Conrad Aiken, portrait par sa dernière femme

Et maintenant, prendre la pluie sur le menton et le monde sur le cœur. 
Conrad Aiken, Le Grand Cercle (La Barque, 2017)

Les livres de Conrad Aiken (Savannah, Géorgie, 1889-1973), « père spirituel » de Malcolm Lowry, qui joua un rôle déterminant dans la reconnaissance d’Emily Dickinson, copain de promo de T.S. Eliot à Harvard, fervent lecteur, entre autres, de Melville et Shakespeare, très certainement de Joyce, prix Pulitzer pour sa poésie en 1929, sont presque tous indisponibles aux États-Unis. Nous avons en France la chance de voir son œuvre éditée principalement par Philippe Blanchon (éditions La Nerthe) et Olivier Gallon (éditions La Barque). A ce jour, sur une bonne vingtaine de recueils de poèmes, une centaine de nouvelles et quelques romans, neuf traductions françaises ont vu le jour. À portée de lecteur, huit (le premier étant épuisé) ouvrages tous exceptionnels, écrits à différentes périodes de sa vie, une promesse monumentale qui devrait, notamment grâce à la ténacité de La Barque, conquérir un vaste public.

Ossip Mandelstam
Ossip Mandelstam

« Incendies et livres — c’est très bien.
Nous regarderons encore et nous lirons. »

Saint-Pétersbourg, mai 1917. Février est passé, octobre est à venir. Qui est-il ce Parnok qu’on aperçoit déambulant dans les rues ? D’où sort-il, que veut-il donc ce « petit homme », aussi étrange que touchant, dont une part du nom s’enveloppe au passage d’un nuage de vapeur (Πap) ? Pressé d’en avoir le cœur net, désirant faire le point sur cette forme sautillante, affairée, quasi burlesque par moments, on dira que ce type est le héros d’un livre stupéfiant, Le Timbre égyptien, écrit en 1927-28 par Ossip Mandelstam, livre qui est en outre son unique œuvre de fiction. On aura, ce faisant, le sentiment d’avoir convenablement répondu, un peu stabilisé les choses en les rendant intelligibles, sans même s’apercevoir qu’on n’aura rien fait, sinon aggravé les effets d’un malentendu, en l’espèce un mal-lu.

OssipMandelstam
Ossip Mandelstam

Quelqu’un vient à cheval. Tandis que l’animal silencieux progresse à travers les « pâturages géants de l’Alaguez », à mi-voix, une pensée se déploie dans la tête du cavalier. Elle cherche à prendre forme, soudain se cabre, interroge : « — Dans quel temps voudrais-tu vivre ? ». Étrange question, assurément, à laquelle pourtant il est aussitôt répondu : « Je veux vivre dans l’impératif au participe futur, voix passive — au  »devant être ». »