Christophe Manon : « Toute forme de littérature est un chant d’amour adressé à l’espèce, à nos semblables » (Pâture de vent)

Christophe Manon

Sans doute Pâture de vent de Christophe Manon qui vient de paraître chez Verdier est-il un des plus beaux livres de cette rentrée d’hiver. Fulgurant, déchiré de violence et d’une extrême douceur à la fois, le récit de Manon s’impose par la force figurative de son écriture et par le chant d’amour dont il caresse les personnages qui figuraient déjà dans Extrêmes et lumineux, son premier récit. Chez Manon, comme il le dit, « je » n’est plus un autre mais un « nous » élargi à une espèce humaine en quête d’une communauté retrouvée. Devant cette puissance d’évocation qui soulève chaque page, Diacritik ne pouvait manquer d’interroger Christophe Manon le temps d’un grand entretien.

Ma première question portera sur l’origine de votre très beau livre Pâture de vent : comment est né ce nouveau récit et dans quelles circonstances ? On se souvient du rôle premier que jouaient les images dans votre précédent roman, Extrêmes et lumineux : y aurait-il une image qui, en particulier, aurait fourni le point de départ et l’appel à l’écriture de ce nouveau texte ?
En quoi s’agit-il, enfin, d’un prolongement précisément d’Extrêmes et lumineux comme le sous-titre, Extrêmes et lumineux II, le laisse entendre ? Pourquoi avez-vous conçu les deux livres à la manière d’un diptyque ?

Il n’y a pas véritablement de point de départ. Pour moi, un livre ne correspond jamais à une circonstance précise, ni à un plan ou à un projet initial ; il prend forme progressivement, à force de manipuler et d’agiter de la matière verbale. Des choses s’écrivent, pendant un bon moment, il ne se passe pas grand-chose, un imperceptible frémissement, une vague coloration, et d’un seul coup cela se condense, cela crée une sorte de précipité et le livre commence à prendre forme. C’est une réaction chimique qui se produit à la suite d’un mélange plus ou moins fortuit d’ingrédients. Cela ne veut pas dire pour autant que je n’ai pas une certaine intention, mais elle se dessine et se précise en même temps que l’écriture progresse.

Un livre, pour moi, correspond plutôt à une envie, un désir. Souvent, il s’agit d’une forme dont je rêve ou que j’imagine. Extrêmes et lumineux était composé de brèves séquences ou tableaux. Pour Pâture de vent, je rêvais au contraire d’un seul bloc de texte, d’une sorte de monolithe, comme une stèle ou une pierre tombale (il se trouve qu’au final, il y a deux blocs qui font diptyque). C’est plutôt cela le point de départ : un rêve de forme.

En l’occurrence, après la parution d’Extrêmes et lumineux je disposais d’un certain nombre de fragments qui n’avaient pas trouvé place dans le livre. Ce sont ces bribes de textes qui se situent entre deux livres, lorsqu’on vient d’en terminer un et que l’on n’en a pas encore véritablement commencé un nouveau. Ils prolongent l’un, en quelque sorte, et permettent d’amorcer l’autre. Souvent, ils disparaissent pendant la suite du processus. Peu importe, quoi qu’il en soit, ce qu’ils deviennent. De plus j’avais envie de reprendre des scènes et de les aborder sous un autre angle. Ce n’est pas, comme dans certains romans de Faulkner, une même scène perçue par un autre personnage, mais plutôt l’écriture qui adopte une nouvelle approche par le moyen d’une technique différente. Par exemple, la longue séquence à la fois onirique et hallucinatoire d’ouverture de Pâture de vent, reprend deux scènes qui existent déjà dans Extrêmes et lumineux, mais elles sont cette fois livrées comme si elles étaient vues à travers un kaléidoscope qui déforme la vision et altère les perceptions. Ce qui était décrit une première fois de façon assez scrupuleuse se manifeste à présent comme une sorte de feu d’artifice sensoriel, mais c’est toujours pour dire la même stupeur face au caractère inouï et prodigieux de l’événement, face à l’extravagance de ce qui advient. Enfin, je tenais absolument à conserver les mêmes figures : celle du garçon, celle du grand-père, de la vieille femme, même si de nouvelles s’ajoutent comme celle du petit frère. Au fond, j’ai tout simplement puisé dans le même matériau pour bâtir les deux livres. J’en ai encore en réserve, je compte y retourner ; c’est pourquoi ils ne forment pas un diptyque, mais plutôt, du moins je l’imagine ainsi, le début d’un cycle ou d’une « saga ».

Ma deuxième question voudrait porter sur la qualification générique même de votre texte. Vous êtes poète et, si Extrêmes et lumineux portait la mention de « roman », Pâture de vent semble se faire plus prudent en n’indiquant uniquement que le discret « fiction ». Pourtant, à vous lire, il apparaît que la charge de chacun des épisodes que vous y narrez ressortit d’une matière plus autobiographique, le « je » de Pâture de vent indiquant notamment à l’occasion d’une des nombreuses scènes que « Le jeune garçon assiste à la scène, mais ce n’est pas lui puisque c’est moi. »
Partant, Pâture de vent s’affirme-t-il comme un texte autobiographique ou la mention « fiction » vous permet-elle d’offrir la distance critique qui ne limite pas le texte à un témoignage ? Mais, s’agissant du témoignage, ne pourrait-on pas dire que Pâture de vent pourrait se lire comme un livre de souvenirs mais de souvenirs enragés puisque vous n’hésitez pas à dire que vous n’auriez pas « commencé à écrire si je n’étais pas animé par une sorte de rage » ?

Je ne suis pas poète, j’écris de la poésie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Cela n’a aucun caractère essentialiste, j’y tiens beaucoup. Quant à la question des genres, ou plutôt du régime des textes, elle est assez délicate. Je crois que le roman est une forme caduque et obsolète car, pour citer Mathieu Riboulet (Le Regard de la source), « les conditions ne sont plus réunies qui en ont produit d’impressionnantes lignées ». Je ne m’intéresse pas aux histoires, je n’aime pas les livres qu’on peut résumer en quelques lignes. Ce qui m’importe, c’est la langue, la forme que l’on utilise pour exprimer, pour rendre manifeste, car elle révèle une vision du monde. Quand on me demande de quoi parlent mes livres, je suis bien emmerdé. J’ai envie de répondre que ça parle de langue, que ce n’est rien d’autre que de la langue qui sert à produire de l’émotion.

Extrêmes et lumineux portait la mention « roman » uniquement sur la quatrième de couverture, c’était donc un choix purement éditorial, même si je ne m’y suis pas opposé. Cela ne m’a pas semblé un enjeu capital. En revanche, j’ai souhaité placer Pâture de vent sous le terme générique de « fiction » afin de désamorcer, autant que possible, les lectures autobiographiques qui ne manqueraient pas de se manifester uniquement à cause de l’usage du pronom personnel « je ». En réalité, il n’y a pas plus d’éléments autobiographiques dans Pâture de vent que dans Extrêmes et lumineux, moins même très certainement. Et, encore une fois, cette part autobiographique ne constitue pour moi qu’une sorte de matière première dans laquelle je puise pour tenter d’élaborer de la langue qui puisse convoquer des émotions susceptibles d’être partagées par chacun. C’est ma seule préoccupation.

Mais la simple présence du « je » suffit à provoquer un réflexe du type : « je = autobiographie », comme si la distinction entre auteur et narrateur n’existait pas. Or, « je » est une fiction. Ou, pour être plus précis, c’est un puissant générateur de fiction. C’est le pronom personnel qui déforme le plus le sujet. Je ne saurais comment l’expliquer avec précision, mais j’en ai fait l’expérience empirique. Si on emploie « il », tout va bien, la narration roule toute seule pour ainsi dire, pas de désordre ni de débordement. Si on emploie « je », cela provoque aussitôt des tas d’effets de brouillage et de germination, le sujet se disperse, devient vague, nébuleux, indistinct et se multiplie. Et à la fois, il me semble porteur d’une radicalité, comme dirait Dominique Sigaud, il permet de déverrouiller certains tabous ou certains interdits langagiers. « Je » n’est pas un autre, c’est nous. C’est cela le sujet lyrique : c’est quand « je » devient « nous », lorsque l’expression d’un sujet prétendument singulier devient commune à chacun. Cela parce que nous sommes des semblables. Villon en a apporté la preuve irréfutable. Je dirais même que c’est l’irruption relativement brutale du « je » au tout début de la seconde partie de Pâture de vent qui permet de porter la fiction à un certain point d’incandescence, puisque, à ce moment-là, le narrateur entre lui-même en scène et devient à son tour une des figures du livre. J’aurais pu employer n’importe quel autre pronom, mais ça aurait été certainement moins efficace, moins direct, moins anguleux aussi parfois, moins ambigu surtout. Les choses n’auraient certainement pas été écrites de la même façon, la charge émotionnelle se serait probablement un peu diluée.

Il y a tout de même un point qui me chagrine passablement dans cette histoire, c’est pourquoi je me permets d’insister aussi longuement. Si on écrit « je prends le bus », tout le monde s’en fout, personne ne se demande si c’est autobiographique ou non. En revanche, si on écrit « ma mère est une salope » ou « mon père m’a violé », tout de suite la question se pose. Pourquoi ? Parce qu’il y a du sensationnel ? La fonction du sujet est absolument la même et l’auteur a pu très bien ou non prendre le bus, être ou non violé par son père, on s’en fout, cela n’a aucune espèce d’importance. C’est cela la littérature. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que du véridique.

Tout cela est certes très embrouillé et parfaitement ambigu, ce qui n’est pas pour me déplaire. Voilà pourquoi « le jeune garçon assiste à la scène, mais ce n’est pas lui puisque c’est moi ». Cela me semblait une façon assez élégamment ambiguë d’embrouiller la question ! Et de dire qu’on fond on se fiche pas mal de savoir qui assiste à la scène. Ce qui compte, c’est qu’elle soit. Si c’est moi, c’est aussi toi, lecteur, c’est donc nous.

Pour ce qui est de la rage, elle me semble être un moteur essentiel à l’écriture, du moins en ce qui me concerne. Ce n’est pas la seule pulsion à l’œuvre, loin s’en faut, il y en a d’autres, le désir par exemple, je l’ai dit, mais la rage permet de maintenir une sorte d’état d’alerte, de vigilance, et en même temps elle aiguillonne, elle entretient la petite flamme de l’acharnement nécessaire à tout processus d’écriture.

Entrons à présent, si vous le voulez bien, plus avant dans la matière même du texte. De nombreux souvenirs irriguent le récit, dont notamment ceux de la mère du narrateur pour laquelle il ne manque pas de mots durs sinon assez violents à son égard, notamment sur ses mensonges répétés.
Pourtant, vous présentez Pâture de vent comme « une célébration » : pourquoi vous paraît-il primordial de présenter votre texte comme « un chant d’amour et de fureur » ?

Les mots concernant la mère du narrateur sont parfois assez durs, certes, mais ils sont aussi, me semble-t-il, et j’y tiens beaucoup, pleins d’affection et de tendresse. Ils sont surtout très nuancés. Je ne voudrais en aucune façon que tout cela passe pour un règlement de compte, car tel n’est pas le cas. On a pu me reprocher d’avoir écrit une sorte de lettre à la mère, comme Kafka a écrit sa fameuse Lettre au père. J’ignore quelles étaient les intentions de Kafka, mais ici, le narrateur ne cherche pas, et il le dit avec une relative insistance, à juger, à condamner ou pardonner. Ce serait pour le moins malvenu et hors de propos, c’est bon pour le confessionnal. Il tente juste de clamer son attachement et son amour comme il le peut, c’est-à-dire avec beaucoup de maladresse. Il faudrait peut-être à ce moment-là rappeler la phrase d’Oscar Wilde en exergue de la seconde partie du livre : « Il me semble à présent que l’amour, de quelque sorte qu’il soit, est la seule explication possible de l’extraordinaire somme de souffrance qu’il y a dans le monde. » Le narrateur ne manifeste donc ni cruauté ni compassion ou bienveillance envers sa mère, comme envers les autres figures d’ailleurs, mais il fait preuve d’empathie – c’est cela l’amour, parce que nous sommes semblables.

En outre, le narrateur ne s’épargne pas non plus, me semble-t-il. Lui-même déclare avoir beaucoup menti au cours de son existence. Sous ses traits, ce sont ceux de sa mère qu’il discerne. Il pourrait très bien affirmer, comme Flaubert à propos de Madame Bovary, « ma mère, c’est moi ». Chaque être a ses faiblesses et sa grandeur. Voilà ce que je m’efforce de chanter : la misère et la noblesse du cœur humain, c’est là toute sa beauté. Les cœurs purs ne m’intéressent pas, je doute même que cela puisse exister. Voilà pourquoi la figure de la mère est si belle à mes yeux. Elle n’est pas pure ni idéale, ce n’est ni une sainte ni une sorcière, ce n’est pas un personnage de conte. Elle est à la fois pleine de grâce et de défauts, comme tous les êtres vivants.

Pour moi, toute forme de littérature est un chant d’amour adressé à l’espèce, à nos semblables donc, quelle que soit, parfois, on l’a dit, la rage que l’on peut déployer pour l’exprimer. Les plus misanthropes (je pense à Céline par exemple) sont des amoureux déçus, des amants éconduits. Ils ont simplement le sentiment de n’avoir pas reçu suffisamment d’amour en retour, voilà tout.

Christophe Manon

À l’instar d’Extrêmes et lumineux, Pâture de vent place au cœur de son récit une succession de scènes qui procède comme par déflagrations d’images. L’image paraît tenir dans votre écriture un rôle central sinon premier, au point même qu’elle paraît organiser le récit lui-même : diriez-vous que, dans votre écriture, le rôle de l’image est premier ?

En premier, vient le désir, cela ne fait aucun doute, pour ce qui me concerne. Mais le rôle de l’image est important bien entendu, du moins dans l’écriture des fictions, car pour ce qui est de la poésie, le régime me paraît assez différent. Effectivement, je vois des scènes et ensuite je m’efforce de les rendre par des mots. Je leur fais subir dans la plupart des cas un maximum de distorsions (teinte, éclairage, contraste, superposition, déformations…). Ou, pour être plus précis, je laisse la langue agir, puisqu’elle sait très bien faire le job, pour peu qu’on lui fasse confiance.

Plus que des images, je dirais que ce sont des visions, des choses vues, qui sont passées d’abord par le regard avant d’être sinon comprises du moins assimilées. D’où la stupeur. Voici le processus : on voit (ou on ressent), il y a stupeur, ensuite seulement viennent les mots. D’où aussi ma prédilection marquée pour les scènes où le sexe se manifeste dans toute sa crudité : les sens sont en éveil, la pensée ou les facultés d’analyse sont proprement balayées, sur le moment on ne comprend pas, pour autant qu’il puisse y avoir là quelque chose à comprendre, puis il faut tenter de placer des mots, parce que l’esprit a besoin d’ordonner un peu ou de conceptualiser, parce que l’être humain est ainsi fait, mais ça échappe toujours à l’entendement. C’est la puissance de l’événement, la grâce de l’instant, l’épiphanie. Le job, encore une fois, de l’écriture, du moins pour moi, c’est de tenter de saisir cela, de s’efforcer de rendre compte du moment où ça échappe. Tenter de dire par les mots le moment où les mots viennent à manquer. C’est un exercice délicat et relativement périlleux, mais si on fait confiance à la langue, si on la manipule avec suffisamment d’humilité, si on lui laisse assez de liberté tout en contrôlant ses effets, on doit, parfois, je crois, pouvoir y parvenir.

S’agissant de l’image elle-même, vous paraissez en nourrir une conception bien particulière puisque pour vous l’image paraît toujours portée par deux caractéristiques présentes dès le titre de votre roman précédent : elles surgissent comme expériences-limites, extrêmes, et sont le synonyme de la lumière même. Dans Pâture de vent, vous évoquez les images comme « mille éclats lumineux » et vous les considérez encore comme « une sorte de précipité de couleurs et de sons ». Extrêmes et lumineuses, ce serait votre double définition de l’image, ce qui permet d’ouvrir à l’épiphanie ?

Oui, c’est assez juste en effet. Il se trouve que je considère que les livres, du moins les miens, devraient produire l’effet d’alcools forts ou de puissants stupéfiants. Qu’il me semble qu’il y a dans les livres des propriétés prodigieusement addictives et hallucinatoires. Mais toutes les images se valent, dans la mesure où elles sont toujours cause de stupeur. Je ne choisis pas forcément pour matériau les plus saisissantes, les plus violemment contrastées, celles qui paraissent les plus extrêmes en un certain sens. Ce qui se passe là ne dépend pas du choix de l’instant ou de la nature de l’expérience, qui seraient plus ou moins dignes d’intérêts, mais de l’éclairage et de la capacité de révélation, au sens photographique du terme. Il faut employer le bon procédé chimique pour révéler une image et lui donner tout son contraste, toute son intensité et sa lumière. Le choix de l’image est secondaire, ce sont le regard et les moyens techniques de sa révélation, les opérations de déformation (saturation, superposition, détournement…) qui lui donnent ses propriétés sensibles et émouvantes, tout l’éclat et toute l’intensité que je désire, afin, oui, de tenter de rendre compte de la grâce des êtres et de l’intensité des événements, afin, peut-être, de témoigner de la fragilité des épiphanies. Je ne vois hélas pas d’autres mots pour définir l’exercice.

Si Pâture de vent peut prendre des accents autobiographiques, peut-être est-ce surtout à la faveur du trajet qui, en filigrane, se dessine : celui d’une vocation, celle de l’écrivain à l’essor de son naître, d’un écrivain en devenir. Est-ce ainsi que vous l’avez conçu ?

Quoi que je ne construise pas mes livres, que je me jette littéralement dedans « tête baissée » et « à corps perdu », que je n’aie pas de plan ni de projet initial, sinon un désir de forme et, peut-être, une vague chose à dire, je crois qu’ils sont tissés à partir de différentes trames ou plutôt, pour être plus précis, à partir d’un certain nombre d’obsessions. Il pourrait y avoir la toute-puissance du désir, la stupeur de l’enfance, l’intimité avec les morts, l’immanence des présences. Le devenir écrivain du narrateur fait partie de ce tissu et peut-être même est-ce le fil qui permet de tenir l’ensemble, car sa fibre semble très solide. Une sorte de mission lui a été confiée, celle de rendre compte au nom des siens et de ne pas laisser totalement disparaître ce qui est advenu.

Toutefois, il y a dans l’aplomb dont fait parfois preuve le narrateur lorsqu’il s’affirme écrivain quelque chose que je désapprouve. C’est là probablement une de ses mystifications : prétendre avoir été désigné, faire croire à la trajectoire, pire, à la vocation. Peut-être en est-il sincèrement persuadé après tout, mais il me semble qu’il cherche surtout à se convaincre lui-même et à convaincre le lecteur. C’est vraisemblablement pour lui un moyen d’entrer en fiction car il s’inscrit ainsi dans une tradition littéraire parfaitement repérée qui peut aller par exemple de Jean-Jacques Rousseau à Josef Winkler en passant par Thomas Bernhard, et j’en passe. J’ai le sentiment que cette petite imposture le libère, parce qu’il puise dans l’exemple de ses illustres prédécesseurs la légitimité et le courage qui l’autorisent à dire ce qu’il a à dire, c’est du moins comme cela que je perçois son cas.

On a, enfin, le sentiment que ce récit de vocation d’un écrivain et cet amour clamé pour les livres consiste en fait à écrire un récit du salut par l’écriture. Vous déclarez ainsi notamment : « je veux me perdre dans les pages de livres considérables, sincères, étourdissants et me retrouver plus grand que je ne suis et plus fort et plus libre » : diriez-vous ainsi que ce récit de vocation doit se lire comme celui d’un salut, même fragile, pour trouver par l’écriture, dites-vous encore, les « échecs les plus pitoyables en triomphes » ?

Le narrateur semble en effet avoir le sentiment de s’en être sorti par la fréquentation des livres, puis par l’écriture. Mais sauvé de quoi ? De son goût immodéré pour les excès, c’est probable. Sorti d’où ? Du milieu dont il vient, certes, peut-être, bien qu’il en soit nécessairement encore une émanation. Pour entrer dans lequel ? Il me semble qu’il se sort de lui-même surtout. Les livres ne sont pas magiques, ce sont simplement, mais ce n’est pas négligeable, d’excellentes fréquentations. Je crois que les livres peuvent nous aider à vivre, je crois que ce sont de très fidèles compagnons, je crois aussi que ce sont de merveilleux outils d’émancipation, ne serait-ce que parce qu’ils nous mettent systématiquement en présence d’une altérité. Lorsqu’on lit un livre (de littérature) nous sommes pour ainsi dire noyés dans de l’altérité : c’est un autre qui nous parle et que nous écoutons, ce sont ses sensations que l’on éprouve et ses pensées qui nous habitent. Que l’on comprenne, que l’on aime ou pas, peu importe au fond, ça demeure une excellente gymnastique, ça entretien la forme, ça sauve de soi et en même temps ça nous montre que nous sommes tous semblables.

En revanche, dans mon souvenir, il me semble qu’il s’agit de tout à fait autre chose, dans Pâture de vent, lorsqu’il est question de « transformer les échecs les plus pitoyables en triomphes ». Quoi qu’il en soit, ce n’est certainement pas là, à mes yeux, le rôle de l’écriture, bien au contraire je dirais. Cela, c’est du mensonge. L’écriture n’apporte pas de vérité, mais elle ne ment pas. Du moins pas dans ce sens-là, pas pour enjoliver les choses ou tenter de les rendre acceptables.

Dans Pâture de vent, une large part du récit se concentre autour d’un certain nombre de disparitions, dont la plus remarquable est celle du petit frère. À ce titre, diriez-vous qu’il s’agit, d’une certaine manière, d’un grand livre des morts, de vos morts ? Peut-on considérer Pâture de vent comme un grand cénotaphe familial puisque, dites-vous, il s’agit de leur « édifier une stèle, un mausolée, une pierre tombale couverte de signes d’écriture » ?
On songe aussi notamment à la manière dont, dès que vous fermez les yeux, surgit, écrivez-vous encore, « cette foule spectrale à l’intérieur de moi, halluciné et inerte ». Seriez-vous d’accord avec la phrase d’Aby Warburg définissant l’art comme une « histoire de fantômes pour grandes personnes » ?

Chaque être humain, me semble-t-il, est structuré sur un empilement de cadavres, pas seulement ceux des ancêtres, qui sont parfois un peu encombrants, mais de tous les êtres chers qui ont disparu. Je dirais que nous sommes des nains juchés non pas sur des épaules de géants mais sur des tas de squelettes. Chacun entretient avec ses morts une sorte de dialogue, quelle que soit la nature de ce dialogue, qui peut aussi bien être conflictuel. Il y a tant de fantômes dans le cœur d’un mortel. Souvent, ils viennent coloniser nos rêves ; qu’on le veuille ou non, c’est ainsi. On ne peut les oublier ou les repousser, au risque sinon de sombrer dans un profond égarement. Les ignorer pourrait se révéler douloureux, voire périlleux. Même s’ils ne veulent ou ne peuvent nous laisser vivre en paix, j’ai le sentiment que c’est avant tout pour notre bien, pour nous accompagner, nous guider, nous épauler. N’est-ce pas en compagnie d’un mort, le poète Virgile, que Dante entreprend son long périple ? En ce qui me concerne, j’ai l’impression qu’ils sont plutôt bienveillants, que ce sont pour ainsi dire nos amis. Il convient donc de leur accorder une place, aussi infime soit-elle, dans notre cœur et dans la vie. Et si les livres sont un reflet – certes imparfait – de la vie, ils ont donc toute légitimité à y prendre place aux côtés des vivants, ni plus ni moins. Il se trouve par ailleurs que les morts sont souvent turbulents et très bavards, c’est pourquoi leur voix peut, dans certains livres, être envahissante et proliférer. Pourtant, ils ne réclament pas grand-chose, juste un peu d’attention.

Lorsque nous mourons, quantité de morts disparaissent avec nous – dont plus personne n’entretiendra ensuite le souvenir. Jean-Jacques Viton écrit dans un très beau poème : « chacun de nous peut connaître quelqu’un / qui se souvient de quelqu’un d’autre / et remonte le passé à cent ans de distance ». Au-delà, c’est fini. Nous sommes l’ultime refuge des morts avant leur effacement définitif. C’est pourquoi il me semble que c’est une chose non seulement belle mais juste de les inviter à la fête et de les recevoir. C’est leur dernière danse, leur dernier tour de piste. Voilà pourquoi aussi ils sont très bavards : ils savent que c’est d’une certaine façon leur dernier mot.

Mais les bêtes ont également leur mot à dire, et tous ceux qui, pour une raison ou une autre, n’ont en général guère droit à la parole. C’est le rôle de l’écriture de les convier et de les accueillir. Le « je » n’est qu’une facette de tout cela, c’est une sorte de grande fanfare dissonante, un vaste réceptacle, où toutes les voix se mêlent. On est bien loin de l’autobiographie ou de l’autofiction, pour de bon.

Je conçois l’écriture comme un geste fraternel, une accolade, une poignée de main comme disait Paul Celan. Pour moi, un livre est une sorte de refuge, un asile, comme une arche de Noé à bord de laquelle on embarque les vivants, les morts, les bêtes, toute la nature foisonnante, la matière. Il est de notre devoir d’accepter tout le monde sur le frêle esquif, c’est pour cela que le résultat peut parfois paraître un peu désordonné et touffu : il n’y a pas assez de place, ça se presse et se bouscule, il arrive qu’on se marche un peu sur les pieds, mais ça peut être aussi assez jubilatoire.

Fantômes, spectres et morts : tous hantent Pâture de vent dont le titre, rappelez-vous, emprunte à cette formule de L’Ecclésiaste : « Tout est vanité et pâture de vent. » Diriez-vous ainsi de votre fiction qu’elle se construit à la manière d’une vanité ou ce qu’il faudrait nommer un Memento Mori et, si oui, pourquoi ? En quoi la douleur active du narrateur se donne-t-elle comme la vanité même d’une existence évanouie trop tôt ?

Memento mori ou danse macabre, à n’en pas douter. Je suis assez friand de ces représentations qu’en fait le Moyen Âge, des vanités de l’époque baroque, de l’art populaire mexicain. Peut-être est-ce ici l’occasion de rappeler que j’ai écrit il y a quelques années une adaptation du fameux Testament de François Villon. C’est pourquoi je crois que le constat de notre finitude n’est pas uniquement mélancolique ou douloureux, au contraire, je le qualifierais de dynamique. C’est-à-dire que je vois plutôt ce livre comme une sarabande effrénée. Il me semble qu’il a une dimension profondément carnavalesque, un peu comme dans la scène finale de CoinCoin et les Z’inhumains, la série de Bruno Dumont. Il y a bon nombre de masques, de facture assez primitive pour la plupart. Certains tombent, peut-être, mais pour être aussitôt remplacés par d’autres. Il y a aussi beaucoup de travestissements, beaucoup d’exagérations et de renversements. En écrivant, j’avais à l’esprit des images de Jérôme Bosch ou de James Ensor. Je pensais aussi à Michel de Ghelderode ou à Maurice Roche, qui sont des écrivains pour lesquels j’ai beaucoup d’attachement.

Mais l’existence est toujours trop brève, on vieillit toujours trop vite, le temps file à si grande allure. C’est un des constats du livre, on ne peut plus commun, puisqu’on le trouve déjà dans les pages magnifiques de l’Ecclésiaste. C’est un tribut que je paie volontiers à cette tradition. Mais pour aussi révoltante que nous paraisse notre condition de mortels, il ne me semble pas totalement inopportun de rappeler parfois que c’est aussi là notre grâce et notre beauté.

On a pu évoquer plus haut la violence à l’œuvre dans Pâture de vent, dans les visions notamment qui surgissent de la mère, mais nul doute que la violence plus aiguë se marque devant l’usage de la langue et des mots. Pour vous, la langue est « oppressante » et il s’agirait ainsi de la combattre mais vous affirmez également que la violence vous habite aussi d’une certaine façon : « souvent je fais preuve de violence verbale ou physique, d’une certaine vulgarité, de grossièreté, d’orgueil ou de concupiscence ».
Seriez-vous d’accord pour dire que dans votre écriture se donne à lire et à voir un combat de votre écriture contre votre écriture même puisque, dites-vous encore, « Je déteste mon lyrisme grandiloquent et mon sentimentalisme exacerbé » ?

Oui, pourquoi pas ? « Toute la langue est une rection généralisée », selon Barthes. Elle est structurée par des réseaux de contraintes qui manifestent des formes d’oppressions. Pour parvenir à lui faire dire ce qu’on veut, il est parfois nécessaire de la bousculer un peu, sans toutefois trop la brusquer. Peut-être que cette attitude pourrait se comparer à la tendre brutalité qui caractérise parfois l’élan amoureux.

D’autre part, il me semble qu’il faut toujours s’efforcer de lutter contre ses propres penchants lorsqu’on écrit, contre sa propre virtuosité ou sa petite musique intérieure, au risque sinon de se répéter, ou, pire, de se singer soi-même. Il faut savoir casser son petit crincrin pour essayer d’en tirer un son un peu inédit, quitte, parfois, à ce qu’il soit peut-être légèrement dissonant, au risque de se montrer malhabile. J’aime bien les petites imperfections qu’on décèle dans l’écriture de certains auteurs, je les trouve très émouvantes parce qu’elles révèlent une sorte d’intérêt supérieur à l’harmonie, celui de l’expressivité peut-être. C’est un peu comme un son « garage » en musique.

Mais, j’insiste, il n’y a pas que la violence. Ce texte peut paraître un peu plus anguleux, un peu plus rageur peut-être que mes précédents livres, mais ce n’est que pour révéler toujours plus de douceur au final. C’est l’alternance des deux qui m’importe, leur contraste, comme dans le cœur humain, comme dans la vie, comme en amour. Les livres qui comptent pour moi, les œuvres qui ont été déterminantes et m’ont nourri, ne sont jamais d’une seule teinte. Joie et mélancolie, rires et larmes, violence et douceur, fureur et harmonie, grandeur et misère, c’est de tout cela que le monde est fait, les êtres humains aussi. Tout cela ne cohabite pas, ça existe ensemble, en même temps, dans le même être. J’aime les livres qui me permettent d’éprouver ce foisonnement et ces contrastes. Il faut beaucoup de larmes, de joie et de détresse, pour faire un livre.

S’agissant de l’acte d’écrire, vous dites encore, presque en conclusion de Pâture de vent, qu’« Il faut être absolument dénué de scrupules et de pudeur pour écrire, pour être capable de saisir des phrases de façon authentique, de les déballer et de les jeter sur le papier au regard de tous et de chacun ». Est-ce pour cela que vous finissez par affirmer que l’acte d’écrire est un acte solitaire et dégoûtant ?

C’est le narrateur qui parle, ne l’oublions pas. Il se « lâche » un peu lorsqu’il écrit cela, car il adopte alors la posture d’un écrivain. Personnellement, je ne me risquerais pas à soutenir un tel discours. Ou bien je nuancerais. Ou je pourrais même prétendre absolument le contraire.

Mais ce qui me semble important, et qui apparaît en filigrane dans ces propos, c’est qu’il y a indéniablement une prise de risque dans l’écriture. Sa pratique peut véritablement nous mettre en danger. Elle nous entraîne, si on accepte humblement de la suivre et de se laisser guider par elle, vers des territoires de la pensée et du sensible qui nous sont inconnus, des zones d’inconfort, des régions du cœur qu’on ne saurait explorer sans le précieux, le très précis et très subtil outil de dissection qu’est l’écriture.

Après l’écriture d’un livre on ne ressort jamais vraiment tel qu’on était avant. Quelque chose a changé et s’est déplacé dans les profondeurs, que je ne saurais tout à fait qualifier ou identifier, mais tel est bien le cas. Lorsque je pense à mes livres antérieurs (ce qui m’arrive assez rarement, je vous rassure), je suis toujours très dubitatif, je me demande dans quel état je pouvais bien être lorsque je les ai écrits. C’est pourquoi, peut-être, ils peuvent parfois me paraître un peu étrangers, pourquoi aussi ils sont tous si différents, malgré, bien sûr, je suppose, certaines constantes ou plutôt obsessions récurrentes.

Cela dit, il y a probablement une part d’impudeur dans l’acte d’écrire, du moins tel que le fait le narrateur à ce moment-là. Quelque chose qui relève du plaisir solitaire – mais si plaisir il y a, c’est déjà une satisfaction. Quant à savoir si c’est dégoûtant, je laisse à chacun le soin d’apprécier.

Mon ultime question voudrait porter sur l’indécision générique que nous avons évoquée plus haut entre la fiction et l’autobiographie. Diriez-vous que Pâture de vent pourrait être qualifié, plus profondément, de poème et, si oui, pour quelle raison ?

Christophe Manon

Poème, je ne crois pas, non. Je me méfie de la confusion des genres. Au risque sinon de dire qu’une écriture est poétique, ce qui, vous en conviendrez, ne signifie pas grand-chose. Bien que je pratique par ailleurs l’écriture de poésie et que je me pose certaines questions formelles relatives à ce genre, je dois bien reconnaître que je ne sais pas bien ce qu’est un poème et ce qui pourrait le distinguer d’un autre type de texte. Chaque poète semble avoir sa définition personnelle de la poésie. Peut-être au fond est-elle un genre tautologique : est poésie ce qui se présente ou se revendique comme tel.

Il me semble toutefois que Pâture de vent ne relève pas des arts poétiques à proprement parler, car il ne s’y joue pas tout à fait le même saisissement. C’est encore assez intuitif, empirique, mais j’ai l’impression qu’il ne se passe pas la même chose dans un poème. La réception du temps, de la durée plus précisément, me paraît radicalement différente. Le poème me semble imposer une sorte de surgissement, il flirte pour ainsi dire avec l’immédiat, quelle que soit sa longueur il s’efforce de saisir quelque chose de l’instant. La prose, quant à elle, relèverait de l’enfoncement, se déploierait dans la durée. On peut parler à peu près des mêmes choses : la vie, la mort, l’amour, la stupeur face à l’événement, mais on n’en parle probablement pas tout à fait de la même manière, ce n’est pas tout à fait le même geste. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, j’ai absolument besoin des deux car je ne crois pas pouvoir approcher le monde de la même façon.

Peut-être, pour conclure, si je devais trouver un mot pour qualifier ce texte, et tous mes livres précédents d’ailleurs, quel que soit le genre cette fois, ce serait celui de chant. Tous mes livres sont des chants, au sens lyrique du terme. Et cela de façon parfaitement assumée.

Christophe Manon, Pâture de vent, Verdier, janvier 2019, 112 p., 13 € — Lire un extrait