Si tant est qu’elle soit intense, fervente ou souveraine, une œuvre (perçue de façon fragmentaire ou dans sa totalité) nous rend – parfois – muets ou bègues.
Les mots ne viennent pas. Ils butent. Ils ont affaire à plus fort qu’eux. C’est à partir de ce silence qu’il faut recommencer à écrire, tant bien que mal.
Dix-neuf septembre 2025. Dire au revoir – ou adieu – au Centre Georges Pompidou ; et puis voir l’installation de Wolfgang Tillmans, évidemment. Je dis « installation » et non pas « exposition » car Tillmans est autant scénographe que photographe (je conserve un souvenir ému de son accrochage au Carré d’Art de Nîmes en 2018).
Le rez-de-chaussée du Centre est vide et silencieux ; la librairie est fermée, le musée aussi : sentiment d’abandon ; comme une maison emplie d’histoires que l’on s’apprête à quitter, pour très longtemps, et que l’on n’est pas sûr de revoir un jour. Dans l’immense espace de la BPI, l’artiste a disséminé ses productions : grands (voire très grands) tirages jet d’encre mats, accrochés par des pinces à dessin, photographies de petit format sur papier brillant simplement scotchées au mur, photographies de taille moyenne, serties d’un cadre blanc – toujours le même –, vidéos (sur moniteurs ou projetées), livres, pochettes de vinyles (conçues par lui, présentées sur tables), documents personnels (sur étagères), objets…
Souvent, les grandes photographies donnent à voir de petites choses, mais l’inverse est vrai aussi : une nature morte s’arroge le droit de ressembler à une peinture d’histoire, un paysage se tasse dans un A4. Ce qui reste du mobilier de la BPI est intégré à l’installation : étagères, tables de consultation, signalétique, lances à incendie : un autoportrait en miettes devenu objet de consultation, un immense journal du dehors réincarné en document. Je pense à Derrida : « Perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, tel est peut-être l’effet de la dissémination… ».

Cet égarement, cette nécessaire errance semblent incontournables pour qui veut découvrir cette œuvre ample, ramifiée, vorace. De nombreux visiteurs s’y essayent, jeunes ou vieux, branchés ou pas ; ils déambulent, un peu perdus, un peu fantômes mais, pourtant, paraissent heureux d’être là (bien que ce bonheur soit empreint de gravité) ; à mon tour, je me transforme en vagabond, en rôdeur sentimental ; je m’imprègne – une dernière fois – de l’esprit du lieu, je me joins à cette foule mouvante et étrangement calme. Parfois, je fais un pas de côté ; je scrute, je lorgne, je dévisage. Je vise et je déclenche. Je pense à cet homme, interrogé lors d’un micro-trottoir, qui, avec élégance, affirme : « Beaubourg c’est comme une église, on y rentre comme on veut, pour rien ou pour la grand-messe… ».
Les souvenirs affluent, certains très vieux, d’autres encore frais et me voilà au bord des larmes : un grand paysage de Bonnard admiré en 1984 – j’avais dix-huit ans – avec Vincent et Dominique ; des aquarelles bleues de Francesco Clemente contemplées, en 1989, avec Catherine (en visitant Les Magiciens de la Terre) ; cette exposition Gasiorowski dont j’étais ressorti pantelant avec dans la tête, comme un mantra, cette phrase de Saint-Augustin (qui la clôturait) : « Il vaut mieux se perdre dans sa passion que perdre sa passion » ; Pierre Guyotat juché sur un trône, sur fond noir, souverain déchu improvisant, performant lors d’une Revue Parlée (Pascale m’avait entrainé là – je revois ses yeux d’un bleu-gris presque transparent, son rouge à lèvres carmin, son sourire moqueur) ; l’odeur entêtante du laurier dans une exposition Penone ; le choc de la grande et belle exposition Danser sa vie découverte avec Camille et Gabriel ; l’émotion en visitant Elles en 2011, et cette violente prise de conscience que la plupart de ces artistes femmes m’étaient inconnues ; au même moment, la découverte (en plein chagrin d’amour) de l’œuvre magistrale de Nancy Spero – encore une fois trop méconnue parce que femme – son beau visage de passionaria…
Etc.

Sur les réseaux, ces derniers temps, beaucoup de gens s’émeuvent de cette fin, de cette fermeture (pourtant provisoire) de Beaubourg ; conscience aigüe (certitude plus que sensation) qu’une page se tourne, qu’un cycle se termine. Sans doute est-ce générationnel (je m’inclus alors dans cette génération) ; je crois que c’est aussi politique : le Centre Georges Pompidou est le dernier grand avatar de la généreuse utopie initiée par Malraux : les Maisons de la Culture (et Renzo Piano, architecte, avec Richard Rogers, de ce bâtiment si contesté à son ouverture n’a de cesse de le rappeler dans ses entretiens) ; « Religion en moins, les maisons de la culture sont les modernes cathédrales : le lieu où les gens se rencontrent pour rencontrer ce qu’il y a de meilleur en eux », déclarait l’écrivain-ministre. J’ai la faiblesse de trouver ça magnifique (combien sommes-nous, désormais, à vibrer en lisant ces mots ?). Beaubourg, c’est l’exact contraire de la Bourse de Commerce (ce lieu si instagrammable, qui porte si bien son nom) ou de la Fondation Vuitton. En écrivant ce texte, je ne prétends pas faire entendre une voix singulière, j’espère seulement chanter encore un peu avec le chœur des attristés.
Une lumière dorée éclabousse les fenêtres donnant sur la Fontaine Stravinsky, la rue Saint-Merri. C’est là où sont projetées les vidéos, sur grand écran. Le public est installé sur des chaises très basses, presque à même le sol. D’autres s’allongent mollement ou restent debout. La scène tient à la fois du rituel et de la thérapie de groupe. Une grande douceur domine ; chacun est attentif, presque recueilli. Plus loin, de grandes tables permettent de feuilleter les livres de l’artiste.

Je suis là depuis longtemps déjà (deux heures ? trois ?) mais aucune fatigue ne se fait sentir. Je me souviens que, dans les années 90 (j’habitais Paris alors), je traînais souvent dans le quartier où quelques librairies survivaient encore (vers la rue Pierre-Lescot je crois). J’y feuilletais les premiers livres d’un jeune photographe allemand dont les images trash me fascinaient et m’exaspéraient. Je pensais que ces photographies ne survivraient pas à l’air du temps (qui était gorgé des images de Nan Goldin et de Larry Clark).
Presque trente ans plus tard, l’ogre Tillmans (ce mot lui convient bien tant son œuvre est une sorte d’impossible totalité) nous prend par la main, avec douceur, délicatesse ; avec une vraie générosité aussi. Son accrochage, subtil de bout en bout, ne cache rien, n’occulte rien. Son autoportrait n’est pas une autocélébration, pas un temple du moi. C’est même tout le contraire : il nous invite à flâner, à contempler une ultime fois ce que nous avons aimé ou adoré. C’est une immense et mélancolique épiphanie, c’est une fête joyeuse et funèbre, c’est un baiser d’adieu.
Je me souviens, je me rappelle, c’est en ces lieux chers à mon cœur…
Après-demain, j’aurai 60 ans.

Wolfgang Tillmans, Rien ne nous y préparait – Tout nous y préparait, catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Centre Pompidou du 13 juin au 22 septembre 2025, sous la direction de Florian Ebner et Olga Frydryszak-Rétat, éditions du Centre Pompidou, 272 pages, 30€.
