Décidément, les années semblent passer sur Gérard Titus-Carmel, né en 1942, sans l’atteindre tant son activité ces dernières années étonne encore. On le connaissait depuis les années 60 comme peintre, on le découvrait poète conséquent deux décennies plus tard, puis auteur d’essais pénétrants tant sur l’art que sur les écrivains. Plus récemment, il a rendu public un fort volume autobiographique ainsi qu’un touchant échange épistolaire avec son ami le romancier Christian Gailly, trop tôt décédé, et voici qu’il signe aujourd’hui, à quatre-vingt-trois ans, un premier recueil de nouvelles, ces Palières dont la maîtrise et l’intranquillité étonnent.
Comme l’indique le sous-titre « Proses et fictions courtes », ces Palières se découvrent comme des textes aux statuts différents, et c’est leur premier charme. Non pas que leur auteur cède à la tentation d’une démonstration de virtuosité comme cela arrive dans les recueils de nouvelles mais cette diversité entretient une forme de curiosité, de surprise que pourra apprécier le lecteur. On y trouvera pêle-mêle des anecdotes, une fable, des dialogues spéculatifs, quelques monologues discursifs, des portraits d’amis perdus de vue, des considérations sur la situation de l’art aujourd’hui, des réflexions sur quelques artistes d’hier, des fragments plus intimement liés à l’existence de leur auteur… À vrai dire, la seule logique prévalant dans la suite de ces textes est la chronologie de leur rédaction, ce qui paradoxalement peut-être évite le piège de l’éparpillement et il n’est pas rare que le lecteur puisse apercevoir un lien, une association libre de la pensée dans cette succession de récits.
Le livre s’ouvre sur « Le Cercle de Brunehaut », relatant le spectaculaire suicide d’un de ses voisins paysans dans cette campagne où Gérard Titus-Carmel a choisi d’habiter, à Oulchy-le-Château, entre Soissons et Château-Thierry, dans un gros bourg au milieu des champs de betteraves, dans une contrée marquée s’il en est par les guerres, mondiales et saccageuses, mais aussi auparavant par les rivalités sanguinaires dès leurs fondations franques. Et ce passé invisible, impalpable, continue manifestement de peser, d’infuser dans le caractère taciturne de ces cultivateurs qui retournent quotidiennement, et sans en avoir conscience, la terre et l’Histoire. À ce premier récit très local et qui donne sa couleur froide et glaiseuse à l’ensemble en succèdent d’autres, parsemés dans le livre, situés dans cette même région, histoires d’exactions de militaires de toutes les armées ou empruntées à la vie quotidienne de l’auteur ou de ses connaissances des environs. Mais l’écrivain sait aussi élargir le champ : on trouve des narrations se déroulant sous d’autres cieux, dans l’état de Veracruz au Mexique par exemple (qui au-delà de son image touristique est ici décrit comme un lieu au climat ardent, hostile, auquel seul un lagon aux eaux manifestement lustrales permet d’échapper), occasion pour lui de s’interroger sur le fait qu’il faille « faire de notre vie une fiction » pour espérer se retrouver réellement. D’ailleurs, l’auteur voyage beaucoup et ce livre est pour lui l’occasion de nous redire son goût pour le monde celte (l’Irlande et la Bretagne), pour son âpreté, sa beauté et son rapport particulier à la mort. Bien entendu, il n’oublie pas le Parisien qu’il a été, ses camarades parfois perdus de vue et les surprises que ménage une ville au tel brassage humain. Ainsi l’un de ses personnages a-t-il l’intuition de « se sentir devenir sans âge » quand il comprend que la fête à laquelle il a été invité ce soir-là se déroule dans un appartement ayant appartenu autrefois à ses premiers collectionneurs. Il se souvient aussi du petit garçon délaissé l’été par ses parents, par exemple dans « L’Ermitage », nouvelle évoquant son ennui et sa rêverie au fond d’un jardin normand, à l’origine pourtant des somptueuses séries de toiles que sont Jungle ou peut-être Feuillée… Mentionnons encore sa passion pour la musique baroque ou romantique, qui retentit bellement, de manière parfois troublante, en maintes pages de l’ouvrage. Ainsi la vision inattendue de Venise sous la neige au sortir de la Fenice : le nouvelliste n’a pas son pareil pour juxtaposer au tumulte de l’opéra de Donizetti plein de grands et forts sentiments, entendu à l’intérieur, la froide et blanche indifférence de la sérénissime à l’extérieur, sous son manteau immaculé, enveloppée de l’insensible silence de la nuit.
Cela dit, il se dégage de certaines de ces pages un charme encore plus particulier. Ce sont celles, rêveuses ou spéculatives, que l’auteur consacre à l’art. Qu’il évoque un rayon de soleil chez lui tombant sur une statue mumuye (Afrique de l’Ouest) qui lui semble fonctionner comme un adoubement silencieux dans sa réflexion sur le plein, le vide et la lumière dans la sculpture, ou qu’il se remémore une conversation entre amis sur l’art actuel, « l’avant-garde-institutionnelle » et les soi-disant francs-tireurs, exploitant sans évoluer leur filon, Gérard Titus-Carmel par l’étendue de son savoir et la précision de ses analyses, nous captive. Quand, avec un ami choisi, il développe, dans le tumulte de la Biennale de Venise et de ses mondanités (l’auteur y a représenté deux fois la France), ses considérations sur les natures mortes de Gorgio Morandi, « décourageant toute tentative d’interprétation », peinture sans histoire, il fait davantage que retenir l’attention, d’autant plus qu’on n’avait pas deviné chez le Français un intérêt pour un peintre dont l’extrême sobriété est assez éloignée de sa manière (« Un Atoll de silence »). Et que dire de la désopilante histoire de ce patron de restaurant se désolant que Juan Miro, dont il ignorait manifestement l’exacte renommée, « tache » plusieurs feuilles de son précieux livre d’or, sans se rendre compte qu’il tentait à ce moment-là d’arrêter la création d’une de ces œuvres pleines d’évidence et de simplicité dont le peintre du Triptyque Bleu (I,II et III) avait le secret ? Or toutes ces anecdotes, toutes ces considérations concernant les arts plastiques sont insérées dans un tissu semi-narratif, semi-discursif qui pour le plaisir de l’amateur leur épargne les rigidités d’un discours trop universitairement analytique quoique néanmoins d’une grande finesse d’aperçu.
Ce qui frappe avant tout autre chose le lecteur, fil probablement rouge de l’ensemble de ces récits, c’est la volonté de l’auteur de se retrouver seul avec lui. Il ne s’agit pas de misanthropie de sa part mais bien d’avoir le temps, l’espace, la possibilité de s’oublier, d’oublier l’enfant ou l’adolescent triste qu’il a été par la force des choses. Il n’accuse ni ne nomme personne mais c’est ainsi qu’il a grandi, qu’il s’est fait homme, et seuls le silence, la solitude lui permettent d’oublier cette vie ancienne faite d’ennui et de luttes perpétuelles pour s’affirmer, exister. Le texte oscillant entre perception poétique d’un monde débarrassé des importuns (« Deux Lacs ») et méditation plus abstraite sur la possibilité de vivre réconcilié, le ton dans ces proses-là devient alors plus grave. Sans jamais jouer au vieux sage qu’il sait pertinemment ne pas être, Gérard Titus-Carmel exprime une aspiration à l’impassibilité, une volonté d’esquiver la souffrance et de vivre, une aspiration à l’ataraxie, presque, même si le mot n’est jamais prononcé.
Gérard Titus-Carmel, Palières, proses et fictions courtes, éditions L’Atelier contemporain, 256 p., 25 €