François Jullien : Penser la pensivité de la littérature

Alcide Théophile Robaudi

Le philosophe, helléniste et sinologue François Jullien se hisse hors de sa propre histoire à partir de la toute dernière phrase de la nouvelle « Sarrasine » de Balzac : « Et la marquise resta pensive. » On se souvient que Roland Barthes avait fait une analyse (structurale) de cette merveilleuse nouvelle, dans un essai qu’il avait intitulé S/Z publié en 1970 dans la collection Tel Quel de Philippe Sollers et qui était la trace d’un travail né au cours d’un séminaire de deux années (1968 et 1969) tenu à l’Ecole pratique des hautes études.

Barthes disait magistralement dans ce texte : « Ceci n’est pas une explication de texte ». Il disait même que Sarrasine n’était pas une histoire de castrat mais de contrat : « c’est l’histoire d’une force (le récit) et l’incidence de cette force sur le contrat même qui la prend en charge » – ajoutant là que le « récit est déterminé non par un désir de raconter mais par un désir d’échanger : c’est un valant-pour, un représentant, une monnaie, un pesant d’or. Ce qui rend compte de cette équivalence centrale, ce n’est pas le plan de Sarrasine, c’est sa structure. La structure n’est pas le plan. Ceci n’est donc pas une explication de texte » disait Roland Barthes… Sarrasine, c’est surtout très beau, fascinant ; lisez Sarrasine

Aujourd’hui François Jullien prend le relais de la marquise plus que de Barthes lui-même, pour nous montrer, mine de rien, ce qu’est la littérature – à savoir la « puissance du pensif » et non pas celle de la pensée… La philosophie est « pensée » et la littérature est « pensive ». Il n’est même pas sûr qu’elle y perde au change. Simplement elle assume son décalage et prend ainsi conscience de sa propre capacité. C’est la puissance du roman qui fait entrer plus amplement dans la pensée, en se laissant traverser de « pensée » au lieu de s’approprier la pensée.

François Jullien l’avait déjà expliqué dans son essai intitulé « Les transformations silencieuses » (Grasset, 2009) : le roman, à l’époque moderne, est ce qui trouve sa fonction et sa légitimité dans le récit des transformations silencieuses. C’est là son objet véritable. Dans Le Rouge et le Noir où l’ascension de Valenod et le déclin corrélatif de M. de Rênal sont beaucoup plus qu’une toile de fond : ils sont la transformation souterraine sur laquelle le destin du héros est indexé… De même pour Mme de Verdurin devenant princesse de Guermantes. C’est valable aussi pour tous les romans de Tolstoï qui sont « de grandes machines à transformations silencieuses que le romancier suit à leur rythme, par séquences parallèles, en passant d’un personnage à l’autre et le reprenant plus loin ».

« Dans le roman, la pensivité est acquise progressivement par transformations silencieuses et dans la durée lente, le temps long de la vie des sujets dont l’histoire donne alors indéfiniment à penser » dit aujourd’hui François Jullien dans Puissance du pensif. Balzac est à ce titre « immense en pensivité » – en particulier dans sa nouvelle Sarrasine dont le titre ouvre une question : « Sarrasine, qu’est-ce que c’est que ça ? Un nom commun ? un nom propre ? une chose ? un homme ? une femme ? On se souvient que Georges Bataille citait Sarrasine avec Le Rouge et le Noir, avec L’Idiot, L’Arrêt de mort (de Blanchot), Les Hauts de Hurlevent, Le Procès, La Recherche, Eugénie de Franval comme exemples du principe qu’il énonçait abruptement. « Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? » En ouverture de son roman Le Bleu du ciel, Bataille considérait Sarrasine comme l’un des sommets de l’œuvre de Balzac. Barthes itou, qui employait même un mot qui nous a bien « stoppés » il y a quelques années, le mot « pandémie », mais pour parler de la castration qui est « contagieuse » car elle touche tout ce qu’elle approche. Elle touchera Sarrasine, le narrateur, la jeune femme, le récit, l’or… telle est l’une des « démonstrations » de Sarrasine selon Barthes.

François Jullien, quant à lui, se contente d’ « ouvrir » le concept de littérature. Une littérature qui est demeurée longtemps sans nom : dans l’Antiquité, on disait épopée, comédie, tragédie, dithyrambe, mais jamais littérature (née au seuil de notre modernité, « à la jointure des XVIIIè et XIXè siècles européens »). De savoir pourquoi est demeuré si longtemps « sans nom » ce que nous ne pouvons plus ne pas nommer aujourd’hui la « littérature » est un des grands thèmes de l’essai de François Jullien – celui de savoir comment le terme de littérature « ouvre » la modernité, et comment la pensivité propre à la littérature a déployé un autre universel que l’universel abstrait de la philosophie : un universel intime, au point de rendre pensif de ce que la pensée ne peut pas penser. Au fond, les romans « rendent indéfiniment pensif de la vie, alors que toute explication comme toute explicitation sitôt s’épuiseraient » dit François Jullien – qui n’oublie pas non plus le « poème » dont la pensée est plus radicale et plus originaire que la pensée philosophique : « sa pensivité plus profonde que la pensée énoncée ». On se souvient encore du Bateau ivre : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème/ De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême / Et ravie, un noyé pensif parfois descend »… Pour François Jullien, le poème pense plus loin, touche plus en amont de l’existence humaine… Mais reste la question : « Sarrasine, qu’est-ce que c’est ? » Lisez Sarrasine (et Barthes et Jullien).

Puissance du pensif ou Comment pense la littérature, de François Jullien. Actes Sud, 144 pages/16 euros/ 11,99 euros en version numérique.