La recherche littéraire est un patient travail d’archéologue des mots. Elle commence dans les bibliothèques, où le chercheur traque les éditions originales, compulse les revues jaunies, dépouille les archives. C’est un jeu de piste à travers les siècles : relever des citations, confronter des versions, consigner des variantes. On recopie des passages, on photographie — quand cela est autorisé — des pages, on noircit des carnets de références croisées.
Ce labeur comporte, évidemment, sa part de monotonie : des heures passées à vérifier une date, à déchiffrer une écriture difficile, à relire un texte obscur. Parfois, l’effort ne débouche sur rien ; l’intuition était mauvaise, la piste illusoire. Mais ce travail recèle aussi ses illuminations, ses épiphanies. Soudain, un détail négligé prend sens, deux sources se répondent, une influence souterraine se révèle. La recherche devient alors activité de détective, presque romanesque : on suit des indices, on échafaude des hypothèses, on résout des énigmes. Imaginez, enfin, la découverte d’un inédit de l’auteur sur lequel le chercheur travaille depuis des années, à qui il a consacré sa thèse. Imaginez…
C’est précisément cette aventure que raconte Gilles Castagnès — professeur de langue et de littérature à l’université de Sogang, à Séoul, et spécialiste reconnu d’Alfred de Musset — dans La Bascule. Histoire d’un manuscrit inconnu d’Alfred de Musset. Un chercheur, qui est aussi l’auteur-narrateur, se rend à Paris pour travailler sur « l’autoscopie et la vision des fantômes » dans l’œuvre de Musset. Il consulte à l’Institut de France le fonds Spoelberch de Lovenjoul, collection léguée en 1905 par le vicomte belge éponyme. Dans l’un des dossiers de la correspondance de l’écrivain, se trouve « une grande enveloppe bleue sur laquelle est écrit à la main un seul mot : ´Refusés.' ». Après quelques vérifications, le narrateur comprend qu’il a sous les yeux une nouvelle inédite, refusée par un journal et demeurée jusqu’alors inconnue.
La bibliothèque de l’Institut s’apprête à fermer ; les conservateurs rangent les derniers documents et s’absentent de la salle. Alors, « sans réfléchir davantage », le narrateur dérobe les feuillets en les glissant entre son pull et son tee-shirt. Une fois dehors, pleinement conscient de son geste, le chercheur se retrouve pris à son propre piège : comment restituer ce qu’il vient de voler sans éveiller les soupçons ? Ce qui a été possible une fois, grâce à une défaillance momentanée de la surveillance, ne saurait se reproduire…
C’est alors qu’une enquête commence. Non pas policière, visant à identifier l’auteur d’un délit, mais littéraire : il s’agit de comprendre ce que recèle cette nouvelle inédite intitulée La Bascule. Le récit alterne entre les chapitres de la nouvelle, donnés à lire au lecteur, et l’analyse critique qu’en propose le narrateur. Celui-ci découvre l’histoire d’Henri, double transparent de Musset, qui s’éprend de la comtesse de Matilda de B. Leur relation se fait de plus en plus intense, mais la jeune femme se refuse au jeune homme, se montrant tour à tour très proche et brusquement distante, lui laissant espérer un abandon imminent avant de rejeter ses avances.
Au fil de la lecture, le narrateur-chercheur expose les hypothèses critiques qui sont les siennes. Cette nouvelle serait la transposition à peine voilée de l’histoire vécue par Musset et la princesse Cristina di Belgiojoso au début des années 1840. Elle l’accueillit d’abord en ami, avant de l’éconduire comme l’amant qu’il n’avait jamais été. Ulcéré, Musset immortalisa cette rupture dans un poème féroce, « Sur une morte », où il brocardait la pâleur extrême de la princesse. La Bascule prolonge ce geste de vengeance, mais de manière si transparente que l’éditeur préféra sans doute renoncer à publier le texte dans sa revue.
On pourrait s’interroger sur la place de cet ouvrage dans une collection « Autofictions ». La Bascule ne se contente pas de raconter une enquête littéraire : elle réfléchit aux conditions mêmes de sa possibilité et à la manière d’en rendre compte. Comment parler sérieusement d’un manuscrit que l’on a volé sans en subir les conséquences malheureuses ?
« Il suffit – nous dit le narrateur – que j’enrobe la nouvelle de Musset dans un récit à caractère autobiographique, en conservant mon propre nom et mon statut de chercheur – pourquoi n’ajouterais-je pas quelques notes de bas de page, pour accentuer ce côté universitaire ? – et que je propose l’ensemble à un éditeur ayant une collection consacrée à l’autofiction. »
Il s’agit de faire en sorte que l’on croie que l’auteur a inventé cette nouvelle, ou qu’il a fabulé les circonstances de sa découverte, comme le faisaient les auteurs du XVIIIème siècle feignant de publier des manuscrits retrouvés afin de se soustraire à la censure. Mais ici, le procédé est inversé. Gilles Castagnès mobilise ainsi avec virtuosité les ressorts de l’autofiction et de la métalepse, brouillant délibérément les frontières entre fiction et érudition, entre commentaire critique et invention romanesque.
L’enjeu est double. Il s’agit, d’une part, d’interroger ce qui fonde l’identité d’un texte littéraire : est-ce le style, l’attribution, ou l’autorité du nom d’auteur ? D’autre part, La Bascule propose une critique implicite du fétichisme littéraire et du culte de l’auteur, qui tendent à valoriser une œuvre moins pour ses qualités intrinsèques que pour la signature qu’elle arbore. En ce sens, l’ouvrage suggère que l’autofiction pourrait constituer une modalité nouvelle de restitution du savoir critique, capable de mettre en lumière non seulement les résultats de la recherche, mais aussi les désirs, les aveuglements et les fantasmes qui traversent le travail du chercheur lui-même. La provocation intellectuelle est alors pleinement assumée : rappeler que l’authenticité littéraire repose souvent sur des conventions fragiles, et non sur des certitudes irréfutables. C’est peut-être aussi cela, La Bascule. Une bascule épistémologique puisque le texte que nous lisons ne se contente pas de produire un savoir sur Musset, il en déplace les modes d’élaboration et de restitution. Le récit autofictionnel met en scène le chercheur, ses pratiques et ses transgressions, révélant la part narrative, affective et conventionnelle de toute entreprise critique. Le livre de Gilles Castagnès est à la fois jubilatoire et stimulant : il parle de recherche autant que de littérature, éclaire Musset autrement et met à nu, avec finesse et ironie, les ressorts métalittéraires de l’autofiction comme forme critique à part entière.
Gilles Castagnès, La Bascule – Histoire d’un manuscrit inconnu d’Alfred de Musset, Presses universitaires de Lyon, coll. « Autofiction, etc. », 2025. 15€