Avec Les sentiers de neige, Kev Lambert écrit un livre sur l’enfance, avec l’enfance, qui s’efforce d’être à l’intérieur du point de vue de l’enfance. À l’occasion de sa parution en poche, Diacritik fait reparaître sa critique publiée le 17 octobre 2024.
Cette enfance parle et construit un monde, elle imagine, et le monde devient celui de cette imagination. À moins que le monde adulte ne soit lui-même un monde imaginé, oublieux de la réalité du monde de l’enfance. Kev Lambert brouille la distinction entre réel et imaginaire et s’installe dans un espace où les deux sont indiscernables, devraient l’être.
Le livre est construit autour d’une opposition entre l’adulte et l’enfant, une opposition entre deux mondes, entre deux façons d’être au monde. Être adulte ou être enfant n’est pas qu’une question d’âge ou de statut social mais chacun des deux implique un monde différent, une façon distincte d’être dans le monde, de le percevoir, de le penser, d’y vivre en fonction d’une identité liée à ce rapport au monde.
La construction du livre est en fait plus complexe puisque cette distinction entre le monde de l’adulte et celui de l’enfant est conçue à partir d’un point de vue qui s’efforce d’être celui de l’enfant, même si le livre est écrit par une personne adulte : s’agit-il du point de vue de l’enfant ou du point de vue qu’un individu adulte se représente comme étant celui de l’enfant ? Ni l’un ni l’autre sans doute, l’enfance étant ici plutôt un principe directeur, régulateur : écrire avec l’enfance plutôt que comme un enfant, non pas imiter mais tendre vers l’enfance, et par cette tension introduire de l’enfance dans son propre langage adulte, ouvrir le monde adulte au monde de l’enfant.
L’adulte est synonyme de loi, de règle, de reproduction du même, d’un binarisme marqué. L’enfance est l’âge de l’inédit, de la rencontre surprenante, de l’intégration du nouveau dans le cours des choses, de l’ambiguïté. Les deux modes d’être, l’enfant et l’adulte, correspondent ici à des façons de vivre et de penser très différentes. Entre les deux existe comme une frontière qui, une fois traversée, se referme tel un mur devenu infranchissable.
Les deux enfants qui sont les personnages principaux du récit sont caractérisés par leur singularité : Zoey et sa cousine Émie. Zoey est identifié comme un garçon mais l’ambiguïté de son prénom signale déjà sa nature au moins double (ce prénom pouvant être une référence au récit de Salinger, Franny et Zooey, que celui de Kev Lambert semble croiser en certains points : insatisfaction face au monde adulte, distinction entre le monde adulte et l’enfance, thème de l’« anormalité », rapports familiaux, etc. ). Dans le récit, Zoey est genré au masculin mais parfois au féminin, le passage de l’un à l’autre n’étant pas précisément explicité : il/elle est tantôt ceci et tantôt cela, et même, pourquoi pas ?, les deux en même temps selon une relation singulière, inédite. Pour Zoey, le monde rationnel et le monde imaginaire, le monde habituel et le monde extraordinaire peuvent se combiner, s’articuler, coexister, se redéfinir l’un l’autre, cette sorte de mélange étant jugé préférable à la prédominance du point de vue adulte qui impose un seul monde et exclut le mélange, l’ambiguïté. Il en va de même pour Émie, petite fille adoptée, à la fois canadienne et chinoise, à la fois membre d’une famille blanche et marginale au sein de celle-ci, elle aussi ouverte à la compénétration de la réalité quotidienne, banale, et de l’extraordinaire, du fantastique.

Le monde adulte est celui de la sélection et de la limitation des possibles, il est fait de cette double opération : il exclut, il déclare impossible, il intègre en fonction d’un certain degré de conformité avec le connu, le reconnu, le même, l’identifiable. Le monde adulte est celui qui applique cette logique, qui l’impose ou s’efforce de l’imposer. D’où, dans le livre, le goût des adultes pour le binarisme de genre ou pour les fêtes qui se répètent selon les mêmes modalités, le récit des mêmes histoires, etc. D’où, également, l’impossibilité, en tout cas la difficulté des adultes à concevoir une autre logique, un autre monde défini par d’autres possibles : ce n’est pas qu’ils sont mauvais, c’est que leur esprit fonctionne selon certaines limites, qu’ils tendent à considérer que celles-ci sont nécessaires et constitutives (« Les frères Lamontagne ont été éduqués à ne jamais s’intéresser aux autres, à se détourner des sujets qui ne leur sont pas familiers, à ravaler leur curiosité […] »).
L’enfant, l’enfance fonctionne selon une autre logique, transversale plutôt que dichotomique, se développant en intégrant ou inventant de nouveaux possibles, y compris ceux qui a priori paraissent impossibles du point de vue de l’autre logique : Zoey peut se penser selon deux genres, il/elle peut vivre sur deux mondes à la fois qui existent en même temps, il/elle peut interagir réellement avec une créature fantastique, monstrueuse et humaine, etc. (« […] Zoey peut jouer un rôle, un autre rôle, elle est la femme riche de son bac à déguisements, la fille de la femme riche, une jeune Anglaise […] »). Et cette logique, cette façon de concevoir le monde, d’y vivre, est aussi celle de sa cousine Émie.
L’enfant et l’adulte correspondent à deux types différents de synthèse, à deux façons de penser : synthèse exclusive, synthèse inclusive. Les sentiers de neige traite de l’enfance, du monde adulte, mais traite surtout de la pensée, de modes de la pensée qui engagent des rapports au monde et à soi très différents : d’un côté enfermant, aliénant, de l’autre émancipateur, permettant d’autres possibles meilleurs de soi et du monde.

Dans la réalité qui est celle de Zoey, l’intérieur et l’extérieur communiquent ou se confondent, de même, à un certain niveau, que le haut et le bas, le sous-terrain et la surface ; les identités se pluralisent, deviennent indécises, volontiers doubles ou plus : tel personnage a priori effrayant se révèle un ami, tel autre, amical, est aussi violent, violeur, telle adulte conserve des traces d’enfance, telle ennemie secourt, tel enfant est déjà un adulte, telle créature impossible (« Skyd », c’est-à-dire aussi « ce kid »), un « démon masqué », est pourtant possible et moins démoniaque qu’en apparence (en plus d’être également proche de l’enfance, un double possible de Zoey…), etc. Il en est de même de l’esprit et du monde extérieur qui s’appellent, se confondent : tel lieu étrange, matériel, est un lieu de l’esprit ; telle situation est matérielle autant que mentale, fantastique autant que réelle.
Kev Lambert utilise volontiers certains éléments du conte ou du récit fantastique autant que d’autres venus de l’espace-temps des jeux vidéo (« En un clin d’œil, Zoey se téléporte dans la cathédrale de cendre au plafond courbe ») pour construire une littérature de l’ambiguïté, de l’indécision. Comme sont repris, pour construire le monde selon Zoey, certains éléments de la pensée de l’enfance, de l’imaginaire actuel de l’enfance, de la jeunesse, imaginaire qui se réfère aux jeux vidéo (The Legend of Zelda…), à des personnages de dessins-animés, etc.
Dans Les sentiers de neige, l’enfance n’est surtout pas infantile : elle éprouve le poids de la mort, de la peur, de l’angoisse, elle est capable de penser le soi et l’autre, de penser des valeurs et d’agir en se réglant sur elles, de questionner, de critiquer ; elle est moins l’autre de l’adulte, un être moins capable que celui-ci, qu’une autre version du monde et de soi sans doute meilleure puisque rendant capable de penser, même de manière intuitive, même en passant moins par la raison que par l’imaginaire, une forme d’émancipation – l’imaginaire étant dans le récit le moyen d’une autre logique (qui problématise la notion même d’imaginaire) comme de l’action : l’imagination rend possible une forme d’empowerment. Cette idée traverserait le récit de Kev Lambert : penser autrement pour vivre autrement, Les sentiers de neige étant un livre centré sur la pensée et la vie, sur leurs modes, sur le lien qui doit être établi entre elles pour qu’une émancipation soit possible.
Kev Lambert, Les sentiers de neige, Points, 400 p., 9€30