La ressemblance informe (Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste)

L’annonce de la mort de Staline le 5 mars 1953 est tombée le matin où le PCF réunissait une conférence nationale – qu’il annula avant même qu’elle eût commencé. Tous les communistes étaient bouleversés. Le 12 mars paraissait à la une du n°456 des Lettres françaises le portrait du « petit père des peuples » par Picasso – qui allait faire éclater un scandale resté dans les annales du parti communiste.

Ce fut surtout un débat qui, jusque-là, ne se devinait qu’à des réticences et des silences, comme l’a dit Philippe Dagen dans L’Art français, le XXè siècle (Flammarion, 1998) ; un débat qui allait ainsi susciter la colère des militants, qui ne reconnaissaient pas leur guide : « Ce portrait ne ressemble en rien à notre grand camarade Staline, au guide aimé des travailleurs du monde » diront-ils en chœur. L’Humanité du 18 mars avait alors publié un blâme contre le peintre Picasso et contre l’écrivain Aragon, directeur des Lettres françaises.

Aragon fera vite son autocritique, en reconnaissant qu’il n’avait « pas pensé aux communistes » (dans son article placé à droite de l’illustration, il avait d’ailleurs plutôt parlé de sa mère – qui lui avait dit en 1941, avant l’agression hitlérienne contre l’URSS : « je n’ai confiance qu’en les Russes… que dans M. Staline… » Sa mère disait toujours comme ça : « Monsieur Staline »).

Le communiste Picasso, quant à lui, dira avoir fait ce qu’il avait senti, d’autant qu’il n’avait jamais vu Staline. À un journaliste du Monde, il dira tout simplement : « Je ne suis pas écrivain, alors j’ai fait un dessin. » Mais c’est bien ce qu’on allait lui reprocher : André Fougeron, le peintre du parti, avait d’ailleurs dit : « Ma tristesse tient encore au fait que si en 1953 un grand artiste est incapable de faire un bon mais simple dessin du visage de l’homme le plus aimé des prolétaires du monde entier, cela donne la mesure, dans ce domaine, des faiblesses de notre pays qui compte pourtant dans son passé artistique les plus grands portraitistes que la peinture ait connus. »

Picasso dira encore mieux à son ami Pierre Daix (1922-2014), rédacteur en chef des Lettres françaises : « J’ai apporté des fleurs à l’enterrement. Mon bouquet n’a pas plu. C’est toujours comme ça dans les familles. » Il lui expliquera qu’il avait d’abord pensé faire « un Staline en héros » – un héros debout sur un nuage, en pied, complètement nu… Mais il y avait eu un problème technique, comment dessiner le sexe de Staline : « Si tu fais un petit zizi à la grecque, on va te dire que tu te moques du Père des peuples (…). Si tu lui fais une virilité de Minotaure, alors quoi ? Tu le vois comme un satyre, un obsédé sexuel ! ». Pierre Daix racontait la scène en en riant encore quarante-cinq ans plus tard. Mais Picasso voulait que l’on comprenne bien pourquoi il avait opté pour un visage –juste un visage, parce que ça lui avait semblé plus sûr. Erreur : il n’avait fait là que de récolter la colère des communistes, lui qui avait si bien su traduire la colère populaire espagnole avec son tableau Guernica.

La colère s’était retournée contre lui. Mais c’est là tout le tremblement du mystère de sa création (sa création plus vraie que l’histoire, comme l’avait dit son ami José Bergamin dans « Tout et Rien de la peinture Le Mystère tremble Picasso Furioso », Deyrolle Editeur, 1991). C’est aussi le grand malentendu, la profonde incompréhension entre Aragon et son parti – Aragon qui plus tard jouera un rôle essentiel dans la déstalinisation du parti… C’est tout ce que nous montre merveilleusement bien Laurent Lévy dans son essai, pour ne pas nous faire oublier l’histoire dans la culture. L’Huma reproduira le portrait pour le trentième anniversaire du décès, en 1983, soit dix ans après la mort de Picasso, « avec contrition et des excuses à son endroit », comme l’avait souligné Pierre Daix dans ses mémoires, au chapitre intitulé « Le Portrait de Staline et les arcanes de Moscou » (dans Tout mon temps, Fayard, 2001). En 1956, Elsa Triolet avait publié un roman qu’Aragon considérait comme son chef-d’œuvre, Le Monument, qui a pour thème l’histoire de l’art officiel, à travers l’histoire d’un portrait de Staline.

Un roman qui allait mettre encore un peu d’huile sur le feu (il sera la cause d’une véritable brouille entre Aragon et Maurice Thorez). Mais voici comment Claude Roy avait résumé le rapport du Parti à l’artiste : « Picasso (…) paria adulé (…) premier peintre irréaliste d’un parti réaliste-socialiste (…) fut le premier opposant silencieux d’un parti où il fit sa partie sans jamais vraiment y prendre part » (dans Nous, Gallimard, 1972 ; cité aussi par Werner Spies dans Le continent Picasso, Gallimard, 2008). Picasso n’était tout simplement pas exploitable : il refusait de se laisser instrumentaliser, dit Werner Spies. Picasso le héros.

Laurent Lévy, Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste. La Fabrique éditions, 180 pages/15 euros. (En librairie le 16 janvier)