Est-il possible de lire aujourd’hui les fameux Cahiers Noirs de Heidegger en traversant les polémiques sans qu’elles ne s’imposent comme des impasses ? Comment plonger dans l’étude de ces notes intimes écrites la nuit dans les intervalles du sommeil par le philosophe allemand, depuis le cœur de sa pensée, vers le cœur de son sombre temps ? Étienne Pinat, déjà auteur aux éditions Kimé de Heidegger et Kierkegaard : la résolution et l’éthique en 2018 et éditeur dans la même maison des Notes sur Heidegger de Maurice Blanchot l’année dernière, propose un ouvrage dense et érudit qui suit pas à pas ces textes couvrant la période 1931-1941 et parus en France en trois volumes chez Gallimard depuis 2018.
C’est une période capitale pour Heidegger qui s’engage durant le régime nazi en 1933 à la tête du rectorat de l’université de Fribourg-en-Brisgau avant d’en démissionner une année plus tard et de profondément penser et critiquer le pouvoir fasciste, tout comme ses origines et ses ramifications. Dans cette décennie, et tout à fait parallèlement à la compréhension de son erreur, s’engage en lui la Kehre, le tournant de son œuvre. Pinat écrit judicieusement que “ii le Tournant est déjà en germe et en marche depuis 1930-32 avec la conférence De l’essence de la vérité et la confrontation avec Anaximandre et Parménide, il ne s’accomplit véritablement qu’après l’épisode du rectorat, dans ces cahiers des années 34-38, et sans doute avait-il besoin de l’échec du rectorat pour se produire.”
En quoi consiste cette étourdissante volte ? Peu après la démission du rectorat intervenue le 28 avril 1934, Heidegger note ce qui vient de se tramer en lui, lumière de lucidité perçante : « Fallait-il faire ce saut aberrant au cœur du quotidien tapageur et des remous provoqués par ses intrigues, au cœur de son inconsistance habituelle et de son manque de poids dissimulé, pour que soit enfin compris jusqu’à ses plus lointains aboutissements ce qui est, seul, nécessaire : devenir tout à fait solitaire et être ainsi de taille à se mesurer à l’œuvre qu’il s’agit d’œuvrer ? » Heidegger prend conscience de la dimension de son erreur, sa pensée tourne au moment où la solitude s’ouvre.
Pinat montre cette évolution fondamentale qui apparaît entre l’écriture de Être et Temps (1927) et la rédaction secrète des Apports à la Philosophie (De l’avenance) (1936-1938) : “En 1932, dans Réflexions II, Heidegger pense encore que c’est l’homme qui a le pouvoir d’habiliter, par la poésie et la pensée, l’être à se déployer. Il faut alors que l’Université soit au service de ce but et qu’elle forme l’élite de l’Être. En 1933, l’épisode du rectorat est cette tentative et cet échec, exposés dans Réflexions III. Heidegger tire d’un tel échec la conclusion qu’habiliter l’Être à se déployer n’est pas au pouvoir de l’homme, et qu’il n’est pas non plus au pouvoir de l’Université de forger l’élite de l’Être. C’est donc l’Être lui-même qui se déploie en un événement par lequel il approprie une élite de poètes et de penseurs à la garde de sa vérité. Voilà pourquoi l’Ereignis apparaît en 1934-35 dans les Réflexions IV.”
C’est précisément ce que les enragés contre Heidegger ne souhaitent pas évoquer ni même envisager : un homme traversant son erreur par un saut intérieur, ardent et courageux. Une erreur qui l’initie même vers la perspective d’une vérité encore plus lointaine, plus en retrait, mais plus nette que jamais : c’est bien la pensée de l’Avenance qui naît dans ces années. En écrivant ce terme-clé introduit par François Fédier, il nous faut dire que l’on regrette fort lorsque l’auteur s’appesantit autant, à plusieurs reprises – et ce, dès le début du livre – sur les choix de traductions de ce dernier, comme certains de Pascal David, autre traducteur historique et classique de Heidegger pour les éditions Gallimard. Non seulement une traduction tient de l’aventure, d’une direction insigne, et en cela me semble devoir être respectée, mais leurs acceptions et emplois des mots Avenance (Ereignis) ou Faisance (Machenschaft) par exemple font désormais partie de l’histoire de l’avancée de la pensée de Heidegger en France. Enfin, quelque chose monte et se sent dans l’utilisation d’anciens termes de la langue française que Étienne Pinat semble abhorrer lorsqu’ils viennent s’appliquer pourtant si clairement à la philosophie. Il s’agit avec la graphie Estre par exemple pour Être d’une remontée à travers la coagulation des Temps Modernes, portée par le sens même du propos heideggerien qui en est une critique aiguë.
Une fois dépassé cet obstacle né d’une nécessaire et bien souvent féconde polémique entre spécialistes (qui ne finira d’ailleurs certainement pas avec cette parution), Étienne Pinat se révèle excellent lecteur et passeur de Heidegger. Précis quand il fait l’historique de la publication des Cahiers Noirs, de la polémique liée à leur réception mais surtout de leur compréhension : le sous-titre Guide de lecture tient vraiment sa promesse d’introduction vers l’engagement soutenu qu’est une véritable approche de l’écriture heideggerienne nocturne. Il cite et commente longuement les passages considérés comme problématiques et conclut qu’ “ il y a bien des traces d’antisémitisme chez Heidegger et qu’en même temps sa pensée n’est pas antisémite”, frayant ainsi une voie d’ascension assez inédite entre les sommets aussi hauts qu’éloignés des détracteurs et des admirateurs du souabe.
Persiste l’énigme d’un Heidegger qui n’a in fine pas voulu cacher ces écrits, leur octroyant un plan de révélation prodigieusement pensé, même si les publications arrivent bien avant ce que le philosophe prévoyait. Dans ces Cahiers est présente, lisible noir sur blanc, tout comme entre les lignes, une critique foudroyante du régime nazi : là-dessus, aucun débat ne semble possible. Noir sur blanc : « Le national-socialisme est un principe barbare. » (Réflexions III), « Là où un peuple se pose comme autothétique, l’égoïsme prend des dimensions gigantesques, mais rien n’est gagné quant au domaine et à la vérité. La cécité à l’égard de l’estre cherche refuge dans un « biologisme » anémique et simpliste, grand stimulant de rodomontades verbales. » (Réflexions IV). Entre les lignes, voyant évoluer les figures du régime : « À côté, il y a encore tous ceux qui – exhalant la moralité et ruisselant de prudhommerie — ne pensent qu’à platement ranimer le bon vieux temps, qui ont recouvré leurs esprits après que le trône et l’autel ont été mis à l’abri du communisme, lequel avait quand même mis en péril les biens et les situations. Il est de nouveau possible de tenir sa partie de gentleman, raffiné et supérieur, face aux individus grossiers; mais on a aussi — pour ne pas trop détonner à présent — des « opinions sociales ». Au demeurant, on pousse à l’extrême le « je-m’en-foutisme » spirituel et la barbarie, en arborant le masque de gardien de la « science ». Telle est bien la plus grande inconscience relativement à ce qui se passe. » (Réflexions III)
S’il suffisait effectivement de tout bonnement lire Heidegger ? Car cela tient finalement de la simplicité et d’une expérience philosophique ontique pratique et sidérante : ce matin (ou demain, ou dans des décennies) vous ouvrez un e-mail et votre outlook vous propose une “synthèse quotidienne des réactions de votre réseau, à passer en revue” depuis une adresse commençant par une inquiétante inscription No-Reply. Vous prenez alors un de ses Cahiers et vous lisez : « Comme rien n’échappe aux gens d’aujourd’hui, comme ils ont, prête pour tout ce qui pourrait arriver, une réponse appropriée, grâce à laquelle ils peuvent à coup sûr réduire n’importe quoi au rang de ce qui est connu depuis belle lurette – il faut, dès à présent et à l’avenir, demeurer silencieux sur l’essentiel, mais que ce qui est dit par la force de cette réserve silencieuse soit d’autant plus clair et tranchant. » Vous n’en croyez pas vos yeux, un croisement inouï opère, Heidegger est décidément limpide, tout est écrit, ouvrant l’appel d’une libre suite à l’histoire revigorée de la pensée dont nul ne peut raisonnablement et sérieusement lui en daigner l’initiative.
Alors, vous retentez l’exercice en ouvrant puis refermant aussitôt le réseau X pour retourner vers une autre page au hasard d’un Heidegger qui a écrit pour vous il y a 85 ans : « On travestit la plus stérile exacerbation d’états d’âme creux en « inoubliable » « expérience vécue », qui dans l’heure ne laissera déjà plus aucune trace – ce qui explique la nécessité de toujours nouvelles occasions d' »expériences vécues » ». Vous aurez probablement alors une furieuse envie de vivre et d’aussitôt vous taire, creusant le trésor de silence que ces pages ne cessent d’offrir : « Nous ne sommes pas assez forts et assez originaux pour véritablement « parler » à travers le silence et la pudeur. De là vient que l’on ne peut que parler de tout, c’est-à-dire bavarder ». Vous avancez dans les pages, Heidegger y est explicite au moment d’évoquer ses propres textes à considérer comme « des avant-postes inapparents – et des bases arrière dans une tentative tout entière consacrée à une méditation à laquelle manquent encore les mots pour conquérir un chemin ouvrant sur ce questionnement à nouveau inaugural qui, à la différence de la pensée métaphysique, se nomme la pensée historiale de l’Être. » Démantibuler par la pensée la métaphysique toute entière, faire œuvre de méditation, trouver un passage vers le choc de l’Être… le travail est considérable. Mais enfin Heidegger a ouvert un champ, anticipant au passage fort curieusement les surprises du Temps : « Peut-être bien qu’il n’y a plus désormais que mes égarements pour avoir encore la force de déclencher le scandale dans une époque surchargée d’exactitudes, et à laquelle la vérité fait défaut. » (Réflexions V)
Étienne Pinat, Les Cahiers noirs de Heidegger : un guide de lecture des Réflexions, éditions Kimé, février 2024, 267 p., 26 €
Le professeur émérite et traducteur Pascal David nous a communiqué cette mise au point que nous publions à la suite de notre recension du livre d’Etienne Pinat.
Mise au point
Deux points semblent controversés dans les traductions françaises que j’ai pu proposer de certains écrits de Martin Heidegger : 1 / La traduction de Seyn par « estre »; 2 / la traduction de Machenschaft par « faisance ».
1 / Seyn est en allemand la graphie archaïsante du verbe Sein substantivé, soit : être. En français, comme par exemple chez Montaigne, « être » a pu s’écrire « estre », le s disparu se retrouvant dans l’accent circonflexe, de même que « forest » a donné « forêt ». Je ne vois donc pas en quoi il y aurait là matière à controverse.
2 / Machenschaft , qui en allemand courant signifie quelque chose comme « manigance » ou « machination », est le terme adopté par Heidegger pour désigner le règne de l’efficience, de la facture, du « faire ». Même si le terme de « faisance » n’est plus usité en français, il m’a semblé rendre au plus près le terme allemand Machenschaft, du verbe machen = faire. Pour traduire ainsi, je m’autorise aussi d’un passage du livre L’ancien français de Pierre Guiraud (P.U.F, collection « Que sais-je ? », Paris, 1963, p.29) : « – ance marque l’action. (…) Ce suffixe est extrêmement vivant en ancien français : avilance, doutance, desaccordance, parlance, faisance, etc. »
« Faisance » est donc un mot bien attesté en ancien français, et que l’on entend encore aujourd’hui dans « bienfaisance » et « malfaisance ». Toutefois, que la Faisance soit bienfaisante ou malfaisante n’est pas ce qui retient l’attention de Heidegger, mais qu’elle soit (et se comprenne elle-même comme) Faisance.
Pascal David
12/02/2024