Le propre de la fiction est-il de pointer les peurs, à défaut de les exorciser ? Ou, dit autrement, une série télé dystopique peut-elle se contenter d’être un témoin de son époque ou se faire l’extension du réel ?
Dans la veine d’Occupied, série norvégienne racontant la main-mise du pays par la Russie pour s’approprier les ressources pétrolières, la série finlandaise Conflict pousse le curseur de la fiction militaire un peu plus loin en proposant un scénario aux airs de déjà-vu : sans aucun signe avant-coureur, des forces armées hostiles commencent à envahir la péninsule d’Hanko, profitant des fêtes du solstice d’été et du tempérament pacifique des habitants.
« C’est une opération spéciale »… « C’est une guerre hybride »… On a déjà entendu ces phrases prononcées par les personnages de Conflict, faisant écho aux imprécations de Vladimir Poutine pour qualifier l’invasion de l’Ukraine en janvier 2022 et aux titres des médias qui relatent les attaques sporadiques contre les câbles sous-marins, les cyber-attaques, les tentatives de déstabilisation et d’influence, voire d’ingérence… Conflict met en scène une guerre qui ne dit pas son nom avec un ennemi qui n’est pas identifiable ni nommé. Alors que des manœuvres militaires ont lieu au nord de la Finlande avec la participation d’observateurs américains, de petits groupes de soldats accostent, débarquent, sautent sur la péninsule d’Hanko, prenant ensuite position sur les principaux axes routiers, cantonnant la population locale, les abreuvant d’informations rassurantes et les enjoignant à rendre les armes.

Un groupe de soldats, témoin direct de ce débarquement, de cette invasion en règle, va immédiatement s’opposer à cet envahisseur mystérieux qui porte des uniformes et parle finlandais. Si sur le terrain la résistance semble s’organiser, dans les allées du pouvoir, la réaction est un peu plus attentiste. La présidente Linnea Saaristo – à la personnalité adroitement calquée sur celle de Sanna Marin (ex-première ministre finlandaise qui avait subi des attaques sexistes pendant son mandat jusqu’en 2023) – doit faire face à la morgue de son premier ministre, aussi ambivalent que patriarcal ; doit résister aux regards goguenards des militaires à qui elle doit rappeler que la présidente est la cheffe des armées… avant de troquer robe du soir et tailleur strict contre un treillis militaire pour parler à la nation. Toute ressemblance avec un ex-acteur devenu président et chef de guerre ne serait pas qu’une coïncidence… Les renvois à la (triste) réalité sont nombreux, que ce soit par les références à peine voilées à la guerre en Ukraine (la guerre hybride, l’opération spéciale) ou à la candidature de la Finlande pour rejoindre l’OTAN (malgré les menaces russes). De fait, Conflict embarque par sa proximité avec le réel autant que grâce à sa réalisation soignée, son intrigue ultra-réaliste et un rythme très soutenu dès les deux premiers épisodes (« invasion » et « riposte »).

Avec des plans en caméra embarquée pour être au plus près de l’action et des combats aux plans serrés sur les personnages principaux (la présidente, les militaires en première ligne, le premier ministre ambigu,…), Conflict se donne comme un thriller guerrier, une série d’action pure au suspense maîtrisé qui n’oublie pas la dimension psychologique, faisant du sentiment de déjà-vu un ressort dramatique central et un sous-texte géo-politique certain. Une réussite, un exutoire, une fiction en forme de message d’avertissement : « c’est déjà arrivé, ça peut se reproduire plus vite que vous le pensez ».
Conflict, série finlandaise de