvée. Relu à l’heure des blessures ré-ouvertes de notre monde, Les autres ne pensent pas comme nous rappelle, contre les impatiences de l’époque, qu’aucun dialogue durable n’est possible tant que nous n’acceptons pas, d’abord, que l’autre pense autrement.
Maurice Gourdault-Montagne, Les autres ne pensent pas comme nous, Bouquins éditions, 404 p., 2022, 22€