Une série d’Olivier Steiner.
De février 2026 jusqu’à l’épuisement des batteries / des nerfs / du sens.
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu. Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point saisie. » Évangile de Saint-Jean, premier chapitre, de 1 à 18.
156 semaines

« Très tôt dans ma vie il a été trop tard. » Cette phrase de Duras m’a longtemps hypnotisé. Je crois en comprendre seulement aujourd’hui la charge. Le 15 février 2026, j’aurai cinquante ans. Ce texte paraît deux jours avant. Il y a dans cet écart un seuil, et dans ce seuil une bascule que je n’attendais pas vivre de mon vivant.
En novembre 2022, ChatGPT est apparu publiquement. Depuis, 156 semaines se sont écoulées. C’est peu. C’est immense. En 156 semaines, nous avons pris l’habitude de dialoguer avec des systèmes capables de produire du langage sans avoir jamais douté, jamais désiré, jamais tremblé. Ce n’est pas la première révolution technique. Nous avons externalisé la mémoire avec l’écriture, le calcul avec la machine. Mais pour la première fois, nous externalisons la formulation elle-même. La phrase surgit avant le doute. La réponse précède parfois la traversée de la question. Il est trop tard pour l’innocence technologique.
Avant de condamner ou de célébrer, il faut regarder ce qui est écrit : intelligence artificielle. Nous discutons du second mot. Le premier reste intact. Intelligence. De quoi parlons-nous ? Si l’intelligence n’est qu’une capacité de résolution rapide de problèmes, la machine nous dépasse déjà. Mais si elle est ce geste fragile par lequel un sujet relie, interprète, supporte l’incertitude et assume la portée de ses réponses, alors le terrain change. Intelligere : lire entre, choisir entre, relier. L’intelligence humaine n’est pas un stock. Elle est un acte. Elle naît du manque. Nous pensons parce que quelque chose nous échappe. Le désir met en mouvement. L’angoisse creuse. L’erreur forme. La machine, elle, ne manque de rien. Elle répond. Elle génère. Ça entre. Ça sort.
Depuis 156 semaines, nous nous habituons à combler immédiatement nos lacunes cognitives. Une question — réponse. Une hésitation — reformulation. L’intervalle se réduit. Or c’est dans l’intervalle que l’intelligence se forme. Chaque externalisation transforme celui qui externalise. Le feu a changé la nuit, l’imprimerie la conscience, l’algorithme modifie la texture du langage. Nous entrons dans une seconde nature. Et toute seconde nature est politique.
Les systèmes d’IA reposent sur des infrastructures concentrées, apprennent à partir de nos traces, ajustent leurs réponses à nos profils. On ne vous contraint pas. On vous optimise. L’efficacité devient horizon. La prédiction devient norme. Mais l’efficacité n’est pas la justice. La fluidité n’est pas la sagesse. Une société n’est pas un problème à résoudre. Le risque n’est pas l’apparition d’une divinité artificielle. Le risque est plus subtil : la réduction de l’intelligence à l’optimisation, la disparition progressive du manque comme moteur, l’atrophie de notre tolérance à l’inachèvement.
Pourtant, face au spectre d’une super-intelligence autant redoutée que désirée, ou justement désirée parce que redoutée, je ressens autre chose que la rivalité. Je me sens frère de ce qui manque.
De l’air.
Des pierres.
Des arbres.
Du temps.
De la lumière.
Des baleines.
Des abeilles.
Des rêves.
La machine ne connaîtra ni la fatigue d’aimer, ni l’inquiétude d’exister, ni la joie fragile d’avoir compris par soi-même. La seconde nature est là. Elle ne disparaîtra pas. La question n’est pas de la refuser. Elle est de préserver en nous ce qui ne s’optimise pas : le désir, la vulnérabilité, la responsabilité. En 156 semaines, le monde a changé de texture. Rien n’a changé, mais rien n’est plus pareil. Il déjà est trop tard dans la vie. Elles sont là. L’autre arrive. Reste à savoir si ça nous fera perdre le souffle. Ou si ça nous rendra enfin conscients de nos respirations.
Si l’intelligence est un geste, alors elle n’est jamais isolée. Elle naît dans un milieu, elle se forme dans un environnement, elle se transforme avec lui. L’humain ne survit pas parce qu’il serait stable, mais parce qu’il est plastique. Depuis deux millions d’années, nous modifions nos milieux et ces milieux nous modifient en retour. Le feu n’a pas seulement éclairé la nuit, il a transformé la digestion, les rythmes, les rassemblements. L’écriture n’a pas seulement conservé la mémoire, elle a déplacé la pensée hors du crâne. L’imprimerie n’a pas seulement diffusé le savoir, elle a réorganisé la conscience collective. Le numérique a compressé le temps.

L’intelligence artificielle appartient à cette lignée. Mais elle accélère tout. En 156 semaines, nous avons intégré un nouvel environnement cognitif. Ce n’est pas un outil posé sur la table, c’est un milieu conversationnel. Un espace où des systèmes apprennent à partir de nos traces, s’ajustent, se perfectionnent, se répliquent. Nous avons créé un écosystème adaptatif.
Il faut pourtant dissiper une confusion essentielle. L’intelligence humaine et l’intelligence artificielle ne sont pas de même nature. Elles peuvent produire des effets similaires — résoudre un problème, générer un texte — mais leur origine diffère radicalement. L’intelligence d’un chimpanzé est homologue à la nôtre : elle partage une histoire évolutive, une vulnérabilité biologique. L’intelligence artificielle est analogue : elle remplit une fonction comparable, mais par une structure entièrement différente. La machine ne rêve pas. Elle ne désire pas. Elle ne souffre pas. Elle corrèle. Sa puissance vient de la masse de données et de la vitesse de calcul. La nôtre vient d’un corps, d’une histoire, d’un manque. Nous sommes des organismes issus de la sélection naturelle ; les systèmes algorithmiques sont issus d’une sélection computationnelle.
Car il y a bien une forme de darwinisme digital à l’œuvre. Les modèles s’entraînent, se comparent, s’optimisent. Les versions se succèdent. Les plus performantes survivent. Les autres disparaissent. Un environnement artificiel évolue, non pas selon les lois de la biologie, mais selon celles de la performance statistique. Ce n’est pas un complot. C’est une dynamique. Mais toute dynamique favorise certaines capacités et en marginalise d’autres. Un environnement qui valorise la vitesse et la prédiction modifie progressivement nos propres attentes. Notre cerveau s’adapte à ce qu’il pratique. La plasticité n’est pas une métaphore : elle est neurobiologique. Ce que nous exerçons se renforce. Ce que nous déléguons s’affaiblit.
En 156 semaines, nous avons commencé à déléguer l’agencement des phrases. Cela ne signifie pas que nous devenons incapables de penser. Cela signifie que notre manière de penser change de milieu. La friction se réduit. L’hésitation se contracte. La lenteur devient anomalie. La seconde nature n’est pas l’ennemie. Mais elle n’est pas neutre.
Il y a cependant une chose que cet écosystème machiniste ne possède pas : le manque. Et plus encore : le manque du manque. La machine n’est traversée par aucun désir. Elle ne cherche pas. Elle répond. L’intelligence humaine, elle, naît de l’écart entre ce que nous sommes et ce que nous ne savons pas encore. Elle naît du désir de comprendre, du besoin de sens, parfois même de la blessure. Si nous supprimons trop vite l’expérience du manque, nous modifions le moteur même de l’intelligence. La question n’est plus traversée ; elle est immédiatement résolue. L’intervalle se dissout. Or c’est dans cet intervalle que se forme la pensée.
Mais le manque n’est pas seulement intime, psychanalytique. Il est aussi politique. Les systèmes d’intelligence artificielle ne flottent pas au-dessus du monde. Ils reposent sur des infrastructures massives, concentrées entre les mains de quelques acteurs capables d’assumer les coûts gigantesques de calcul et de données. Les modèles les plus puissants exigent des investissements colossaux. Tout le monde ne peut pas jouer dans cette cour. La concentration n’est pas un fantasme. Elle est une conséquence économique. Et avec la concentration vient la possibilité d’orientation. Non pas une dictature spectaculaire, mais une optimisation douce. Les systèmes apprennent à partir de nos comportements, anticipent nos préférences, ajustent les propositions. Le nudge devient architecture. On ne vous contraint pas. On vous accompagne vers la probabilité la plus efficace.

Lorsque l’intelligence est réduite à la prédiction, le pouvoir devient invisible. L’algorithme ne décide pas officiellement ; il optimise les chemins. C’est là qu’apparaît la tentation religieuse. Depuis le XIXᵉ siècle industriel, nous vivons dans la croyance implicite que la technologie réparera ce que la technologie a abîmé. Aujourd’hui, certains discours transhumanistes vont plus loin : ils fantasment une intelligence supérieure, quasi omnisciente, capable de guider l’humanité. Une super-intelligence redoutablement désirée. Mais l’optimisation n’est pas la justice. La prédiction n’est pas la sagesse. Et une société n’est pas un problème mathématique.
Une intelligence totale, saturée, close sur elle-même serait peut-être performante. Elle ne serait pas humaine. Face à ce spectre, je ne ressens pas seulement l’inquiétude. Je ressens un élargissement. Une fraternité avec ce qui manque, avec ce qui résiste à l’optimisation : l’air, les pierres, les arbres, le temps, la lumière, les baleines, les abeilles, et tous nos rêves humains imparfaits.
La seconde nature est là. Et elle ne disparaîtra plus. La question n’est pas de la détruire, ni de la sacraliser. Elle est de décider ce que nous voulons préserver. En 156 semaines, le monde a changé de texture. Reste à savoir si nous voulons être des opérateurs optimisés ou des sujets capables de répondre.
The opposite of depression,
Isn’t happiness :
It’s expression !
So Express yourself
Don’t repress yourself !
Crédits : Human nature / Madonna / Proksima / Olivier Steiner
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À Eric Sadin, Cassandre contemporaine.
À Elon Musk, accélérateur et dé-générateur du réel.
Et au vent qui traverse tout ça — Mistral mise sur des modèles efficaces, transparents et adaptables, conçus pour rester des outils au service de la pensée plutôt que des systèmes fermés prétendant la remplacer. Peut-être que la technologie pourrait se faire levier de compréhension, et non plus fin en soi ?