La cocotte-minute écologiste : « pourquoi même nos victoires sont des défaites » (1/2)

Retrait, Boulevard Saint-Michel Paris ©Diacritik

« La corruption du meilleur engendre le pire. » (Ivan Illich, philosophe)

cause de la destruction des espaces de vie, de la (sur)pêche et des pesticides, 73% des vertébrés sauvages ont été exterminés en 54 ans et 67% des arthropodes (dont les insectes) en 10 ans. Quant au climat, le seuil des 1,5°C a été franchi en 2024 – augurant un emballement brutal et irréversible. Cette limite planétaire est en conséquence largement dépassée, à l’instar de 5 autres (parmi les 9 qui ont été identifiées) : artificialisation des sols, pollution, perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, altération du cycle de l’eau douce et effondrement de la  » biodiversité ». Pour quelle raison, alors que nous mettons en oeuvre des actions écologiques depuis 50 ans, notre situation (celle du vivant en général) ne cesse d’empirer ?

Je le formule avec le plus grand respect et la plus grande bienveillance, mais tout de même : c’est simplement parce que la quasi-intégralité de nos gestes sont, non seulement inefficaces, mais contre-productifs. Ainsi, la mégamachine se nourrit de nos actes, y compris les plus engagés. Plus nous luttons contre la civilisation thermo-industrielle, plus elle met à profit notre force en vue de nous vaincre, à la manière d’un·e champion·ne d’aïkido.

Une autre image pertinente est celle de la cocotte-minute, qui menace d’exploser. Il s’agit dès lors, pour le système, de donner suffisamment de satisfaction (apparente) aux écologistes pour éviter une éventuelle surpression déflagrante. Il n’a certes pas de volonté propre, de téléologie, mais ses agents répondent au Zivilisationgeist (esprit de civilisation), par analogie avec le Zeitgeist (esprit du temps) hégélien, climat intellectuel orientant inconsciemment la pensée des peuples et de leurs dirigeants.

La civilisation thermo-industrielle, à notre image, affirme son conatus, sa volonté de puissance, et refuse de mourir. Le terme « transition » illustre d’ailleurs notre incapacité collective à accepter son décès. Nous croyons qu’il est possible de transformer la mégamachine thermo-industrielle en société écolo, telle une chenille se métamorphosant en papillon, car nous redoutons la mort civilisationnelle au même titre que nous craignons notre trépas à l’échelle individuelle. Nous parlons en conséquence dévotement de « transition », comme nous parlerions de « résurrection », de « réincarnation » ou de « vie au paradis ». Et le meilleur symbole de ce déni dogmatique et libéro-capitaliste est sans aucun doute la « religion de la croissance. » Pourtant, Paul Valéry nous avait prévenu·es – il y a déjà plus d’un siècle : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

PIB

« Un système va tout mettre en place pour ne pas bouger. C’est ce qu’on appelle l’homéostasie. Une société va instaurer des mécanismes, parfois même sans s’en rendre compte – [pour être] un bon citoyen, il faut une Rolex, une bagnole, etc. –, qui vont maintenir les bases et les structures du système, qui est, par nature, résilient. On le voit très bien avec le capitalisme, qui absorbe la critique et l’écologie, avec le greenwashing, le développement durable, la croissance verte… » (Laurent Lievens, sociologue et systémicien)

La civilisation thermo-industrielle constitue « un flux thermodynamique linéaire qui transforme la nature en déchet » et les vivants en morts. La mégamachine étant fondamentalement incompatible avec la vie sur Terre, il nous faut « changer de civilisation ». C’est clair, net et précis. Pourtant, nous continuons à écouter des spécialistes de diverses disciplines nous recommander des ajustements liés à leur domaine de prédilection : la comptabilité ou la finance pour les économistes, les lois pour les juristes, notre santé mentale pour les écopsychologues, etc. Pourquoi ? Parce que c’est exactement ce que nous incite à penser la doctrine néolibérale, ontologiquement « expertocratique. »

Par définition, les spécialistes disposent d’une expertise des problèmes auxquels ils font face, mais – toujours par définition – ils réfléchissent en silo, de façon verticale, et proposent des « solutions » ceteris paribus (« toutes choses égales par ailleurs »). Arthur Keller confirme : « Les climatologues parlent du climat avec beaucoup d’aplomb, puis parlent de ce qui serait possible, de ‘solutions’, avec tout autant d’aplomb… alors que dans le premier cas, ils sont tout à fait pertinents, et dans le second, ils se conduisent comme des charlatans. » En demandant aux experts la manière dont nous devons relever le défi écologique, nous suivons la pente néolibérale suicidaire. Quand nous sollicitons leurs conseils, c’est automatiquement la mégamachine (croissanciste, écocidaire et mortifère) qui gagne.

Que faire ? La même systémique qui nous apprend que notre trajectoire civilisationnelle va rendre

la planète inhabitable (cf Meadows) nous enseigne qu’on ne peut guère modifier cette direction en changeant des variables à l’intérieur du système. Laurent Lievens étaie : « En théorie systémique, on sait qu’on n’aboutit pas à un changement 2 en multipliant des changements 1. Ce n’est pas parce que je vais bouger des petits curseurs dans un modèle que je vais déboucher sur un changement radical. Il faut arrêter les changements 1, car ils sont contre-productifs : le temps qu’on passe à implémenter ces changements, [on ne l’a plus en vue de] mettre de l’énergie sur le changement de cadre. » Arthur Keller corrobore : « On ne peut pas changer LE système… Il faut changer DE système. » Mais nous nous entêtons hélas, généralement, à apporter des modifications phagocytées par la mégamachine.

RSE

« Chaque fois que l’esclave rend son esclavage supportable, il vole au secours du maître. » (Raoul Vaneigem, philosophe)

La « Responsabilité Sociétale des Entreprises » a officiellement pour visée de contribuer au bien- être humain (des salarié·es, de la collectivité, etc.) et environnemental ; officieusement, il s’agit d’un moyen pour le système en général et pour les entreprises en particulier de persévérer dans leur être. Pour résumer cette idée, effectuer un métier, quel qu’il soit, même « vertueux », au sein d’un modèle « vicieux » (écocidaire), c’est participer au problème… Pour paraphraser Vaneigem, chaque fois que nous effectuons un geste écolo, au travail ou en dehors, nous volons au secours du système, puisque cette action dilue les velléités révolutionnaires et les mue, par là même, en propensions réformistes.

De ce fait, l’objectif est principiellement de vivre du mieux possible au sein du modèle capitaliste, sans remettre en cause le système de domination et sans même envisager la possibilité de l’affronter, « parce qu’il n’y a pas de prise ». Il s’agit d’occulter l’idée que faire une révolution, c’est précisément s’évertuer à quérir des prises, ou à les créer si nécessaire. Ainsi, dès l’instant où nous abandonnons la révolution au bénéfice de la réforme, quoi que nous fassions, la mégamachine létale a déjà gagné.

Sociologue, George Marshall abonde : « [Les] petits gestes ne nous entraînent pas dans le cercle vertueux des plus grands engagements… Des recherches ont montré que même ceux qui acceptent la menace du changement climatique s’empressent volontiers d’adopter un seul geste comme preuve de leur préoccupation, sans jamais aller plus loin. » Tri sélectif, 0 déchet, Do It Yourself, low-tech, etc., peuvent donner l’illusion de changer le monde… Mais seuls 13,5% des détritus et 9% des plastiques sont recyclés, la Chine fabriquant en outre de plus en plus massivement (« Made In Charbon »).

De leur côté, les entreprises tentent de faire diminuer l’écoanxiété de leurs employé·es, afin qu’iels demeurent productif·ves et n’interrogent surtout pas le cadre délétère dans lequel elles s’inscrivent… Psychiatre et sociologue, Laelia Benoît relève : « Mener des actions collectives aide à surmonter ses inquiétudes ! » En ce sens, les humains se portent mieux, mais pas la planète, raison pour laquelle Vincent Mignerot souligne qu’au sein de nos sociétés privilégiées, « un humain qui va bien, ce n’est pas un humain écologique. » « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale que d’être bien adapté à une société malade », garantissait, dans la même veine, Jiddu Krishnamurti. Psychiatre, Mathieu Bellahsen spécifie : « Concernant l’écoanxiété, on se dit que ce sont les individus qui ont du mal à s’adapter au changement climatique, ça produit des effets chez eux, qu’on traite notamment avec des médicaments. On va dire que les gens sont plus angoissés et déprimés… Sociétalement, on s’accorde en clair sur l’idée que c’est aux individus de s’adapter au monde. Le néolibéralisme individualise des problématiques politiques. Le ‘santémentalisme’, c’est bon pour le capital. » Comme l’agrobiologie.

BIO

« On ne peut pas conquérir le marché de l’alimentation uniquement en créant une offre alternative. Sinon, le système combattrait le bio et l’agroécologie… Or, il ne les combat pas : il en a besoin pour ne rien changer. Donc, si on pense que ça va suffire, on fait partie du problème. » (Hugo Persillet, animateur de l’Atelier Paysan)

« La nourriture, c’est politique. » « Nous sommes ce que nous mangeons. » « Vous ne pouvez pas être écologiste et manger de la viande. Point. Leurrez-vous si vous voulez, si vous avez envie de nourrir votre addiction, mais ne vous dites pas écologiste ! » Tout cela est très probablement juste. Mais le danger est ici de s’arrêter aux options proposées pour s’alimenter vert : végétalisme, bio, etc.

Concernant la nourriture labellisée « bio », au-delà des définitions fluctuantes et des innombrables arnaques, Hugo Persillet analyse : « Non seulement les verrouillages et les alternatives coexistent, mais elles sont presque indissociables : ce sont les deux faces d’une même pièce. » De surcroît, « les niches commerciales [telles que le bio] ne s’adressent qu’à un segment du marché, le plus privilégié culturellement et financièrement. On plafonne à 7-8% [de part de marché pour le bio] depuis 20 ans. Plus il y a de bio, plus il y a de pesticides utilisés dans la ferme-France. » L’Atelier Paysan conclut : « […] Les circuits courts se développent, les AMAP et les magasins de producteurs se multiplient, témoignant d’une prise de conscience salutaire sous l’effet des catastrophes écologiques et sanitaires en chaîne… Mais le modèle agricole dominant est-il ébranlé par ces évolutions, par ces changements de pratiques individuelles des producteurs et des consommateurs ? Non… » À l’égal des écogestes, de la finance verte et/ou des normes antipollution, bio et AMAP sont un moyen, pour le système, de proposer une alternative déculpabilisante et de faire baisser la pression de la cocotte-minute écolo.

Quid du « lundi vert », instauré dans de nombreuses villes, afin de réduire les souffrances des 150 milliards d’animaux assassinés brutalement chaque année dans les abattoirs, et des 1000 milliards de poissons pêchés annuellement dans le monde (remarquons qu’il n’y en a jamais eu autant que depuis qu’existent des « aires marines protégées »…) ? Réponse : « Meatless Monday » a été lancé en 2003 par Sid Lerner à Baltimore et est arrivé en 2019 en France ; depuis lors, la consommation de viande est au beau fixe. Pire, d’après « les projections de la FAO, la consommation mondiale de protéines carnées aura augmenté de 9% en 2032 par rapport à 2022 (+ 43 millions de tonnes). »

Il s’agit en somme d’une « fausse bonne idée ». Beaucoup se restreignent le lundi puis continuent à manger autant de viande, si ce n’est plus, le reste de la semaine. Ce n’est pas de la sorte que l’on peut changer la donne… Parfois, la sagesse est (contre-intuitivement), non du côté de la modération, mais de l’extrémisme et du « tout ou rien », comme l’explicite le moine bouddhiste Matthieu Ricard :

« […] Les welfaristes […] visent, par des réformes, à améliorer la condition des animaux utilisés par l’homme sans pour autant remettre le système en cause, [alors que] les abolitionnistes […] prônent la suppression de toute forme d’instrumentalisation des animaux. Pour donner un exemple historique, les welfaristes parlaient de rendre la traite des esclaves plus ‘humaine’. Les abolitionnistes, traités d’extrémistes ou de fous, n’ont pas cherché à aménager la traite des esclaves, mais à l’abolir purement et simplement. Ils ont, fort heureusement, fini par triompher. Se contenter de rendre plus ‘humaines’ les conditions de vie et de mort n’est qu’une échappatoire, pour se donner meilleure conscience, tout en poursuivant le massacre des animaux. Ce qu’il faut, c’est y mettre fin. »

Philosophe, Derrick Jensen généralise la thèse : « Le rôle d’un activiste n’est pas de naviguer dans les méandres des systèmes d’oppression avec autant d’intégrité que possible, mais bien d’affronter et de faire tomber ces systèmes. » Tout le contraire a lieu à l’occasion des réunions internationales.

COP

« Le ‘renforcement synergique des énergies’ [est] le risque que tout ce qu’on met en place pour faire une transition énergétique… augmente en réalité les émissions de CO2. » Vincent Mignerot, essayiste

Mignerot avise : « Les incertitudes et le manque d’information sont susceptibles de dissimuler des interactions synergiques entre techniques de ‘production d’énergie’… Non seulement il n’y aurait pas substitution, mais les différents modes de ‘production d’énergie’ se renforceraient les uns les autres. Nous aurions été sincèrement convaincu d’élaborer des scénarios ajustés à l’ambition de lutte contre le réchauffement climatique, alors qu’ils contribuaient finalement à l’aggraver… » L’historien Jean- Baptiste Fressoz lui emboîte le pas en illustrant ce phénomène paradoxal :

« […] Les technologies de la ‘transition’ n’échappent pas aux ‘effets rebonds’ et peuvent entraîner la croissance d’autres secteurs plus carbonés. Par exemple, en 2023, le plus grand parc éolien flottant au monde a été inauguré en mer de Norvège : il appartient à Equinor – anciennement Statoil – qui s’en sert pour alimenter des plateformes pétrolières. De même, au Qatar, Total Energies investit dans une immense centrale photovoltaïque afin de ‘verdir’ l’extraction de gaz. Ce genre de symbiose n’est pas nouveau : dans les années 1970, ce furent les firmes pétrolières américaines qui lancèrent l’industrie du panneau solaire, dans un effort de diversification et aussi parce qu’elles cherchaient à alimenter leurs installations dans le golfe du Mexique. »

Résultante : plus nous développons d’installations énergétiques non fossiles (nucléaire, hydrogène, hydraulique, solaire, éolienne, etc.), plus nous utilisons des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz). De facto, la part des fossiles dans le mix énergétique global se situe invariablement aux alentours de 80% depuis 50 ans, alors même que maintes énergies alternatives ont émergé. Par suite, l’électricité dite « verte » nous permet in fine, à large échelle, d’utiliser davantage d’électricité carbonée.

Dans ces conditions, que penser des COP ? C’est assez simple : en 30 ans, depuis la conférence de Rio, en 1992, les émissions de gaz à effet de serre, censées diminuer, ont doublé. En d’autres termes, les COP ne servent à rien – hormis à donner l’impression de traiter le problème, à réduire la pression dans la cocotte-minute verte et à poursuivre la macrodestruction mégamachinique. Rappelons – soit dit en passant –, avec Aristide Athanassiadis, que c’est l’entreprise pétrolière « BP qui a construit les calculateurs d’empreinte carbone, pour que les usagers se disent ‘Je dois faire des efforts…’ » (Quant à la comparaison avec le « Protocole de Montréal » qui a permis de réduire l’utilisation des CFC dès 1988 dans l’optique de préserver la couche d’ozone, elle serait parfaitement pertinente si les énergies fossiles s’avéraient aussi marginales que les gaz chlorofluorés, si nous disposions de substituts dans les bons ordres de grandeur, et si nous cessions d’employer l’énergie pour anéantir les êtres vivants.)

Et « The Shift Project », alors ? Fondé en 2010, le « think tank » comptait déjà 22000 membres en 2024, puis près de 30000 en 2025 – suivant ce qui ressemble à une courbe exponentielle. Problème : l’association, climatocentrée, vise des changements 1 (au sein du système), ce qui ne peut engendrer un changement 2 (de système). Concrètement, le Shift n’a aucunement l’intention de faire tomber le capitalisme et la civilisation thermo-industrielle. Faut-il décarboner l’IA, l’élevage, l’aérospatial et le BTP ? Non, il faut les supprimer. Aussi, que nous le voulions ou non (et avec le plus grand respect), à chaque fois qu’un individu potentiellement révolutionnaire rejoint un « aspirateur à forces vives » réformiste (« écowelfariste ») de ce type – et même si une minorité de personnes peut se démarquer du collectif et se radicaliser (dans le bon sens du terme) –, c’est encore la mégamachine qui gagne.

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Le texte complet avec les notes et références bibliographiques