« Mourons ensemble, voulez-vous ? » (Bi Gan, Résurrection)

Cinéphiles ou lecteurs de passages : à quand remonte la dernière fois qu’un film vous a stupéfait ? David Lynch ? Stanley Kubrick ? (Sachant que vous n’allez pas voir les films d’Alexsï Guerman…) Combien de films parviennent chaque année à nous surprendre, nous étonner tout en nous bouleversant ? Et surtout, pour un cinéaste, comment inventer une nouvelle façon de raconter une histoire quand, envahis par les écrans, nous avons tout vu ?

Annoncer la mort du septième art est devenu une discipline à part entière, une mode. La plupart du temps, cet anathème est prononcé par ceux-là même qui n’aiment pas vraiment le cinéma… Comme ces quelques critiques ou cinéphiles auto-proclamés qui, enfermés dans une chapelle sans jamais avoir voulu en sortir, nous annoncent l’apocalypse alors que seule leur chapelle s’effondre.

Souvent, la recherche de nouvelle forme est vaine, débouchant sur des œuvres vite ennuyeuses. Avec Résurrection, le chinois Bi Gan, qui s’éloigne pour la première fois de la veine autobiographique, réussit le tour de force de nous ébahir sur la forme, tout en nous touchant sur le fond. Sur un sujet nébuleux – un monde où les rêves sont interdits – on pouvait craindre le « BMC » : ce « Beau Mais Chiant » qui a souvent menacé les premiers films du cinéaste chinois, le « film de festival » (pour quelques professionnels du secteur comme disait l’un d’entre eux). En fait, tout en s’appuyant sur ce qui a fait ses premiers succès critiques (l’habileté à jouer avec la temporalité, la maîtrise du montage), nous assistons à l’éclosion d’un cinéaste majeur qui fait entendre sa voix singulière, cri d’amour pour le cinéma en même temps que récit crépusculaire.

Visuellement splendide, Résurrection ne saurait être réduit à un brillant exercice de style. Véritable tour de force, le film n’ambitionne rien de moins que de raconter le cinéma, sa diversité, sa puissance visuelle et sensuelle. Plus qu’intellectuel, son cinéma, est celui de l’émotion, presque de la volupté. A l’origine de Résurrection l’idée de réaliser un film à sketch où chaque segment s’appuierait sur l’un des cinq sens. Nous projetant à chaque fois dans une époque différente, Bi Gan revisite (presque) tous les genres : fantastique, amour, polar, vampire, drame… À chaque fois avec la même maestria. Le film débute avec la naissance du cinéma muet et se clôturera à l’aube d’un nouveau millénaire, qui voit la Chine débuter sa mutation. Cet étonnant parallèle entre l’histoire d’un pays et celle d’un art, avec dans les deux cas la nostalgie d’une époque révolue et l’angoisse d’un monde déshumanisé, est d’une cohérence totale. Fiction et Histoire se contaminent, rappelant ainsi que le cinéma est une des meilleures façons de rendre compte des mutations du monde. Le propos appelant ainsi un style protéiforme, on pense ainsi à Méliès, Tarkovski comme à Kurosawa (notamment « Rêves »), et évidemment à Wong Kar Wai, dans un polar (quelque peu abscons, avouons-le) qui est probablement la séquence la plus belle et paradoxalement la seule que l’on trouvera un peu hermétique du film. 

Abscons, le propos du film l’est en apparence : dans une époque où rêver est devenu presque impossible, quelques résistants, des  « rêvoleurs » renoncent à l’immortalité pour se réfugier dans des rêves. Une femme s’éprend de l’un de ces rêvoleurs et le poursuit à travers ses rêves, ses morts, ses résurrections. 5 époques, 5 histoires, sous le regard fasciné d’ une femme, à travers les âges et les récits. Rapidement, il se produit ce qu’on pourrait appeler depuis In The Mood for Love le « miracle Wong Kar Waï », on oublie volontiers la marche du récit pour se laisser porter par les images, la poésie et la mélancolie : un vrai programme de cinéma donc, et le véritable sujet du film répétons-le. Grâce à la succession des différents genres cinématographiques, Bi Gan nous parle d’un art où le fantasme et le rêve l’emportent sur la réalité. Dans Résurrection, rêver est devenu un acte de piraterie avec la mort des utopies, remplacées par la loi des chiffres et, pire encore, les croyances fanatiques des intégristes et extrémistes de tous bords. Et bien sûr la fermeture des cinémas. Il est dès lors logique de s’affranchir des codes du récits traditionnels. Dans cette Chine nouvelle, la vie est éternelle pour celui qui ne rêve pas, pour celui qui sait se mettre au pas d’un matérialisme forcené. Les rêveurs sont des marginaux, des contrebandiers qui transportent un monde avec eux. Les temps nouveaux sont ceux du consumérisme, du profit – un cliché autant qu’une réalité à laquelle Bi Gan oppose le cinéma, le grand art du XXè siècle.

Le cinéma de Bi Gan, volontiers poétique, ne suit donc pas un schéma narratif classique, le réalisateur préférant un univers de sensations (chaque séquence s’attache à un de nos sens en particulier) et d’aventures : Bi Gan ne perd jamais de vue que c’est son goût qui nous fait entrer dans les salles. Un monde parfois dangereux, mystérieux. Un voyage fantastique, volontiers sibyllin : chaque segment épouse un genre cinématographique (du polar au fantastique), un style aussi, que Bi Gan choisisse un plan séquence en steady cam, ou « caméra à l’épaule », des plans larges ou des gros plans : c’est à chaque fois avec la même pertinence et le même talent, nous sommes au-delà de la maîtrise technique, la mise en scène écrit  l’ Histoire du cinéma ici dépeint comme un outre-monde, un espace de liberté qui nous venge de notre quotidien.

Le spectateur doit s’attendre à être bousculé devant ce maelström de visions éblouissantes. Résurrection marque le triomphe de l’image et du fantasme sur le récit, sur l’histoire. Dans un système où le cinéma parait menacé par le conformisme, les cahiers des charges des grands studios, des plateformes télévisées ou des gardiens du temple de la critique, le film de Bi Gan est un manifeste pour un cinéma libéré de ces contraintes. Cet éloge de la liberté frappe d’autant plus qu’il nous vient d’une dictature chinoise qui fait le lien entre le grand empire communiste et celui du capitalisme : le dernier récit du film raconte le passage du XXème au XXIème, d’un système à l’autre, d’un totalitarisme à l’autre. Vu à travers le regard de Bi Gan, l’histoire de la Chine fait penser à ces rêves qui, tournant au cauchemar, passe d’un monde à l’autre, d’une histoire à l’autre. Nous fuyons un récit pour nous replonger dans un autre, ainsi vont nos rêves, ainsi va la Chine nouvelle. Rarement le principe des films composés en plusieurs sketchs n’aura débouché sur un film aussi homogène. Bien entendu, comme toujours nous préfèrerons forcément un sketch à un autre, au gré de nos goûts et de nos références de cinéphiles. On peut penser par exemple que le polar, malgré une maîtrise de la forme frôlant la perfection menace parfois de tourner à l’exercice de style, à l’inverse la rencontre entre un homme et la réincarnation… de sa dent cariée, est un sommet où la métaphore historique (nous sommes au cœur du Grand Bond en avant, ici matérialisé par les ruines d’un palais) est transfigurée par la fantaisie et… la sourde angoisse existentialiste.

Certes, chaque partie se différencie dans le style et ancrée dans un univers cinématographique particulier. Résurrection fait appel à notre mémoire collective de spectateur, aux références des films de genre ou de grands classiques que nous avons intégrés. S’il est très réducteur de ne voir qu’un film sur le cinéma (un genre à part entière d’ailleurs), Bi Gan aurait réalisé le sommet du genre. Miraculeusement, le film ne sombre jamais dans le catalogue pour cinéphiles, malgré les références  (Le Kid de Chaplin, un plan à la Dreyer, un plan séquence que permet la technologie moderne…). Film peut-être exigeant, il ne s’adresse pourtant pas à quelques happy few qui pourront disserter sur le voile de Dreyer ou la poésie des effets spéciaux de Mélies, mais à tous les spectateurs : tous ceux qui, du fan de Twilight au spécialiste de Dziga Vertov, ressentent le besoin de s’asseoir dans une salle de cinéma et éprouvent la même excitation quand les lumières s’éteignent, ressentent le même trouble quand elles se rallument. Ainsi, chaque sketch ajoutera toujours quelque chose au propos général que l’on pourrait, très vulgairement, résumer ainsi : si le cinéma meurt, nous risquons de ne partir avec lui…

Ici, il n’est pourtant pas question de passéisme stérile, on peut aussi voir dans chaque partie du film une…résurrection. La mort plane dans chaque séquence, avec elle la promesse de quelque chose de nouveau : qu’un Jackson Ye (l’acteur qui interprète tous les personnages principaux à chaque époque) disparaisse, il est remplacé par un autre Jackson Ye, une autre version cinématographique de lui-même (et donc de nous, car nous sommes dans la salle, nous aussi des « rêvoleurs »). Le cinéma est un marabout de ficelle dantesque et le film de Bi Gan un faux « film à sketch », pas si segmenté que ça. Si la mort clôt, d’une façon ou d’une autre, la séquence suivante, il faut insister là-dessus, ressuscite le rêvoleur, jusqu’à ce qu’il devienne un vampire, un mort vivant, quasi immortel pour peu qu’il accepte de vivre la nuit, le royaume du rêve. Autant que de mort, on pourrait parler de transformation. Les rêvoleurs, ne disparaissent jamais véritablement, comme le cinéma, ils mutent…comme un virus même. On rappellera que le film a été conçu pendant la pandémie du covid où le seul voyage possible était celui de l’imagination. Immortalité, mutation, transmission : encore une fois le choix du vampire comme dernière incarnation est… lumineux.

Le film se clôt sur l’aube d’un jour nouveau, une lumière aussi superbe qu’angoissante. Une aurore qui pourrait être porteuse d’espoir comme être destructrice, à l’image de ce jeune couple de vampires, condamnés à une nuit éternelle mais qui par amour ou fatigué de la réalité, veut voir ce qu’il y a derrière, voir la lumière : est-ce à dire que la jeunesse chinoise, et à travers elle le monde tout entier, se précipite vers sa fin ? Idée réductrice. On peut aussi voir dans cette fuite en avant une volonté d’en finir avec le quotidien, de refuser la réalité de nos existences si prévisibles, dans l’espoir de quelque chose que nous n’imaginions pas et que le cinéma pourrait nous offrir. La dernière séquence est aussi tragique que mélancolique : le rêve, donc le cinéma, comme un refuge impossible. Résurrection est le film d’un amoureux de cinéma pour d’autres amoureux du cinéma, nous savons comme Bi Gan qu’à la fin du film nous nous réveillerons, que nous quitterons l’obscurité d’une salle où tout était possible, pour la lumière agressive du quotidien, tellement prévisible lui et vaguement déprimant. 

Le film de Bi Gan nous rappelle le plaisir que nous avons à nous perdre dans des salles de cinéma, à perdre la notion du temps, oublier notre réalité pour passer d’un songe à l’autre, dans un univers infini où tout est possible : angoissant, superbe, fascinant, absurde. Ici, l’association des images avec un montage qui étire ou accélère la temporalité nous fait perdre nos repères en même temps qu’il nous transporte. Rarement, quand la lumière de la salle se rallume, nous n’avons eu à ce point l’impression de revenir d’un ultime voyage fabuleux. L’épilogue, dont le seul plan, dans une salle de cinéma, nous rend délicieusement mélancolique. On songe aux cinémas qui ferment, à Eddy Mitchell, aux premiers émerveillements quand nous sommes entrés pour la première fois dans une salle de cinéma, à la petite mort à chaque fois qu’une salle se rallume. Heureusement aussi émouvant que poétique, enthousiasmant et beau, Résurrection est un film que l’on a envie de revoir tout de suite,  rester dans la salle, revivre encore et encore La Dernière Séance.  

Résurrection – Chine / France – 2h40 – Un film écrit et réalisé par Bi Gan – Directeur de la photographie : Jingsong Dong – Montage : Bi Gan, Bai Xue – Son : Li Danfeng – Musique : M83 – Avec :  Jackson Yee, Shu Qi, Mark Chao, Li Gengxi, Jue Huang, Guo Mucheng, Zhang Zhijian, Chen Yongzhong