7 décembre 2025. Rencontres du SoBD (« le salon de la bande dessinée au cœur de Paris ») à la Halle des Blancs-Manteaux. 15h-16h : « Qu’est-ce que la critique de bande dessinée ? » 17h30-18h15 : « Planches d’Anne Simon commentées » – deux rencontres animées à trois : Lucie Servin, historienne de formation, journaliste à L’Humanité, invitée d’honneur du salon ; Irène Le Roy Ladurie, universitaire (Faculté des lettres, Lausanne), et rédactrice en chef adjointe de Neuvième Art ; et votre serviteur, qui fêtait le même jour le cinquantième anniversaire de la diffusion de son premier Atelier de Création Radiophonique sur France Culture.
Le première rencontre a permis de beaux échanges, un véritable dialogue s’établissant par l’écoute, non dans le but d’établir une définition claire et précise de ce qu’est « la critique de bande dessinée », mais plutôt, partant d’expériences personnelles accomplies dans des lieux différents, et complémentaires, de lancer des pistes sur ce qu’elle pourrait être si tout allait pour le mieux. À rebours de la critique d’opinion, si populaire, et grande consommatrice de jugements péremptoires, on se prenait à rêver d’une critique qui saurait faire passer comment telle ou telle lecture opère en chacun(e) d’entre nous une traversée, non seulement d’une tête, mais aussi d’un corps. Il faudrait donc commencer par interroger ce en quoi nous sommes transformés au contact d’un objet (ici un dessin, une page, un album, une œuvre) qui nous a touchés, à fleur de peau comme au plus profond de nous-même.
La seconde rencontre enchaînait trois « commentaires de planche », exprimés cette fois en solo, avec ou sans notes. Pour ma part, empli de doutes, hanté par le souvenir du titre d’un livre de François Morellet, Mais comment taire mes commentaires, ainsi que par une lecture assidue de Wittgenstein, cette prise de parole m’a permis de vérifier à quel point l’essentiel de qu’il y aurait « à dire » résiste à sa formulation. À la belle qualité de silence que dégage une planche dessinée qui tient par elle-même, il me semble préférable de répondre par un autre silence, plutôt qu’avec des mots – manifestant ainsi le désir d’être avec, et non de discourir sur (air connu, mais qu’il faut continuer de fredonner, surtout en public). En tant que lecteur, j’aime me perdre dans la surface des planches, le temps d’une plongée dans le trait, l’encre, la couleur – et bien entendu les mots, qui peuvent participer à la composition graphique –, m’offrant le plaisir de l’arrêt sur image ; et mieux encore, de la danse intérieure induite par ce mode de pensée que l’on qualifie de « non verbal ».
Voici la double planche choisie, tirée d’Henry, James et les autres, sixième volume des Contes du Marylène d’Anne Simon :

Ces deux pages proposent chacune – et davantage encore par leur juxtaposition – une étude de rythme. Disant cela, je réfléchis un peu en musicien ; je pourrais d’ailleurs reprendre les termes propres à l’écriture musicale pour en parler : ligne, intervalle, accent, dynamique, harmonie, contrepoint, etc. Le plus important, me semble-t-il, n’est pas d’expliquer ce qui se trame dans ces planches (si l’on suit naturellement le chemin du trait, tout va pour le mieux), mais de déceler les contradictions qui les animent, notamment celles qui opèrent entre narration et écriture (je reprends là un leitmotiv de Claude Ollier) – donc entre ce qui est assujetti à l’histoire racontée et ce qui trouve sa force en et par lui-même (le trait), ou en et par elle-même (la calligraphie – autrement dit, le libre travail de la main). Ce sont ces frottages, effectués parfois inconsciemment, mais toujours dans un esprit de recherche, qui nous rendent captif – et même captif amoureux, pour reprendre un titre fameux de Jean Genet. Si on peut admirer composition et « mise en scène », et les disséquer doctement, on reste interdit devant ce qui relève purement du dessin : lieu concret de non-dissociation entre pensée et sensibilité.
Dans cette double planche, cette contradiction fait une pause, si j’ose dire : composition, liée au récit, et trait sont fusionnels. On a le sentiment de quelque chose simultanément très organisée (où tout est mis en place impeccablement) et très libre, comme si la main ne devait pas être particulièrement assujettie aux contraintes de la représentation – souvent laborieuses en bande dessinée. La couleur, qui contribue au rythme, ne cadenasse pas cet espace de liberté : tout entre en tension, avec humour, poésie, ironie peut-être, sans méchanceté – attributs classiques du conte. Tout est bien équilibré en surface, tout en restant ouvert, donc susceptible d’accueillir de potentiels accidents. Le décoratif n’est pas prohibé et le temps passe sans en avoir l’air, accordant lenteur, immobilité, à la sensation de traversée du désert (le paysage changeant à l’arrière-fond, tel un décor déroulé à la manivelle). Nous sommes libres parce que l’autrice l’est elle-même – et ô combien ! Beauté et dérision se combinent par jeu ; douleur, mélancolie, ne font pas obstacle au plaisir ; perspective et mise à plat échangent leurs lois, se moquant des convenances… On pourrait continuer indéfiniment à égrener ce qui nous a incité à rompre ce silence que nous désirions tant entretenir – mais, comme on le sait, au moins depuis John Cage, le silence n’existe pas… Il est temps maintenant, avant de passer à la suite, non de faire une pause musicale, mais d’écouter avec la plus grande attention les Quatre études de rythme d’Olivier Messiaen.
1. Dans L’Éloquence de la ligne. Entretien avec Saul Steinberg (1986), un petit livre publié à L’Échoppe en 2021, Jean Frémon écrit : « Dans le confort des catégories, Saul Steinberg ne trouve pas sa place. Dessinateur humoristique ? Tout le monde sent bien que, même si c’est ainsi qu’il a débuté, son travail a vite débordé de cette case réductrice. Dessinateur, oui ; observateur inlassable des univers urbains et de leurs populations, oui ; analyste, critique, sémiologue, conteur, poète, oui. L’œil, la main et l’esprit, c’est tout et cela suffit. » Né en 1914 en Roumanie, il s’installe à Milan en 1933 pour y faire des études d’architecture. Il migre en 1940 aux États-Unis où il est depuis quelque temps collaborateur du New Yorker, et de bien d’autres journaux et magazines. C’est là qu’il publie en 1945 All in Line, son premier recueil de dessins.

Pour honorer la sortie de Tous en ligne à La Table Ronde, « première édition française de All in Line qui vient réparer un manque quatre-vingts ans après sa première parution aux États-Unis », j’aimerais reprendre, en le condensant, un petit « chapeau » de février 2009 pour Les métamorphoses du dessin (France Culture, Surpris par la nuit, espace aujourd’hui fantôme où on pouvait alors composer des essais radiophonique de près de quatre heures à partir de quatre mots – parfois moins) :
Quand je pense au mot « dessin », j’entends nettement, se détachant d’un entrelacs de lignes d’écriture, cette phrase de Saul Steinberg : « Ce que je dessine, c’est du dessin ». C’est Roland Barthes qui a relevé et fait passer ces mots dans un écrit de 1976, all except you, approchant par fragments successifs le travail de ce dessinateur qui s’est toujours positionné à la frontière, laissant la porte ouverte aux métamorphoses : celles du dessin au fil du temps, comme celles qu’il opère sur la réalité visible. Steinberg note encore que « le dessin dérive du dessin » – on épellera ce dernier mot comme on l’entend. À la toute fin de son texte, Barthes parle d’un très bel arbre au crayon formant « la signature exemplaire d’un peintre ». Le dessin est bien plus qu’un genre : un territoire où se tissent des liens. Le sculpteur Richard Serra (dont les dessins et gravures sont régulièrement exposées à Paris dans la même galerie que Steinberg) a écrit qu’« il n’y a pas de manière de faire un dessin. Il n’y a que le fait de dessiner. Dessiner est pour moi, dit-il, un moyen de poursuivre un monologue intérieur avec ce que je fais. »
Dans son introduction à cette nouvelle édition d’All in Line, Liana Finck, collaboratrice régulière du New Yorker, remarque que « tenter de décrire l’œuvre de Saul Steinberg avec des mots a quelque chose de gênant […]. [S’il] se qualifiait “d’écrivain qui dessine”, c’est peut-être qu’il n’avait pas de langue qui lui soit propre. » Et elle ajoute qu’« il dessinait pour réfléchir, et non l’inverse, et fait participer le spectateur à son cheminement et en assumant ses hésitations, les petits tremblements de son trait. […] Il nous laisse voir quand il vacille, à peine, parce qu’il sait qu’il ne tombera jamais. »

Plutôt que de se mettre en quête de mots pour paraphraser ce qui, de toute façon, se passe de commentaire, mieux vaut écouter Steinberg en conversation avec Jean Frémon : « On croit avoir trouvé quelque chose, mais la plupart du temps c’est quelque chose qui nous trouve. Il faut chercher pour être trouvé. Je suis un peu comme un explorateur. » Tous en ligne, qui propose un peu plus de 200 dessins (sur 120 + 6 pages), est organisé en deux parties : une première de dessins sans titre (en principe publiés dans le New Yorker) ; une seconde sur le thème de la guerre (tout d’abord des « dessins de propagande, satiriques et antifascistes »), parfois déclinée par lieux : Chine, Inde, Afrique du Nord, Italie (le dessinateur étant aussi un voyageur),

auxquelles s’ajoutent en fin de parcours quelques dessins de l’édition de 1947. Une postface de Iain Topliss raconte utilement la genèse de ce livre. Parmi nombre de témoignages, il recueille ces propos de Steinberg : « J’ai toujours pensé qu’on ne peut énoncer certaines choses qu’en les transformant en canulars, en calembours. En bizarreries. Ce qu’on appelle l’humour… [pour] se faire pardonner… [par] ceux qui jugeraient téméraire de s’exprimer sur le mode direct. » Trouvant toujours le moyen de faire cohabiter observation, reportage, témoignage et amour du pur dessin, Steinberg entrelace singulièrement les lignes qu’il imprime, parfois incidemment, en nous (même les moins familiers de Steinberg ont mémorisé nombre de ses images). Et il faut dire qu’y compris pour qui suit l’affaire depuis longtemps, les surprises ne manquent pas dans ce magistral All in Line, toujours aussi foudroyant quatre-vingts ans plus tard.

Dans la trente-et-unième et ultime chronique de Terrain vague, l’an dernier, nous avions salué la parution, chez Futuropolis, de Popeye. Sundays 1930-1933 (traduction Sidonie Van den Dries) : un volume adaptant en français les deux premiers recueils de l’édition publiée aux USA par Fantagraphics. Les deux suivants, correspondant à la période 1933-1938, ont, de même, été rassemblés en un nouveau volume (toujours chez Futuropolis) qu’on rangera précieusement à côté du précédent et, bien entendu, des huit volumes (numérotés de 0 à 7) de strips quotidiens publiés de 1980 à 1988 par Futuropolis (canal historique) dans la mythique collection « Copyright ».

Malheureusement, ce nouveau rassemblement de Sundays sera aussi le dernier – Elzie Crisler Segar ayant succombé à une leucémie le 13 octobre 1938, à l’âge de 43 ans. Une calamité pour les aficionados du strip. Même si le dessin de Popeye, régulièrement confié à de nouvelles mains, n’a cessé de proliférer en son absence, notre regard, comme notre cœur, ne retiennent que les pages signées (d’un cigare) par son inégalable – et bien moins imitable qu’on l’imagine – créateur. Qu’ajouter ? Que ces cinq dernières années ont été riches d’invention : naissance en 1933 de Swee’Pea (ou Mimosa) dont un des complices préférés (pour reprendre une expression de Francis Lacassin) sera en 1935 Eugène le Jeep (aussi connu chez nous sous le nom de Pilou-Pilou – Franquin s’en est souvenu au moment de baptiser le Marsupilami) ; sans oublier les personnages mélancoliques ou burlesques particulièrement proliférants dans ce monde d’une richesse inouïe, dont bien entendu Poopdeck Pappy, le Popa de Popeye, 99 ans, et très en forme, aimé des sirènes mais hanté par le retour d’une sorcière de la mer cherchant à l’attirer avec une mélodie mystérieuse ; ou la plus qu’étrange Alice, the Goon, aux mollets et avant-bras poilus, qui se bat avec le héros de la série dans cette planche du dimanche du 18 mars 1934, avant de devenir par la suite aussi familière que les autres membres de cette singulière tribu :

Dans les dernières planches de ces Sundays, le pauv’ vieux Popa de Popeye se rase la barbe afin de se faire passer pour son fils et ainsi embrasser Olive Oyl. Il se fait prendre, puis enfermer dans un placard où ses poils repoussent rapidement ; une fois délivré, tous le reconnaissent. Olive, enragée : « Popa, je te déteste. » Puis, à Mrs Oyl : « Maman, je ne m’en remettrais jamais. Je voudrais lui exploser la tête. » Bien sûr, tout va s’arranger. Ce qui nous rend mélancolique, c’est que ça n’ira pas plus loin… Qui sait ce qui serait sorti de l’imagination de Segar s’il avait vécu centenaire ? Francis Lacassin (préface à Popeye vol. 1, collection « Copyright ») : « Le secret de la fascination de cet univers consacré à la hideur et à la violence est que ceux qui s’y meuvent ont le droit d’accomplir tout ce qui est interdit dans la réalité sophistiquée et policée. […] Le génie de Segar est d’avoir foulé aux pieds tous les conformismes auxquels obéissent la plupart des humoristes. » Nous défendrons toujours ici les héritiers de l’homme au cigare et aux épinards, de l’inoubliable Charlie Schlingo à ceux, et de plus en plus à celles, qui s’aventurent sans retenue dans ce drôle de territoire aujourd’hui.
2. Les Lettres du Japon de Rudyard Kipling aux éditions Minerve font partie de ces chefs d’œuvre aussi fameux que méconnus qu’il convient de rééditer régulièrement (c’est la seconde fois me semble-t-il chez cet éditeur) ; et aussi, puisqu’il s’agit d’un ouvrage écrit dans une langue étrangère (l’anglais), d’en revoir (et compléter) la traduction (de Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson, publiée au Mercure de France en 1904) – ce qu’a accompli Philippe Bonnet, éditeur et traducteur, à qui nous devons déjà cinq volumes d’écrits sur le Japon signés Lafcadio Hearn.

Une préface de Denise Brahimi, fort éclairante comme toujours, nous rappelle que ces « Lettres du Japon relèvent de l’œuvre journalistique de Rudyard Kipling, puisqu’elles ont été écrites pour le Pioneer, grand journal d’Allahabad [Inde du Nord] où il travaillait. » Son voyage au Japon – que Brahimi caractérise comme ayant été « gai » – date d’avril-mai 1889. Il ne faut donc pas appréhender ses articles en tant qu’essais « approfondis » sur ce pays « qui l’enchante », mais plutôt comme une série d’impressions : de récits clairement rédigés par un occidental (né à Bombay) doué d’humour (britannique of course) et non dépourvu d’ambiguïté, observant avec finesse ce qui aura été à sa portée. « D’Osaka – l’Osaka coupée de canaux, boueuse et fascinante –, le professeur, Mister Yamagutchi (le guide) et moi, nous primes le train pour Kyoto, à une heure d’Osaka. Sur la route, je vis quatre buffles attelés à tout autant de charrues à riz, ce qui était aussi remarquable qu’inutile. Un buffle au repos doit couvrir la moitié d’un champ japonais ; mais peut-être les garde-t-on sur les versants des montagnes et ne les fait-on descendre que lorsqu’on en a besoin. Le professeur prétend que ce que j’appelle buffle est en réalité un bœuf. Le plus ennuyeux, quand on voyage avec un homme exact, c’est son exactitude. »
Denise Brahimi : « Très malin, M. Kipling, et vieux routier de l’écriture en dépit de ses vingt-quatre ans. Car il trouve moyen de réintroduire dans ses lettres tous les sujets attendus concernant le Japon, mais mine de rien et en ayant l’air de parler d’autre chose. Tout y passe, la nature et la culture, le paysage et les estampes, les cascades et les temples, mais au fil de la plume, et comme si tout cela arrivait au hasard, ou à propos d’un “robinet d’eau chaude”, comme dit le titre de la Lettre VIII. » Le conteur semble, en effet, inépuisable, relançant qui s’aventure avec lui à chaque paragraphe, entremêlant notations sur le vif et savoureux dialogues, brefs assauts de légèreté et relevés d’un esprit curieux, volonté de saisir ce qui lui échappe et remontées de souvenirs du lieu d’origine… Il fut certes un passager fugace, un explorateur éphémère, mais toujours avide d’emmagasiner le plus possible de sensations, de détails, de choses non-familières : tout ce qui aura retenu son attention, via une écoute soutenue, bien accordée au regard. Il enregistre rapidement, mais sans pour autant bâcler par la suite l’écriture de ses papiers. « Lorsqu’on a vu une montagne brûlante, on commence à comprendre l’architecture japonaise. Ce n’est pas solide. Tout le monde a brûlé une ou deux fois par hasard. Une maison de commerce n’est respectable que quand elle a reçu son baptême du feu. Mais le feu n’est d’aucune importance. La seule chose qui dérange le Nippon, c’est un tremblement de terre. Aussi arrange-t-il sa maison de façon à ce qu’elle lui tombe sur la tête légèrement, comme une botte de genêt. » Imparable – donc hautement recommandable.

Selon Aden est le troisième livre d’Aden Ellias à se retrouver ici, associé à quelques autres ne lui ressemblant pas (et tant mieux) – les deux premiers, recensés en mars et décembre 2022, quand Terrain vague s’appelait encore Choses lues, choses vues, étaient un roman « d’apprentissage » (Les Artistes, chez MF) et une suite « de fragments, de microfictions, d’épiphanies » (33 fois quelque chose, chez H&O). En parler, c’était réagir au fait d’avoir été pris par surprise. Aujourd’hui, alors que la lecture de ce nouvel ouvrage, publié cette fois chez Labyrinthes (dans une collection nommée « ContreForme »), est achevée depuis déjà quelque temps – elle s’est déroulée pour moi en plusieurs épisodes, lors de voyages en train de banlieue et en bus, rythmés par des ouvertures et fermetures de portes, des accélérations et des coups de frein –, les mots ne viennent pas aisément, et moins encore quand le moment d’en parler est venu. Il faut donc relire, vérifier ce qui a été annoté (pas toujours de manière claire et précise). Mais cette impossibilité de faire passer en quelques mots ce qu’on aurait « à dire » est au fond routinière ; et c’est peut-être en ne retrouvant pas ce qu’on avait soi-disant saisi sur l’instant qu’on pourra in fine déposer quelque trace de comment ces pages auront été lues par un « esprit » qui pouvait parfois avoir la tête ailleurs.
Je dois avouer être peu amateur d’autofiction. Ou plutôt : je ne crois pas que ce soit la meilleure façon d’expérimenter cette « histoire illisible » qu’est l’autobiographie en la mâtinant de romanesque, de pathos, ou de je ne sais quoi encore. Mieux vaudrait reprendre la direction indiquée, en précurseur, par Leiris ; ou, au contraire, s’enfoncer profondément dans le jardin (broussailleux) aux sentiers qui bifurquent où les éclaircies se font rares. Mais peu importe… L’auteur déployant suffisamment d’ironie pour que l’on puisse mettre en doute qu’il s’agit vraiment d’autofiction, commençons par recopier ce qui nous a été offert sur un plateau dans le prière d’insérer : « Au sein d’un milieu social aisé, Aden a grandi dans un climat de violence paternelle et de pesants secrets, notamment celui de la mort de sa grand-mère par les mains de son grand-père. L’enquête que l’on suit pas à pas nous conduira de l’expérience des meilleures écoles aux affres d’une déchéance suivie d’une renaissance, en passant par les coulisses douces-amères du monde politique. L’entêtante injonction d’un “connais-toi toi-même” est le fil rouge d’une aventure littéraire et psychanalytique où doivent être circonscrites les forces invisibles qui ont gouverné une existence. » Me demandant si c’est bien cela que j’ai lu et qui me reste en mémoire, je retrouve cette note griffonnée sur un post-it à première lecture : cette inquiétante étrangeté qui donne un coup de fouet à ce qui n’aurait pu n’être qu’un exercice narcissique accompli avec une trop grande facilité narrative ; ou une abjuration de ces familles criminelles qui envoient leur enfant à Stanislas : un enfer dont on ne sort que meurtri ou roi du monde.
Le mot qui nous fait adhérer à ce projet de roman « sans fiction » est « enquête ». Qui s’accorde en 4e de couverture à « mélancolie » (on y trouve aussi nommé Fritz Zorn). Donc : une enquête mélancolique sur « la construction de soi dans un monde en mutation » ? Il est temps de donner la parole au texte lui-même : « Je cherche la vérité d’Aden parce que je ne l’ai pas encore trouvée. C’est une enquête que je mène, mais sans vouloir la mener. Je ne sais pas si cette vérité sera supportable. » Aden deviendra Virgil, « dès lors qu’on déviera un instant du vrai de l’autofiction ». Ironie une fois encore, me semble-t-il : de quoi se perdre, mais pas davantage que quand on se confie à un écouteur patenté – notons que Lacan est cité en épigraphe : « On recourt à l’imaginaire pour s’faire une idée du réel, écrivez-le sphère pour vous faire une idée de ce que l’imaginaire veut dire. »
Impossible de s’étendre – taillons plutôt dans la matière du roman : « C’est quelque chose de très concret chaque jour, le désir de mort du désir, le souhait informulé et agissant de son élimination. Est-ce un recul devant un désir constitué ? Seul Aden peut le savoir alors, ce qu’il ne sait précisément pas à ce moment-là, et pas encore tout à fait maintenant. S’il avait su un tout petit bout de ce qu’il ne sait pas encore, alors, il ne l’aurait jamais emprunté, le chemin de la falaise. Il aurait fait plus tôt qu’aujourd’hui l’effort de transformer ses pensées en art. » Je note que le récit est construit en sept temps de longueurs inégales (et aurais bien davantage envie de parler forme que psychologie ou sociologie, ou que sais-je…). Refermons donc le livre sur son énigme (il vous faudra le trouver, l’acquérir, puis le lire pour en savoir plus), après avoir prélevé un dernier fragment (parmi une bonne vingtaine retrouvés via des morceaux déchirés de post-it). Celui-ci (qui tombe bien) : « Ici, il n’y a pas de droit fil. Le trip n’est pas deuxième époque, troisième époque, épilogue et les vaches seront bien gardées. Les temps se mélangent quand on cherche l’os. »

Je retrouve dans mes papiers qu’Aden Ellias est diplômé d’un Master en psychanalyse clinique et théorique. Et que Laurent Pépin, auteur de l’étonnant Clapotille aux Éditions Fables fertiles, est psychologue clinicien. Malgré sa couverture où se trouve imprimé un faux bandeau avec une citation « critique » (qui rebutera tout amateur de graphisme), ce livre – qui est un conte, le dernier d’une trilogie après Monstrueuse féérie et L’angélus des ogres – a le don de nous entraîner dans des zones non cartographiées où il est une fois encore question d’enfance, de relation au père, d’apparitions et de disparitions, de temps suspendu, ou élastique, où tout se passe selon les règles propres au théâtre de la mémoire ; et de cela, on ne peut rendre compte innocemment – il faut vraiment le vivre, en pratiquant une lecture active… J’ai pour ma part été ravi de ne pas tout comprendre (peut-être parce que je ne suis jamais arrivé à me lâcher, étant trop attentif à des questions de forme). Car les contes préservent leur part obscure, tout en vous touchant directement : vous soufflant à l’oreille aussi bien les choses les plus dérangeantes que les plus merveilleuses. La 4e de couverture n’apportant aucune explication, et encore moins de résumé, il est préférable de choisir quelques passages de ce conte, après avoir signalé que Clapotille est née des semaines, voire des mois, après la mort de sa mère ; et que son père, le tout premier narrateur, a achevé de lui apporter certains contours – certains traits – en les dessinant « à quatre pattes dans la neige » : « J’ai fini mon dessin. Je me suis relevé. J’ai reculé un peu, observé mon travail. Le bébé me fixait du regard. Il frétillait dans la neige, les bras tendus. Peut-être dormais-je encore. »
La frontière entre conte et poème ne peut être tracée qu’en pointillés : « J’aimerais tant que Clapotille comprenne qu’elle doit fermer sa porte à clé, la nuit. / J’aimerais qu’elle s’enfuie à bord d’un toboggan géant qui la déverserait par la fenêtre d’un bar-à-rêves pour enfants. / J’aimerais qu’elle saupoudre mon café de graines-z-à-faire-mourir. / J’aimerais qu’elle me pousse par la fenêtre et que je m’effondre en décrivant des zig-zags pointus. / […] / Et que je tombe le cœur en avant sur un clou géant. / Que ma tête soit aspirée et dévissée dans un regard d’égout / […] / Je n’aurais plus à craindre de lui faire du mal. » Parfois le narrateur passe le relais à une narratrice – de père à fille : « Papa était un rêveur autrefois. Un inventeur de mondes qui construisait ses histoires pour les regarder voler. Et puis ses rêves ont commencé à se transformer en cauchemar. À cause de ses souvenirs cassés, je crois. Il pense qu’il se transforme en Monstre. Je ne sais pas si c’est la mort de maman qui l’a rendu comme ça ou si c’était pareil avant. / Je n’ai pas peur de lui. Seulement, je dois lui souffler des rêves au visage la nuit pour l’aider à endiguer ses cauchemars […] » Et, un peu plus loin : « J’étais amoureuse autrefois, quand j’étais morte. J’en discute souvent avec moi-même dans ma chambre quand papa ne peut pas m’entendre, les yeux fermés, les mains sur ma poitrine naissante. » Il ne faut décidément rien raconter : juste remarquer que le conte ne s’achève pas avec une coda, ou un postlude, mais par une ouverture où « une réalité brute se transformera un jour en une image allégorique. / Une possibilité inaboutie. / Une illusion éphémère. » Nous entraînant là où – paradoxalement ? – nous nous sentons bien – en tout cas suffisamment pour rouvrir le livre et en reprendre la lecture…
3. 10 décembre. Avant d’aller voir pour le deuxième fois Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch qui devrait être, passé les fêtes, l’unique sujet du Terrain vague de reprise, je griffonne, façon d’endormi, façon d’éveillé, quelques lignes sur un carnet. De retour, je tente de mettre en forme ce qui a surgi en moi, telle une petite pensée au sortir de la nuit.
(récit) : Le critique se comporte parfois comme un pêcheur qui, après avoir attrapé un poisson, le cuisine ; il sait comment le vider et le faire revenir dans la poêle, ou le cuire en papillote (les recettes ne manquent pas). Mais il lui arrive aussi d’attraper quelque chose qu’il ne sait pas cuisiner – ce qui est bien plus intéressant ; et même de ne pas arriver à l’attraper, tant il glisse entre ses doigts – ne cesse de lui échapper. Il a parfois le temps de l’enregistrer du regard, avant qu’il ne replonge – et à partir de cela, de lui définir un contour, une image, voire un corps, afin d’en conserver au moins une empreinte. Au fil du temps, ces enregistrements se superposent dans la mémoire. Si on devait dessiner les lignes – de vie – témoignant de rencontres, même éphémères, avec ce qui nous aura échappé, tout en continuant de résonner en nous, on obtiendrait un palimpseste – autrement dit, une carte du Terrain vague…
11 décembre. Temps d’en finir avec les recensions qu’on s’est promis de faire (car il importe d’être régulier au moins avec soi-même). Plus d’énergie en ces jours les plus courts pour noter le regret d’en avoir abandonné certaines (bien trop de livres – un peu plus de deux cent sujets traités cette année, sans compter les films –, et pourtant quelques lacunes, dont une petite dizaine ouvrages pourtant bien appréciés). On se console en se disant qu’avoir un an, ou davantage, de retard n’a au fond que peu d’importance. Mais impossible de tourner la page de 2025 sans signaler que la maison d’édition L’Association, créée en 1990 et au catalogue impressionnant (plus de 800 livres), est en danger, même si cette année a vu paraître un nouveau sommet de David B., Monsieur Chouette (dont on ne dira jamais assez de bien), et des livres épatants d’Aline Kominsy-Crumb, Joe Daly ou Stanislas. « Il y a de nombreuses raisons à cette situation critique : la hausse des coûts de fabrication, de transport, de stockage des livres, la précarité des librairies indépendantes fragilisées par la baisse des ventes de livres en général, l’augmentation du loyer d’un local parisien, le départ d’autrices et d’auteurs vers de gros éditeurs… » – d’où cet appel aux lectrices et aux lecteurs, qui peuvent faire un don en suivant ce lien. Mais, plutôt que de considérer cette situation avec tristesse, il est préférable de remarquer la belle réédition cartonnée d’un « classique » de cette maison d’édition indépendante, Pyongyang de Guy Delisle (2003), qui a plutôt bien vieilli – et surtout croire en un avenir possible, en nous mettant, comme toujours, en attente de l’inattendu (à suivre)
Saul Steinberg, Tous en ligne, La Table ronde, novembre 2025, 160 pages, 44€
Elzie Crisler Segar, Popeye. Sundays 1933-1938, Futuropolis, novembre 2025, 256 pages, 34€
Rudyard Kipling, Lettres du Japon, Minerve, octobre 2025, 168 pages, 14€
Aden Ellias, Selon Aden, Labyrinthes, septembre 2025, 180 pages, 19€
Laurent Pépin, Clapotille, Éditions Fables fertiles, octobre 2024, 128 pages, 17,50€