Écrit en 1899 par Rūdolfs Blaumanis (1863-1908), À l’ombre de la mort est un texte terrifiant. Au large de la mer Baltique, un groupe de pêcheurs se retrouve piégé sur un banc de glace à la dérive qui peu à peu fond sous leurs pieds. Dans cette situation critique, l’ombre planante de la mort transforme le temps qu’il reste à vivre en torture physique et psychologique. Tout se passe dans « l’ombre » de la mort, espace trouble et insupportable où la certitude de la mort se confond avec l’ incertitude de la survie.
Nous ne sommes pourtant pas dans un huis clos sartrien ou dans une attente à la Beckett : il n’est pas question d’existence mais de survie et de confrontation à l’inéluctable. De quelle manière écrire l’attente et le temps qui reste quand ce dernier est une question de vie ou de mort? Chez Blaumanis, il n’y a pas de romantisation d’une lutte entre l’homme et la nature mais plutôt l’écriture directe d’un drame ordinaire et vraisemblable inspiré d’un fait divers. Blaumanis aurait écrit À l’Ombre de la mort « d’un trait, dans la fièvre (…) enfermé dans sa chambre, ne se nourrissant que de chocolat » et comme frappé après la lecture du fait divers.
À l’ombre de la mort (« Nāves ēnā »), devenue un classique de la littérature lettonne, est ici traduit en français pour la première fois aux éditions Do par Nicolas Auzanneau. Cette traduction constitue une ouverture exceptionnelle à l’oeuvre de Blaumanis mais également à la littérature lettonne de cette époque, encore très peu traduite en français. Le contexte d’écriture s’inscrit pourtant dans une période historique exceptionnelle. En 1899, à l’aube de la Revolution Russe et de la première Guerre Mondiale, la Lettonie fait alors partie de l’Empire russe et subit la domination économique de l’Allemagne. Le pays connaît une période de « réveil » national et culturel et est animé par un mouvement social, politique et intellectuel sans précédant sur lequel nous aurons l’occasion de revenir avec Nicolas Auzanneau.
En couverture d’À L’ombre de la mort, figure une sérigraphie de l’artiste américaine d’origine lettonne Vija Celmins, réalisée en 2005 qui s’appelle « ocean with cross ». Elle capte le mouvement infime du vent sur l’océan tout en le figeant dans ses nuances de gris. Cette même contradiction entre mouvement et immobilité est présente dans le texte de Blaumanis : sans que les pêcheurs s’en soient rendu compte, une bande de neige s’est détachée de la banquise et imperceptiblement le radeau de neige dérive, avec à son bord une quinzaine de pêcheurs. Des mariés, des célibataires, des vieux des jeunes, un cheval, deviennent compagnons d’infortune.
La nouvelle de Blaumanis démarre avec ce souffle du vent qui pousse les pêcheurs vers le large. Avec cette édition, l’histoire commence avec les dessins à l’encre de l’éditeur, Olivier Desmettre : si on y prête attention ( à la différence des pêcheurs), les dessins racontent l’éloignement silencieux et vertigineux de la côte. Dans un cas comme dans l’autre, nous entrons dans la nouvelle avec le tempo du « trop tard », étrangement il n’y a pas cette montée en tension couronnée par un climax dramatique mais une lente progression vers l’ineffable, l’inéluctable. C’est ici que se loge toute une tension dramatique, dans la condamnation à la passivité : « Sur la face des hommes, la pâleur de l’effroi initial avait disparu. Seule l’oppression du cœur imprimait une étrange grimace sur les visages, qui semblaient s’être allongés. Leurs sourcils fronçaient de douleur, et dans leur regard une maigre flamme frissonnait, tressautait, signe d’un désespoir tu. »
Proche du drame psychologique, À l’ombre de la mort frise aussi avec la dimension expérimentale et scientifique des auteurs réalistes ou naturalistes comme Zola. Il semblerait y avoir chez Blaumanis un intérêt quasi ethnographique à observer des hommes dans une situation de crise: la crise est-elle une agitation, une perturbation passagère ou marque t-elle un point de non-retour ? Depuis le groupe, des individualités se dessinent et des personnages apparaissent : un père et son fils, le vieux Dalda, Karlens un trop jeune mousse, Gurlum… Et Birkenbaums, ostracisé même parmi ses compagnons de misère, sorte de héros gaillard, faussement innocent. Des affinités se forment. Des disputes aussi. Des débats houleux sur les stratégies de survie, des dilemmes pendant que la glace fond. Certains mourront, d’autres pas. Qui décide ?
Le drame se déroule sur un temps relativement court et rallongé par la faim et la soif. Le vraisemblable est d’ailleurs érigé par Blaumanis comme un gage de crédibilité et jamais la folie, l’onirisme ou le romantisme ne prennent le pas sur le réel et les conditions matérielles de survie : « De pareilles histoires ne s’entendent que dans les contes, dans les rêves…Un de ces songes atroces, où tout est aussi vivant et clair que dans la vie. Si seulement on pouvait se réveiller ! Se réveiller ! De quelles chimères parlait-on? Il savait pertinemment qu’il ne rêvait pas. Cette glace, ce vent lourd de sel marin, ce grondement – tout, absolument tout était réel. »
Un contre-point serait le traitement d’un fait divers de naufrage et d’errance : en juillet 1816, la frégate française La Méduse fait naufrage au large des côtes du Sénégal, alors colonie française. En raison du manque de canots de sauvetage, 147 personnes sont abandonnées sur un radeau de fortune. Pendant 13 jours, les naufragés affrontent la faim, la soif, les tempêtes, la violence et même des cas de cannibalisme. Sous les pinceaux de Géricault, dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819), seuls les plus humbles sont laissés sur un radeau : violence, cannibalisme, désespoir et pyramide sociales sont représentés par le peintre. Chez Blaumanis, il y a une véritable horizontalité et l’égalité des chances de survie est menacée par la vitalité des corps, le hasard. A vrai dire, l’horizontalité de Blaumanis est terrifiante : la mer grise se confond avec le ciel, il n’y a rien à l’horizon que des espoirs ou du désespoir et la perte de repère est renforcée par l’absence de numérotation des pages (à la différence d’un grand nombre d’ouvrage des éditions Do). Le hasard frappe comme de la foudre mais personne n’est égal face à la mort, il ne s’agit pas de justice divine. Ironiquement, c’est le hasard qui condamne mais quand il s’agit de prendre une décision vitale, les hommes s’en remettent également à des formes organisées de hasard : le tirage au sort.
Ce qui est magnifique aussi c’est la dignité des pêcheurs face à la mort, face au hasard. Cette dignité est humble et elle est d’autant plus déchirante dans sa mise en scène que dans cette nouvelle la mort est banale et presque stupide comme le sons les accidents domestiques. Et puis ces pêcheurs d’apparence bourrue que l’on voit pleurer, avoir peur, se sacrifier ou craindre l’abandon. Plus encore, cette tendresse qui perce à certains moments et qui parfois devient tactile, – « une main amicale » passée dans le dos-, voire érotique : « Karlens replia les bras sur les cuisses de son compagnon, et y posa la tête. Celui-ci ne tarda pas à remarquer que les mains du petit étaient totalement refroidies. Il enleva son gant et prit dans sa grosse poigne pleine de vie ses doigts raides et maigres qui se réchauffèrent lentement. D’une main à l’autre, la chaleur se répandit. »
La moindre scène d’ À l’ombre de la mort pourrait ainsi être commentée et interprétée. Il s’agit de ce genre de texte à la fois simple et presque laconique mais infiniment complexe qu’on ne peut enclore dans une seule et unique interprétation. La simplicité de l’écriture laisse justement l’espace au possible et au virtuel qui s’épanche par ailleurs dans les pensées des personnages : « Il ne pouvait alors être question que de sauvetage ou d’anéantissement, mais dans son coeur, il y avait encore l’aspiration, une troisième issue, qui aurait à voir avec l’inconnaissable, l’insoupçonnable, quelque chose d’un miracle – sachant que, pour une jeune vie en pleine floraison, la mort est inconcevable. »
L’inconcevable est précisément ce qui teinte parfois le récit d’une ambiance fantastique comme si les personnages étaient sur le point de basculer vers la folie. Boire le sang du cheval pour étancher sa soif en est peut-être l’exemple le plus marquant. Cependant, À l’ombre de la mort n’est pas une nouvelle à bascule : tout évolue lentement, dans une progression tranquille comme dans une zone grise inquiétante.
Rūdolfs Blaumanis, À L’ombre de la mort, traduit du letton par Nicolas Auzanneau, éditions Do, 104 p., 2024, 13,50 €