Nombre d’événements célèbrent l’œuvre immense de Pierre Soulages. Sous la direction de Camille Morando et d’Alfred Pacquement, préfacé par Colette Soulages, le cinquième et dernier volume du catalogue raisonné de ses peintures paraît aux Éditions Gallimard.
Consacré aux années 2013-2022, il témoigne de la prodigieuse vitalité de l’artiste alors nonagénaire et centenaire. À Paris, le musée du Luxembourg présente cent trente peintures sur papier réalisées entre 1946 et 2000, dont vingt-cinq inédites, tandis que le musée Fabre à Montpellier rend hommage à l’artiste dans « Pierre Soulages. La rencontre », la première rétrospective depuis la mort de l’artiste en 2022.

Commissaire de l’exposition « Pierre Soulages, une autre lumière » qui se tient au musée du Luxembourg (conçue avec le soutien du musée Soulages de Rodez), Alfred Pacquement signe le livre consacré aux œuvres sur papier qui dessinent un monde autonome, complémentaire à celui des toiles. D’une sidérante inventivité formelle, imposant un langage singulier qui s’affranchit des courants abstraits de l’époque, les peintures sur papier couvrent les années allant de 1946 à 2004. Réalisées à l’encre de Chine, au brou de noix, au fusain ou à la gouache, elles constituent un pan décisif de sa pratique artistique, l’essentiel de sa production se concentrant entre 1946 à 1978, avant le basculement vers l’outrenoir.
Alfred Pacquement et Camille Morando reprennent la relève de Pierre Encrevé, décédé en 2019, qui fut le maître d’œuvre des quatre premiers volumes du catalogue raisonné. La découverte du cinquième et dernier volume dessine un rendez-vous qui se place sous le signe de l’émerveillement. Polyptyques, grands formats, déclinaisons de l’outrenoir, stries de lumière, exploration de formats plus modestes, davantage confidentiels, compositions plus rares rythmées par la présence du blanc ou météores (ce que Michaël de Saint Charon nomme « l’Outreblanc ou l’épiphanie du blanc dans l’Outrenoir ») se présentant comme des monochromes blancs, les 195 toiles réunies dans cet ultime volume montrent la prodigieuse inventivité du peintre, laquelle ne s’est jamais démentie au fil de plus de sept décennies. Elles donnent toute la mesure du renouvellement constant de son vocabulaire à partir d’un protocole d’expérimentation réduit. Chercheur obstiné d’un Graal de lumière, Soulages renonça à la peinture à l’huile dès 2004, travaillant désormais avec l’acrylique, avec des résines acryliques lui permettant de jouer sur l’épaisseur de la matière, sur les contrastes entre les noirs brillants et mats.
Ne renvoyant à aucun référent, refusant toute allusion au monde extérieur, s’aventurant dans un travail sur les matières (huile, brou de noix, goudron…), sur les supports (toile, papier verre…), sur la construction de l’espace, les cycles de création sous lesquels on rassemble l’évolution de son écriture plastique sont marqués par des fondamentaux qu’il ne cessera d’approfondir : éloignement de toute figuration, choix d’une abstraction qui n’emprunte pas la voie de l’abstraction géométrique ou lyrique, refus du colorisme, réduction de la palette chromatique qui se resserre sur la magie du noir et sur l’exploration de l’opposition avec le blanc, présence de l’œuvre qui, refusant la re-présentation au profit de la présentation, se tient au-delà de l’assujettissement aux significations, à la narration, refus de l’anecdote au profit d’une quête de l’essentiel, d’un hiératisme sensuel.
Sublimées par le brou de noix générant des effets de transparence, des jeux sur la lumière et l’opacité, les écritures pictographiques, les peintures-signes de la fin des années 1940 explorent un espace entre écriture et peinture, irrigué par la fascination pour le Japon et la calligraphie chinoise. Dès les années 1950, Soulages pense la peinture en termes de construction architecturale, de composition de l’espace dont il recherche les infinies possibilités d’organisation à partir de l’examen des rapports entre lignes, formes, matières et couleurs, entre vide et plein.

Au travers de cette priorité donnée aux relations sur les termes, je me hasarderai à parler d’un structuralisme pictural de Pierre Soulages. La fluidité des formes emportées par le dynamisme de répétitions différentielles révèle que le travail soulagien sur l’entité spatiale du tableau, lui-même inséré dans un espace qui l’environne, est un travail sur le temps, sur une durée qui se voit manifestée par le rythme, par la partition musicale des traits, des sillons, des lignes. « C’est le temps qui me paraît, maintenant, au centre de ma démarche de peintre. Le temps et ses rapports avec l’espace […]. L’espace et le temps cessent d’être le milieu dans lequel baignent les formes peintes. Ils sont devenus des instruments de la poésie de la toile », confiait-il dans un entretien en 1961. Son intérêt pour l’art pariétal, pour l’art des origines, pour une préhistoire à venir et non plus seulement en amont de nous, la longévité exceptionnelle de sa vie, de sa création, témoignent d’une liaison en intériorité entre son plan esthétique et l’épaisseur du temps rendue picturalement par les découpes et les rythmes spatiaux de la toile.
À l’instar de Descartes et de Pascal, Pierre Soulages connut une « nuit de l’ange », une nuit de révélation qui bouleversa sa manière de se rapporter au fait pictural. La nuit du 10 novembre 1619, par l’intercession de trois songes, René Descartes eut la révélation de sa vocation, la vision de sa méthode philosophique. Durant la nuit du 23 novembre 1654, appelée la Nuit de feu, Pascal éprouva une expérience mystique au cours de laquelle il se convertit à Jésus-Christ et écrivit le Mémorial. Pierre Soulages est revenu à de nombreuses reprises sur un événement fondateur survenu une nuit de janvier 1979, au cours de laquelle la vision d’un autre champ pictural (perçu comme un champ mental) surgit. Ce tournant advient lorsque la couleur noire se met à envahir toute la toile, à proliférer, libérant ainsi les prémisses d’une quête obstinée et audacieuse qui se poursuivra durant quatre décennies, celle de l’outrenoir.
Dépassant le plan optique, le champ rétinien, la notion d’outrenoir laisse entendre l’accès à ce que Soulages appelle un « autre champ mental ». La méthode est celle de la soustraction du rasoir d’Occam : la peinture se verra réinventée sur une base monopigmentaire (« à polyvalence chromatique », disait Pierre Encrevé), sur l’unité d’un noir pur, sans mélange. Afin de dissiper un malentendu tenace, Soulages a souvent exposé qu’il ne peignait pas le noir, qu’il n’était pas le peintre des ténèbres, des nuances de noir, mais qu’il peignait la lumière reflétée, générée par le noir. L’outrenoir est un noir-lumière, un noir qui passe au-delà de lui-même pour libérer la lumière dont il est le conducteur-révélateur. La décantation, le mouvement vers l’épure s’approche de la peinture pure, émancipée de toute figuration, de toute description, de tout symbolisme. Chaque spectateur reçoit, interprète librement les tableaux, en les prolongeant, en leur donnant une vie autre par le regard qu’il porte sur eux.
Camille Morando et Alfred Pacquement interrogent l’éclosion de ce « protocole » pictural posé dès 1979, analysent ses diverses mises en œuvre jusqu’en 2022, ses variantes, ses croisements avec les couleurs bleues, ocres, sa logique de l’épuisement (autant aléatoire que méthodique) des possibles. L’ascétisme sensuel de ses œuvres élève le peintre au rang non pas de chercheur d’or mais de guetteur de lumière qui questionne un autre espace que le clair-obscur.

Un jalon marquant illumine son enfance : une visite scolaire en 1931 lui fait découvrir l’abbaye Sainte-Foy de Conques et le plonge dans l’éblouissement esthétique. Un demi-siècle plus tard, il conçoit les vitraux de l’église romane de Conques, optant non pour la polychromie mais pour des verres blancs, incolores. N’a-t-il pas eu la révélation d’une mission : mener la peinture à éprouver la magie du vitrail ? Ce que le vitrail réalise en se portant au point d’un dialogue entre les couleurs et la lumière, Soulages le tentera avec la déesse chromatique noire. Bâtisseur de cathédrales picturales de lumière, ce maître-verrier de la peinture n’a-t-il pas quelque part exploré le geste pictural à partir du vocabulaire du vitrail, cherché à user du bleu, de l’ocre comme des auxiliaires aidant le noir à dégorger sa lumière ?
À la fin des années 1960, ce grand maître initié aux modulations de la lumière parlait de son « ascétisme cistercien », de son abandon de la couleur au profit du noir et du blanc. Dans ses peintures monopigmentaires (et non pas monochromes), négropigmentaires, qui, chargées d’intensité, d’énergie, suscitent contemplation, introspection, questionnement méditatif chez le spectateur, ce n’est pas la lumière qui agit en tant que révélateur mais le noir qui, par ses densités, ses textures, s’élève au rang de révélateur d’une lumière qu’il sécrète au fil d’une « obscure clarté qui tombe des étoiles » (Corneille, Le Cid).
Le noir accomplit la mission conférée au verre des vitraux, devient en quelque sorte l’équivalent du matériau verrier. Dans cette tension génésique d’un noir émettant du lumineux, on songe au Coup de dés de Mallarmé, à la constellation née de la noirceur céleste. Soulages ou le coup de dés de l’outrenoir. L’atteinte du sublime pose comme conditions de possibilité de son advenue la traversée de l’Œuvre au noir.

Camille Morando et Alfred Pacquement : Soulages, L’Œuvre complet V. Peintures 2013-2022, préface de Colette Soulages, éditions Gallimard, mai 2025, 312 pages, 149€.
Alfred Pacquement, Pierre Soulages. Peintures sur papier, Gallimard/Grand Palais Rmn Éditions, 11 septembre 2025, 64 pages, 11,50€.
Exposition « Pierre Soulages, une autre lumière », musée du Luxembourg, Paris, du 17 septembre 2025 au 11 janvier 2026.
Exposition « Pierre Soulages. La rencontre » au musée Fabre à Montpellier, jusqu’au 1er janvier 2026.