Jean-Clet Martin
Jean-Clet Martin

Asservir par la dette aborde d’un point de vue philosophique les rapports actuels du politique et de l’économique, ce qui conduit à reconnaître, de façon nouvelle, un débordement de l’économique hors de ses frontières et à envisager de nouvelles perspectives politiques. Ce qui revient aussi à mettre au jour les conditions présentes d’un nouveau pouvoir et des subjectivités contemporaines ainsi que des possibilités singulières pour un contre-pouvoir. Entretien avec Jean-Clet Martin.

Citation Jorge Semprun

Point zéro. Souvent, le bureau de poste, à partir duquel on calcule les distances. Point zéro de l’écriture. Le « je ». Mon point zéro, en Grèce. Grèce intérieure, autofictionnée, objectif agrandissant, ou rapetissant les distances, focus, zoom grand angle, gros plan, laboratoire de pataphysique (science des solutions imaginaires), remontage de la réalité. Lieu trouvé, trouvaille, langue retrouvée. Sauf que là, c’était la zone. Ma réalité, démontée. Je roulais à toute allure dans ma voiture autofictionnelle, des chansons grecques plein la tête, j’allais d’une chronique à l’autre au petit bonheur, et soudain, police. Ma voiture, arrêtée en rase campagne. Madame, vos papiers, vous avez enfreint la réalité, vos petits trafics ne nous ont pas échappé. C’est du lourd. C’est La Disparue d’Egine, qui excite l’agent. Voiture confisquée. Plus de point zéro. Des mois à raturer. Finito la musica, finito la fiesta.

Odyssèas Elỳtis
Odyssèas Elỳtis

À vous qui, comme moi, avant d’avoir assisté à la belle rencontre pensée et animée par la poète Marielle Anselmo à la Maison de la poésie de Paris, n’aviez jamais sérieusement lu Odyssèas Elỳtis (1911-1996 ; Prix Nobel de Poésie 1979), le poète de la résistance grecque et de la lutte pour la liberté, armé seulement de son lyrisme fougueux et de ses rêves de lumière, et qui considérait « la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires » (Athènes, 27 mars 1972), je propose d’entrer dans son univers à la fois par le biais de la profonde voix de contralto de la chanteuse Angélique Ionatos, et des ouvrages Le Soleil sait (Cheyne éditeur, 2015, édition bilingue, choix et traduction d’Angélique Ionatos) et L’Espace de l’Égée (L’échoppe, 2015, traduction de Malamati Soufarapis). Je n’en suis toujours pas revenue.

1. Soleil lune

Un de ces vents de poussière depuis ce matin. Un de ces vents qui viennent d’Afrique. Vent qui lève de grosses vagues écumantes. Air trouble plein de vent. Poussières en suspension qui viennent d’Afrique donc. L’air trouble voile le soleil. Le soleil fait sa pleine lune. Anne et moi, là, sur le belvédère, à regarder le soleil faire sa pleine lune. Silences du vent. Le belvédère de la pointe du port du Pirée. Anne se tait. Moi aussi. Nous avons beaucoup parlé au café. On regardait les vagues énormes s’ébouler sous le filtre des poussières africaines, tout en parlant, parlant. Anne aurait dû prendre l’avion avant-hier. Anne aurait dû rentrer à Bruxelles. Avant-hier, c’était mardi vingt-deux mars.

julianwalter_lesvos-greece_001
© Julian Walter

L’île de Lesbos a accueilli plus de 5600 réfugiés depuis le 20 mars dernier, date de l’entrée en vigueur de l’accord conclu entre l’Union Européenne et le gouvernement turc. Ce lundi 4 avril 2016, une grande opération de renvoi des réfugiés arrivés après le 19 mars commence. A compter d’aujourd’hui et jusqu’à mercredi, 250 personnes seront reconduites quotidiennement en Turquie. L’angoisse est extrême pour ces réfugiés qui avaient considéré que Lesbos était pour eux l’île de l’espoir.
Julian Walter, photographe américain, a passé une semaine avec eux en février dernier. Diacritik publie son reportage, en trois volets, en anglais et en français.