Depuis sa diffusion, Chernobyl, la mini-série de HBO signée Craig Mazin, avec Jared Harris, Emily Watson et Stellan Skarsgård dans les rôles principaux, a quitté le terrain de la critique pure pour celui du fact-checking et des sujets dérivés : nombre d’articles fleurissent ça et là, qui pour donner raison ou tort aux auteurs, qui pour apporter un éclairage scientifique, donner la vision russophile de la tragédie ou relater l’explosion du tourisme à la suite de la diffusion de la série… Retour en 1986, en Ukraine avec Chernobyl, série à l’esthétique fascinante, au manichéisme discutable mais à la puissance indéniable.

Camille de Toledo
Camille de Toledo

Après avoir clôturé en 2014 son ample et vertigineuse trilogie européenne avec Oublier, trahir, puis disparaître, Camille de Toledo offre en cette rentrée 2016 Les Potentiels du temps en compagnie de Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, large et vibrante réflexion sur notre époque hantée de fins et de catastrophes, en particulier dans ses rapports à l’art et à la politique. Premier volet d’une nouvelle trilogie qui examinera philosophiquement et plastiquement ce temps de la charnière d’un siècle l’autre, Les Potentiels du temps revient pour les reprendre et les prolonger en des voies nouvelles sur des questions au travail chez Camille de Toledo depuis son premier essai, L’Adieu au XXe siècle paru il y a bientôt une quinzaine d’années. L’occasion pour Diacritik d’interroger l’écrivain sur l’ensemble d’une œuvre qui compte désormais comme l’une des plus singulières et importantes du contemporain.

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Tchernobyl, 1986, Lucile Bordes a quinze ans. Elle se souvient de ces « jours à roder sur l’envers du monde », ceux de la catastrophe et surtout « du silence autour ». Comme le dit le proverbe russe en exergue du roman : « mens, mais souviens-toi ». Alors, pour se souvenir passer par le mensonge vrai de la fiction et trois personnages comme « trois focales différentes pour dire un événement qui, trente ans après, reste impensé » : Lucie l’adolescente du Sud de la France, « quinze ans et le monde à mes pieds », Ludmila qui vit juste à côté de la centrale et Ioula, à Kiev. Parce que malgré les reportages à l’époque, les essais, les documentaires et films, malgré même La Supplication de Svetlana Alexievitch, « Tchernobyl n’existe ni pour vous, ni pour moi ». C’est pourtant cet « endroit sur terre où l’homme a rendu sa vie impossible. C’était il y a trente ans et c’est maintenant ».

Dans une page de remerciements, à la fin de son premier roman, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, l’écrivain irlandais Darragh McKeon cite, parmi d’autres influences, Svetlana Alexievich et sa Supplication (Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse). Et la filiation entre les deux livres est en effet troublante, la réponse de la fiction à l’enquête, une forme de transfictionnalité avec le réel et le document comme point d’appui commun, le prolongement dans Tout ce qui est solide d’un dialogue ou de ces discours qui innervent La Supplication, « des bribes de conversation », pour dire non pas seulement une catastrophe technologique et écologique majeure mais des drames humains, intimes, l’histoire collective comme singulière d’un événement.

Dans une page de remerciements, à la fin de son premier roman, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, l’écrivain irlandais Darragh McKeon cite, parmi d’autres influences, Svetlana Alexievich et sa Supplication (Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse). Et la filiation entre les deux livres est en effet troublante, la réponse de la fiction à l’enquête, une forme de transfictionnalité avec le réel et le document comme point d’appui commun, le prolongement dans Tout ce qui est solide d’un dialogue ou de ces discours qui innervent La Supplication, « des bribes de conversation », pour dire non pas seulement une catastrophe technologique et écologique majeure mais des drames humains, intimes, l’histoire collective comme singulière d’un événement.