Terrain vague (35) – Du Livre des visages à la Forme du reste

© Christian Rosset

35 est la somme des cubes des deux premiers nombres premiers : 23 + 33. Je le note, sans être certain d’en tirer quoi que ce soit d’utile pour avancer dans ce travail qui occupe une bonne partie de mes journées en solitaire : en passeur, en veilleur, à l’écoute, à l’affut, ce qui peut sembler relativement absurde tant ce travail s’accomplit en dehors de toute attente (ou si discrète – même s’il y a de belles surprises). Mais ce qui compte avant tout, c’est d’entretenir un sens de l’ouverture qui permet çà et là quelques échanges vivants, même si le plus souvent esquissés en pointillés, et troués de silence : précieux viatique qui conduit le guetteur à ne pas abandonner la partie.

Si l’on met de côté les republications de circonstance et les réponses à quelques « grands » entretiens, Terrain vague (35) est le 217e épisode de ce journal critique. Pourquoi l’écrire ? Parce que 217 est la multiplication des cubes des deux premiers nombres premiers : 23 x 33 plus 1. C’est aussi un multiple de 31. Étonnant, non ? Certes, nous ne sommes guère avancés, mais cela contribue à relancer l’affaire, repoussant de nombreux motifs, sinon d’arrêter, disons de ralentir. Pour le prochain épisode, notons que 36 = 13 + 23 + 33. Et comme 218 = 2 x 109, imaginons donc deux fois plus de sang neuf, ce dont cette chronique a besoin. Le montage continue. So May we Start ?

1.

Je ne sais pourquoi mais, alors que le monde s’engage sur des voies plus que jamais susceptibles de le faire dérailler, entraînant dans sa chute le plus clair de l’humanité (même si, comme on nous l’affirme, l’espérance de vie reste au plus haut), je ressens intérieurement comme un grand calme : une forme de sérénité, travaillée par la mélancolie, ce qui n’est pas incompatible – l’essentiel étant de se débarrasser de toute vaine inquiétude, même, et surtout, quand il nous arrive de frôler la mort (et pas seulement la nôtre).

« Grand Calme » est le pseudonyme que je fournis quand on m’en demande un ; sur Instagram, par exemple, où je ne vais quasiment jamais, et où je n’ai posté qu’une seule image, juste pour vérifier que ça marche. C’est aussi le titre que j’ai donné en 2002 à une composition musicale sur support réalisée dans les studios du Groupe de Recherches Musicales (GRM) à partir de traitements audionumériques d’un assez grand nombre de prises de son – bruits ordinaires du quotidien, instruments de musique, voix humaines – effectuées dans deux maisons, dont la mienne. Lors de sa création (au 104 de la Maison de la Radio, baptisé alors « salle Olivier Messiaen », ce qui n’est plus le cas aujourd’hui – pourquoi ?), plusieurs personnes m’ont dit avoir éprouvé de l’angoisse à être traversés par ces « frottages » sonores pourtant conçus en tant que projection musicale du bonheur de vivre ensemble dans un lieu ouvert. La peur s’infiltre par tous les interstices quand ce qui est proposé à l’écoute ne prétend pas l’orienter de manière univoque.

Terrain vague est le lieu, et Grand calme la sensation. Ces lignes se déposent (avant d’être gommées et reprises inlassablement) à l’écart des grandes agitations. Il ne s’agit pas d’écrire ici sur nos enthousiasmes ou nos détestations, mais d’animer un journal de bord où l’on prend plaisir à consigner ce qui a don de nous délier la langue : souvent trois fois rien – de quoi décevoir les amateurs de belles envolées.

2.

Maintenant qu’Instagram a été nommé, arpentons brièvement (on verra un peu plus loin pourquoi) les réseaux sociaux de nos jours incontournables, pour la plupart en procès depuis l’élection de Trump, et en passe d’être désertés par nombre d’addicts, heurtés par les positions ultra-réactionnaires de leurs propriétaires. Dans ces espaces piégés (j’ai proposé, il y a une quinzaine d’années, que Facebook est un piège mélancolique), on peut cependant agir assez librement, détournant à son profit ce pour quoi ils ont été conçus. C’est un peu comme avec les synthés des années 1980, conçus au départ pour les musiques dites légères (même si elles ne le sont que rarement), mais dont divers compositeurs et compositrices de musique dites savantes (il vaudrait mieux dire vivantes, en recherche) ont sauvagement détourné le soi-disant bon usage ; souvenons-nous de l’emploi musicalement ingénieux, même si d’assez mauvais goût visuellement, de ces machines par Karlheinz Stockhausen pour son opéra Licht.

Commençons par Facebook. C’est en juin 2009 que j’ai appris l’existence de ce réseau « amical » (« Ô mes amis, il n’y a nul ami »), au cours d’un échange avec Jean-Christophe Menu qui m’avait fait comprendre qu’il y avait moyen, via Messenger, d’y retrouver quelques disparu(e)s ; donc de se comporter en enquêteur, y compris sur soi-même. Intervenant irrégulièrement sur le « fil d’actualités plus ou moins “personnelles” », je n’y ai jamais rien publié sous le mode « public » ; car pour moi, les « posts » ne peuvent qu’être signes de vie, piqûres de rappels, et hommages adressés à quelques-un(e)s, qu’il sera peut-être intéressant de retrouver plus tard, dans sa page quotidienne de « souvenirs ».

Quant à Twitter, poussé par une petite bande de passionnés de radio qui y trouvaient leur compte, j’ai rejoint ce réseau au début des années 2010. Mais la seule chose un peu stimulante était la contrainte de ne pas dépasser les 140 signes, espaces comprises. Alain Veinstein en avait tiré la matière d’un livre singulier, entre poésie, roman et journal : Cent-quarante signes (Grasset, 2013). Pour ma part, j’ai préféré composer des tweets de 139 signes, jusqu’à en être vite fatigué, au point de clore le compte au bout de quelques mois. Comme je n’ai pas fait de copie de ces publications, tout a été perdu – ce qui n’est probablement pas plus mal [En aparté. J’ai rouvert un nouveau compte en 2013 et je me demande bien pourquoi, puisque je n’y ai à peu près rien publié]. Je constate que celles et ceux qui s’apprêtent à quitter X ou Facebook prennent le temps d’enregistrer une copie de leur activité, parfois quotidienne, sur plus de quinze ans : ça en fait des pages et des pages. Personnellement, si je devais suivre le mouvement, je crois que je préférerais tout effacer – et surtout partir sans faire de bruit. Mais, les solutions alternatives n’étant encore que peu convaincantes, je reste sur Facebook que je lis surtout le matin, au réveil, et le soir, avant d’éteindre l’ordinateur. Cela me permet, entre autres, de suivre les chroniques (le plus souvent « de guerre ») d’André Markowicz ou les « documentaires » de Philippe Beck, qui viennent d’être tous deux rassemblés sous forme livre : Beck, aujourd’hui au Bruit du temps ; Markowicz, très bientôt chez Mesures, la singulière maison d’édition qu’il a créée avec Françoise Morvan.

Une remarque : même s’il leur arrive de varier, mes tempi de lecture ont en commun d’être plutôt lents. C’est valable pour les livres, mais aussi pour ce qui apparaît sur l’écran de l’ordinateur. Facebook, je n’y reste jamais très longtemps, même si j’y retourne rapidement quand on me signale quelque chose (à condition qu’il y ait du réseau). Celles et ceux qui font l’effort de poster des textes ayant requis un certain temps d’écriture s’attendent peut-être à ce que leurs ami(e)s fassent de même, comme si le lecteur ou la lectrice n’avait pas mille urgences à régler. Ici, tout ou presque est déchiffré à toute vitesse, ce qui n’est guère favorable à la réflexion. Alors mieux vaut passer son tour, si on n’a pas les moyens de prendre le temps d’une véritable lecture. Autre chose : mieux vaut s’attarder sur ce qui ne court pas après l’actualité, et surtout se retenir de déposer des commentaires plus ou moins spontanés sur ce qui n’a pas encore eu le temps d’être digéré. Il me revient qu’aux premiers jours sur Facebook, je croyais que tout ce qu’on pouvait y publier était comme écrit sur du sable qu’une vague allait rapidement recouvrir. Mais, comme cela ne s’efface pas si rapidement, il y eut quelques malentendus, et même des fâcheries. Je me souviens avoir un jour été viré avec violence par un « ami » aujourd’hui disparu qui, le lendemain, ou presque, m’a redemandé comme ami (cette fois sans guillemets), n’intervenant plus que de manière bienveillante. Effet de l’alcool ? Paranoïa intermittente ? Toujours suivre son devenir « grand calme », de manière raccord avec un certain minimalisme que je défends avec force et, espérons-le, avec humour, quitte à passer pour froid et distant. Les plus « réservés » ne se « cassent » pas de Facebook, car plus rien ne les horripile, y compris les multiples « likes » tombant mécaniquement sur les « posts » des « vedettes du réseau », ou les commentaires dévots, guère préférables aux méchancetés gratuites. En ces lieux, il convient toujours d’activer, comme le dirait David Lynch, la tête de gomme (pour reprendre la traduction d’Eraserhead proposée par Didier Pemerle en 1982) avant de mettre en branle les têtes de lecture et d’enregistrement.

3.

Ce 5 février 2025, deux livres de Philippe Beck paraissent simultanément aux éditions Le Bruit du temps. Documentaires est un rassemblement chronologique de « proses provenant du fil d’actualité de Beck à sa page Facebook » (ici renommé Livre des Visages). « Réécrites et complétées, [elles] forment un ensemble où la matière vivante du monde s’impose tout en exigeant d’être réfléchie au-delà de la simple chronique descriptive et discontinue. » Abstraite et plaisantine est une « suite de cent douzains en vers libres mesurés [qui] doit son titre aux deux qualificatifs par lesquels un grand musicien antimoderne caractérisa des musiques ainsi réputées “décadentes” ».

Commençons par Documentaires, livre à la fois familier, du fait de nos incursions dans le Livre des Visages (si l’on est l’un ou l’une des 5000 « amis » de l’auteur qui ne publie que rarement en « public »), et à découvrir – le passage de l’écran au papier imprimé, supposant la tourne des pages, permet de mieux saisir la cohérence de l’ensemble (la question se posant de son achèvement, définitif ou non). Depuis quelques jours, je le sillonne, non en tous sens, mais par grappes, disons, d’une trentaine proses, toutes datées et enfin déconnectées des commentaires qu’elles ont suscités (y compris les rares miens, pour ma part entièrement oubliés – ne restent d’eux que trois brèves attributions, en début de volume, qui m’apparaissent aujourd’hui comme autant d’énigmes), ce qui me laisse libre de dialoguer silencieusement, et non sentencieusement, avec eux, non que rien ne pourrait être repris, mais il faudrait vivre un autre temps, moins compté, et surtout ne pas céder à la tentation de la redite. Car il m’est arrivé ici-même, et à plusieurs reprises, de commenter, parfois longuement, les livres les plus récents de Philippe Beck ; et bien auparavant (cette chronique étant la poursuite du travail radiophonique par d’autres moyens), d’enregistrer sa voix, parlant, lisant [Rappel. La première fois, c’était début 2000, suite à la lecture de Dernière mode familiale qui m’avait conduit à l’embarquer sur le long fleuve intranquille d’un Atelier de Création Radiophonique – un des derniers où le travail sur la matière enregistrée ordonnait de détourner le principe de l’interview pour privilégier certains rythmes, et surtout certaines respirations – ce qui ne nous empêchait pas d’être attentifs à ce qui s’échangeait.] Donc : ne pas faire un copié/collé de ce qui a été formulé ici-même, ou ailleurs ; proposer plutôt une page de partition, à l’auteur adressée – manière la plus élégante pour un compositeur de se retirer, tout en restant au plus près de ce qu’il aurait « à dire ». [En aparté. Après avoir glissé quelques fragments de programmes de création radiophonique, hélas non accessibles en ligne gratuitement, en écho à la publication de Traité des sirènes en décembre 2020, j’ai publié, il y a quasiment deux ans, une telle page, tirée de la partition originale de cet A.C.R de 2000, lors d’une recension de trois livres de Philippe Beck. Je me demande si, parmi les aficionados de Diacritik, il y a eu, ne serait-ce qu’une seule personne pour tenter de la jouer au piano. Second essai :

« Où » pour piano, page 6 © Christian Rosset

Fin de l’aparté.]

Je reprends ma lecture de Documentaires. Lisant, j’ai glissé quelques signets entre certaines pages. J’aimerais en reprendre un seul – mais lequel ? Celui-ci, par exemple, sur laquelle je tombe avec bonheur à deuxième lecture : « 18 octobre 2019. // S’agit-il de bien écrire ? L’époque nous pousse à dire, à parler aux gens, qui ont besoin d’entendre, sinon de lire, des faits ou des vérités à la fois nécessaires et voilés. À lire un peu ce qui se publie en fait de prose, on est frappé du maintien simultané de deux désirs absolument contradictoires, invisibles aux lecteurs affamés de contenu : d’une part, une totale négligence de ce qui fait une phrase (l’équilibre rythmique, un excitant partage des assonances et des allitérations dans la balance du sens, un certain respect de la grammaire et de la syntaxe) et, d’autre part, un rêve intact de faire littéraire (notamment par le déploiement d’une grande phrase qui est une rivière asséchée, un lit se prenant pour la rivière, ou un tourbillon gelé). Ainsi de tel extrait parfois cité en exemple de forte prose d’aujourd’hui, où un « pourvu de » scande le déroulement d’une pâte froide, serpentin de terre encore humide du désir d’écrire. Le désir de dire ne fait pas écrire ni parler. » Sans oublier de garder en mémoire la toute fin de l’ultime Documentaire, daté du 7 juillet 2024 : « Y aura-t-il encore des œuvres autrement qu’au secret ? Quoi qu’on pense du monde actuel, c’est un monde où il y a des œuvres. »

Il est temps de remarquer – ce n’est pas la première fois, mais il convient d’insister – que les livres publiés par les éditions Le Bruit du temps sont excellemment fabriqués. On a beau avoir vu de nombreuses fois l’illustration de couverture de Documentaires, une gravure d’après un dessin de John Tenniel représentant Alice et le chat du Cheshire, elle nous aura rarement autant frappés. Et la belle sobriété de la couverture d’Abstraite et plaisantine, ce petit livre de 120 pages au format 11,7 x 17 cm, n’est pas pour nous déplaire. D’autant plus que cent douzains, précédés d’un bref avertissement et d’un non moins bref prologue, et suivis d’un épilogue un peu plus étendu, se lisent volontiers d’une traite si l’on prend son souffle. Et surtout se relisent. La poésie disant ce qu’elle dit en le disant, on évitera de compacter cette petite somme qui vaut celle de prose. Le rythmicien, amateur de sonorités et d’accents, et adepte des tempi lents (avec l’esprit de variation), se fie cette fois au nombre 31, ce qui tombe plutôt bien puisqu’il introduit le nom d’un artiste (un moine peintre chinois de la dynastie Ming) :

« Assise : l’ambition de l’âme sur la vallée ?
Ce qui coule devant chacun,
je le regarde sans base, et je cesse
d’être une motte de terre.
La barque reste sur l’eau,
mais Shitao, c’est l’algue d’histoire,
le pinceau compris : il ne veut pas mourir
sous les yeux du motif. Il se lève
à hauteur réelle, à Basseur
monastique. Il creuse le paysage
végétal comme la courge cuisine.
Margose, gourde ou citrouille carrosse. »

que par goût du montage, il enchaîne au 93e douzain :

« L’homme-de-l’idée oublie Abstraction
rose-secret, commune parmi les ronces,
la force d’ombre et de grisaille sous le soleil.
Enchaîné à la perspective,
il fait et contient le marais de Roubli.
Homme-de-crime rêve de monde ajusté
avant le réel assassin –
d’une Plaine de fleurs cultivées
après l’asséchement des larmes.
Il théorise un retrait antérieur :
pour débroussailler la brume blonde, John Doe
se résume à la cravate pindarique. »

Le grand musicien antimoderne (car moderne = dégénéré) dont il a été question en introduction, c’est Alfred Cortot, pianiste, qui fut collaborateur sous Vichy : un nom pour moi familier, car, quand j’étais enfant, ma professeure de piano, qui avait dû être cachée durant la guerre par un Juste, avait été en rapport avec lui. Adolescent, j’ai davantage traîné mes guêtres à L’École normale de musique (cofondée par Cortot) qu’au Conservatoire. Henri Dutilleux y enseignait. Et c’est Salle Cortot que j’ai entendu pour la première fois une œuvre pour piano et orchestre d’Olivier Messiaen. Abstraite et plaisantine n’est pas une œuvre à prendre « à la légère » : « le livre refuse de manière sèchement mélodiée les dérives qui ont entraîné la sensibilité vers un projet de purification des décisions artistiques. Un tel projet entrait dans un plus ample programme d’élimination d’une partie de l’humanité au nom de l’humanité, comme il se produit dans les guerres, et avec une affreuse radicalité dans le cas du national-socialisme. Mais “la poésie, c’est la guerre”, et ce mot de Mandelstam devrait hanter chaque moment d’écriture du moindre poème […] » Un dernier montage, suite à un nouveau tour sur le Livre des Visages, faisant arrêt sur ce « post » du 21 mars 2022 : « […] les humains s’entrelisent, et se devinent, se communiquent des intuitions, cherchent à comprendre ce qui arrive, à agir en s’interprétant, à devancer l’avenir qui se déchiffre. La fiction (l’imagination, entre production et reproduction, fantaisie et configuration) précède la matière qu’elle n’invente pas. La poésie est documentaire ou elle n’est pas. Mais nos yeux, intérieurs et extérieurs, sont eux-mêmes des documents. »

4.

Régulièrement, je mesure les piles d’ouvrages au sol, à côté de ma table de travail. La désolation qui en résulte est à hauteur du plaisir que certains d’entre eux m’apportent. En ce moment, c’est plutôt marée basse – signe de crise, ou de fatigue partagée ? Celle qui en contient le plus n’est pas la plus épaisse : c’est la « pile poésie », qui recèle (pour le dire vite) quelques beaux objets associés à de beaux contenus, que je lis, relis, ou repose au gré des humeurs du jour. Comme je viens de l’écrire, il m’arrive d’en apprécier plus d’un, sans pour autant être à l’aise au moment d’en rendre compte. La poésie est à de rares exceptions recensée par des poètes, donc des praticiens, ce qui n’est pas mon cas (la poésie a été pour moi, et devrait toujours être, incitation à composer autrement qu’avec des mots). Ce doit être lassant, ce radotage, mais cela n’empêche pas la reprise du chemin de l’écriture avec, c’est-à-dire : non pas décortiquer plus ou moins savamment diverses constructions poétiques, ni en parler en toute subjectivité (en exprimant son « ressenti » – rien que d’écrire ce mot, je ris), mais faire du montage – faute de mieux ? On dira que c’est manière d’entretenir son jardin : de l’arroser, de tailler les arbres, de mettre harmonieusement quelques feuilles dans des herbiers et une poignée de petits cailloux dans ses poches.

Cette pile peut être divisée en deux : d’un côté de nouveaux opus d’autrices et d’auteurs qui ont déjà été (et parfois même assez souvent) au programme de ces digressions critiques ; de l’autre, quelques inconnu(e)s publié(e)s par des éditeurs en quête de soutien. Dans tous les cas, le chroniqueur de poésie ne peut être un passeur minimaliste à la Willem qui a le génie de transmettre à l’intérieur d’un rectangle de format modeste, chaque semaine, des informations relatives aux événements du moment, agençant des fragments d’images avec quelques mots en légende. Il me prend à rêver de faire de même ici : associer une couverture à deux trois vers, en espérant que ça donne quelque indication au sujet d’auteurs et d’autrices pour lesquels je n’ai reçu que peu d’informations, comme par exemple Héloïse Thual (Gamines aux mains bleues) et Elsa Eskenazi (Revivre), toutes deux aux Éditions du Bunker dont j’aimerais saluer le courage et l’obstination ; ou encore Yves Caro, (Singe) chez Louise Bottu (pour les mêmes raisons). Tentative première : 1. Une photo de ces trois livres, pour l’image

© Christian Rosset

2. Trois légendes : « Ma mère me donne une cigarette / Et insulte l’eau du bain / Mon père réapprend à inciser la vie / […] / Mémoires Insectoïdes / Bruissent et se brouillent / Kaléidoscope chrysalide / Polaroïds au printemps » (Héloïse Thual) ; « quand ils sont venus me chercher / j’étais pas là-bas non j’étais moi / seul / dans le caddie / et seul / laissé dedans / j’étais sincèrement pas / si mal dans ce caddie j’avais l’habitude d’être dedans » (Elsa Eskenazi) ; « Quand il ne joue pas / Singe écrit, d’une écriture élégante, / mais minuscule (de vraies pattes de mouche) / des histoires / (peut-être trop alambiquées pour / lui assurer quelque notoriété… mais qui sait…) / de puces savantes qui se découvrent / politiquement agissantes, / militantes, anti- /mythes. » (Yves Caro).

Dans cette demi-pile, on trouve aussi quelques livres plus volumineux, comme Voiliers, fuyez à voiles légères / les eaux mortes d’Eeva-Liisa Manner à L’extrême contemporain qui requiert une lecture plus développée, ce qui se fera probablement, une fois trouvé le temps de le faire sérieusement. Et deux trois autres suscitant quelques démangeaisons tout en montrant de vraies résistances.

Dans l’autre demi-pile (un peu moins épaisse), celle des retrouvailles avec qui nous avons plaisir à suivre le cheminement, on découvre : 1. Laure Gauthier, dont trois ouvrages récents ont été assez longuement recensés ici-même, et qui me semble avoir depuis quelque temps le vent en poupe. Son nouveau titre, Outrechanter – en deux temps : le terme des lamentations et le serpent b. –, publié à La Lettre volée en Belgique, bénéficie d’une postface de Martin Rueff qui trouve le livre « radical ». Les liens de son autrice à la création musicale contemporaine intriguent le musicien, qui cette fois peine à en rendre compte. Il préférerait en parler de vive voix avec elle dans un lieu autrefois actif, le Programme Musical de France Culture, que nul n’a songé depuis l’an 2000 à faire renaître de ses cendres… Partie remise dans une autre vie ? C’est en silence que je (minimaliste et non lyrique) parcours cet ouvrage. Dans cette partition de silence, je découpe une voix, sans certitude qu’elle puisse sonner dans l’espace virtuel où ces lignes sont publiées : « La pluie nous regarde / sur la surface Épaisse du lac / tu l’Entends ? /    / Deux saules et lointain / en surplomb / le poème à gauche / Debout / écrit le viSage / Clair / le Corps / Fort / de Xu xian / le corps cavale / sur papier »

2. Alexis Pelletier. Dans Là où ça veille, chez Tarabuste, on retrouve un même intérêt pour la musique – pour « le lyrisme sans pathos ». Janáček est au programme (mais aussi des écrivains comme Shakespeare, traduit par Jouve, ou Gauthier, et même Claude Ollier). Il y est question de perte (de la mère), de douleur, de déchirement, d’absence, donc de silence, à la manière d’un lockgroove non enregistré sur un vinyl : boucle de souffle rythmée par quelques craquements. Mais les retrouvailles se font aussi avec le calme, l’écriture faisant remonter les souvenirs (notons les dates de début et de fin d’écriture : 1995-2023). Une fois encore, délicat de tailler dans la matière pour assembler quelques éclats : « parfois je m’adresse à elle encore et demande / ce qu’elle aurait pensé du livre que j’essaie / de compléter » […] « c’est quoi cette trouée dans le chant de la mort / qui parle qui pleure / / et vers où ces mots avancent / verrou du vers / / le maniérisme est la présence / de la vie dans la mort il y a comme un mur / que les mots ne gravissent pas »

3. David Lespiau. Une danse pour les doigts humains est le titre de son nouveau livre chez Héros-Limite. Les deux dernières fois que son nom est apparu dans ces chroniques, c’était en mai dernier, au moment de la réédition du Musicien de Charles Reznikoff, dont il avait écrit la postface, et quatre mois auparavant, pour Sarin aux discrets Cahiers de la Seine. Celui qui a établi l’édition du Cours de Pise d’Emmanuel Hocquard, et publié quelque chose comme trente-cinq ouvrages de (ou en lien avec la) poésie, est un écrivain à la fois prolifique et rare, d’où notre attention portée à ses ouvrages, même s’il n’est pas simple (leitmotiv, reprise) de faire passer ce qu’ils nous apportent de pourtant très accessible. Cent pages, proposant chacune cinq vers, forment la matière d’Une danse pour les doigts humains. Elles sont suivies par dix autres, toujours de cinq vers, avec pour titre Musique seul. Cet ensemble interroge le mouvement des doigts sur un clavier : d’ordinateur ou d’instrument de musique. « […] qu’il s’agisse de lettres ou de notes actionnées du bout des doigts. On peut composer et transporter un texte dans la main comme un objet virtuel, le capter et le compacter, l’encapsuler dans l’air. » Question de fabrique. Enchaînons deux cinquains (ou quintils) pour en faire passer l’idée : « au rythme tactile / des phrases se modifient / des bruits de gouttes de pluie / des lueurs périphériques / des / / petits marteaux d’appoint / contrapunctiques me tombent dessus / non non ils satellisent / leur chute infiniment glissée / à la surface d’ici »

4. Pierre Vinclair, La Forme du reste chez Lurlure. Journal de l’année 2023, où « l’on découvre les lieux et les personnes qui font la vie quotidienne de l’auteur » avec « en arrière-plan, les désordres du monde ». Un an, quatre saisons. Et bien entendu un jeu avec la forme : « La composition de chaque poème est stricte : une phrase de sept distiques, articulant des expériences disparates. Or la forme n’est pas formaliste, ici ; elle vaut comme un réglage particulier de notre rapport au monde. D’ailleurs, au milieu du livre, tout se brise dans l’irruption d’un journal en prose questionnant la valeur de l’écriture dans son corps à corps avec l’étoffe même de nos existences. » En attendant Œuvres liquides, deuxième volume d’une tétralogie chez « Poésie /Flammarion », nous voici comblés par deux cents pages environ d’un Journal que l’on doit feuilleter d’un doigt léger – où tout ne cesse de changer, de recommencer, jamais pareillement, même si l’on reconnaît tant ce qu’on a mémorisé que ce qu’on a perdu de nos moment passés avec les livres de l’auteur : cet inconnu familier, au fond insaisissable, qui procède par invitations au voyage, parfois immobile (vagabondage en chambre, côté lecteur). Avec un côté chanson du jour, travaillée parfois par quelque chose de légèrement dissonant. « 20.11 / Ayant dans la nuit insomniaque tourné la page / du jour, je surprends le soleil / au lever, en train d’étaler derrière les / montagnes, sur la tartine du ciel une épaisse / confiture rouge orange / humiliant le reflet blafard / des phares sur la chaussée mouillée, / des phrases sur l’écran rétroéclairé. / / Les gens qui parlent / y voient moins raison de se taire / que chauffer le plaisir, pris au spectacle / de leur propre humilité, à la voix : Rien que pour ça / contente d’être postée là / à 7h30 ! dit à l’enfant que j’aurais pu être / il y a 30 ans la dame du passage piéton, / gilet jaune fluorescent. »

Addenda de dernière minute. La plus belle surprise de ces derniers jours est pour moi un livre de Christophe Manon publié au Dernier Télégramme. Je l’ai acquis pour 5 euros au cours d’une flânerie dans un quartier de Paris où j’ai longtemps habité, mais où je ne m’aventure aujourd’hui que rarement. Son titre, d’une beauté simple, est Un Amour. Très bref : douze petites pages de texte, frayant avec l’impossible. Il s’agit d’un récit, ou d’un conte si on préfère qui sera perçu, selon son humeur, comme archaïsant et/ou profondément contemporain, gage qu’il touche à l’universel. On peut risquer qu’il occupera mieux, et bien autrement, l’esprit de qui aura eu la bonne idée de se l’offrir que nombre de pavés paradant sur les étals de rentrée (à suivre).

Philippe Beck, Documentaires, Le Bruit du temps, février 2025, 248 p., 22 €
Philippe Beck, Abstraite et plaisantine, Le Bruit du temps, février 2025, 120 p., 11 €
Héloïse Thual, Gamines aux mains bleues, Éditions du Bunker, novembre 2024, 64 p., 15 €
Elsa Eskenazi, Revivre, Éditions du Bunker, janvier 2025, 96 p., 15 €
Yves Caro, Singe, Éditions Louise Bottu, janvier 2025, 60 p., 10 €
Laure Gauthier, outrechanter, La Lettre volée, novembre 2024, 104 p., 16 €
Alexis Pelletier, Là où ça veille, Tarabuste, novembre 2024, 132 p., 14 €
David Lespiau, Une danse pour les doigts humains, Éditions Héros-Limite, janvier 2025, 128 p., 18 €
Pierre Vinclair, La Forme du reste, Lurlure, novembre 2024, 224 p., 21 €
Christophe Manon, Un Amour, Dernier Télégramme, janvier 2025, 20 p., 5 €

© Christian Rosset