Tombeaux de Deguy (Martin Rueff, Mode avion)

Plus qu’un « recueil », il s’agit d’un recueillement qui rassemble des textes tous écrits pour la plupart après la mort de Michel Deguy survenue le 16 février 2022. Martin Rueff compare les six parties plus une septième qui composent Mode avion à un dé – un dé à sept faces qu’il lance dans le ciel de la poésie en le plaçant sous le signe de Michel Deguy.

L’ampleur qui se dégage de Mode avion dit beaucoup de l’amitié qui liait Martin Rueff à Michel Deguy, qui les liait l’un et l’autre. Parce que… ; parce que… Le chagrin est indicible. Comme l’esperluette qui caractérise la revue Po&sie fondée par Michel Deguy & dirigée maintenant par Martin Rueff (sans oublier le nom des autres membres du comité, dont Claude Mouchard), le livre s’est écrit dans un double mouvement : celui d’une « poétique » & de poèmes qui, eux, s’énoncent dans une différence. Un mouvement d’aller vers qui creuse le chemin d’une fidélité et, en allant vers, qui trace sa propre route, en vers ou en prose ; qui traduit en vers ou en prose ce qui ne peut se répéter à l’identique.

Il convient également de préciser que « L’extrême contemporain » porte le nom d’une collection que Deguy a créée et que son dernier livre, La Commaison, publié en 2022, est le deuxième titre à son catalogue de cet éditeur qui se démarque par les choix qu’il effectue. La ligne que suit par conséquent Mode avion.

Le genre, s’il fallait en donner un, s’apparente au « tombeau » que Deguy a su renouveler, de Tombeau de Du Bellay (1973) à À ce qui n’en finit pas (1995-2017). Chaque texte est une adresse. Chaque texte, comme un coup de dé qui voudrait abolir le hasard, adopte un « mode » propre à la circonstance. Tantôt en poème. Tantôt en poétique. « Mode avion est composé des deux bras de la poésie : le poème et la poétique, lit-on dans la note liminaire (“Heureux qui comme”). En d’autres termes : ces deux bras se répondent pour former un tombeau ou pour étreindre un gisant, le porter peut-être. »

La « Face 1 », le chiffre 1 en poinçon sur la face du dé, donc le Tombeau I, commence par une inscription épigrammatique telle qu’on les gravait autrefois (p. 33). Presque une invocation. En elle se presse les 270 pages du livre-tombeau. Ensuite, l’alternance poème/poétique ou poétique/poème rythme les sept faces du dé, sauf la dernière, qui s’achève uniquement en poème, « The New Orpheum (Eurydice reloaded) ». Nous en donnons à titre indicatif les motifs. Face 1 : « Sous le vent » (poème à propos de JJ Rousseau) / oraison funèbre de MD (poétique). Face 2 : « Icare crie dans un ciel d’Ukraine » (poème) / Orphée (poétique). Face 3 : le poème éponyme qui s’est manifesté juste après la mort de MD (« Mode avion ») / commentaire du poème « N’était le cœur » de MD (poétique). Face 4 : article pour le 1er anniversaire de la mort de MD (poétique) / « Essorement des hommes à la noria des morts » (poème). Face 5 : Derrida-Deguy (poétique) / « Dans le creux de l’oreille » (poème). Face 6 : Deguy météorologue (poétique) / « Pour un poème en yakisugi » (poème).

Le texte de la Face 5, inédit, qui interroge philosophiquement le poème en comparant la notion de « différance » chez Jacques Derrida et celle de « différence » chez Michel Deguy est sans doute le plus complexe. Il revient sur la rupture à partir de l’année 1966 qui oriente autrement la façon dont Deguy envisage l’écriture du poème. Plus dans une simple présence au monde ou à soi. Il s’agit ainsi désormais d’arracher la présence au présent, de la suspendre, de faire l’expérience d’une différence, d’un « comme », c’est-à-dire d’un regret, d’une déception ou d’un défaut entre comparé et comparant. Dans « La différance », le titre de la conférence que prononça Derrida le 27 janvier 1968 et qui fut publiée la même année dans Théorie d’ensemble (Seuil, collection « Tel quel »), il est plus difficile de saisir ce que recouvre la signification plurielle de ce mot sinon, dans la dissemblance, le fait de différer ou que s’immisce un différend.

Chez Martin Rueff, la question de la différence, avec un e ou avec un a, tiendrait dans l’écart qu’il réussit à maintenir entre les textes qui rendent compte de la poétique qui animait Deguy et les poèmes qu’il propose dans Mode avion (un des points que Tiphaine Samoyault a abordé lors d’une rencontre qui s’est tenue à la Maison de la poésie le 14 janvier 2026). On y entend une voix singulière, la sienne, déjà perceptible dans les livres précédents (Comme siIcare crie…, La jonction…). Entre les registres. « Le long de la suture ». Par moments, il suffit de, « il suffit d’un bout de ciel / des yeux rieurs / d’un soir de fête au bord de l’eau / sous les bosquets… », pour qu’on ait soudain l’impression que la vie soit à nouveau possible. Quelque chose se déroule à la manière de longues laisses pasoliniennes, narratives, qui rappellent la chanson de geste. Sont invoqués l’absence de Rousseau dans les rues de Genève ; un fragment du désastre de la guerre en Ukraine ; la perte de l’ami, cet ami qu’était, qu’est Michel Deguy ; une roue qui tourne par la force de l’eau de haut en bas, par-delà la mort ; un nouvel Orphée… Deux poèmes en prose expérimentent un registre plus intime, plus amoureux, plus romanesque. Le premier se murmure « dans le creux de l’oreille » d’où se déverse un chant lancinant, des souvenirs, des regrets et des cascades de mots… Le second, en yakisugi, en bois brûlé selon une technique japonaise de protection naturelle du bois, rallume les cendres de la poésie. Sa lyre. Tel le décompte d’une fusée, 3…, 2…, 1…

Or, comme Michel Deguy, qui fut l’élève de Jean Beaufret, traduisit en le déconstruisant l’approche heideggérienne d’un vers de Hölderlin, Martin Rueff peut redire à son tour : ce qui reste, les artistes le redonnent

Martin Rueff, Mode avion, L’extrême contemporain, 2025, 270 p., 18 €