Les Idoles, de Christophe Honoré : Ce que le sida nous a fait

Christophe Honoré, Les Idoles © Jean-Louis Fernandez

Ça commence par Christophe Honoré qui parle à travers une enceinte. Qui raconte. Six comédiens qui entrent dans l’ombre. Qui commencent à danser. Ils sont morts du sida. Ils ne sont pas morts : on est au théâtre. On y fait ce qu’on veut.

On les fait parler. On les fait vivre, un temps. Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès, Cyril Collard, Serge Daney, Jacques Demy, et Jean-Luc Lagarce. On les voit, on les entend, on sent les cigarettes qu’ils fument : ils sont là. Dimanche 19 janvier 2025, au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Ils ont été là.

Il ne s’agit pas véritablement d’une restitution. Ils se demandent presque tous : si j’avais survécu ? (Ce qui aurait été.) Lagarce : serais-je devenu un facho comme Renaud Camus ? Collard : vous continuerez à m’aimer, hein ? À nouveau Collard : il y a encore des gens qui le dimanche viennent me voir au cimetière ? Se déploient devant nous, sur la scène, six manières d’appréhender le désir, la mort, la qualité artistique et la responsabilité en tant que tels, qui se répondent, s’affrontent parfois, jusqu’à la danse qui rassemble.

La danse, c’est Marlène Saldana qui en est la reine. Elle joue Jacques Demy. En manteau de fourrure et talons bleus. C’est du voguing, presque. Jusqu’à l’essoufflement. Par terre, les jambes en l’air. Debout, les mains autour de son visage et de ses seins. La danse, c’est aussi Marina Foïs. Elle joue Hervé Guibert. Elle s’effondre. (Il s’effondre.) Quelqu’un la rattrape : Bernard-Marie Koltès, joué par Paul Kircher. Elle vole. Il la repose. Elle dit : il est temps, je crois, que nous redevenions de discrets fantômes. Ils s’aiment tous. Ils essaient de s’aimer. Unis par la maladie, malgré eux. (DANSER=VIVRE).

En les rassemblant de la sorte, Christophe Honoré tente de convoquer devant nos yeux l’épidémie de représentation consécutive à l’apparition de la maladie et à ses victimes. C’est là, en plus de toute la beauté, en plus de toute la drôlerie et la poésie de la pièce et de sa mise en scène, la grande importance du texte et du spectacle. Voir devant nos yeux mouillés ce qu’Élisabeth Lebovici et d’autres ont pu théoriser ; en faire quelque chose de l’ordre du sensible. Du visible. De l’audible. Du discours. De la parole lancée. Presque comme ça, comme si de rien n’était. De façon comique. Ou franchement, parfois. Quelque chose qui pourrait confiner au drame.

Marina Foïs qui joue des extraits du journal de Guibert. Seule, devant. Pas vraiment seule : on voit Michel Foucault, derrière, en noir et blanc. C’est une photo prise par Guibert. Je la connais. On peut la voir sur la couverture de livre que Mathieu Lindon a consacré à Foucault. « Je », « nous »… La langue d’une grande singularité et d’une grande beauté d’Hervé Guibert traverse le corps entier de la comédienne : ses yeux, sa voix, ses mains. Ses larmes, à contretemps. On voit tout ce qui est dit : force du théâtre, force de la voix et de la parole, force du jeu.

Les extraits du journal de Guibert qui racontent la fin de vie de Foucault sont autant de déclinaisons possibles d’autres fins de vie, d’autres drames éminemment politiques qui se nouent et se dénouent depuis les années 1980. De combien d’artistes et de penseurs avons-nous été privés avec l’épidémie ? Épidémie de la représentation, épidémie artistique et intellectuelle. C’est dit aussi, à un autre moment : autre chose se joue, quand on est artiste. D’ailleurs, on s’en fout un peu, de nous, finalement. Et les gens ? Les exclus ? Les marginalisés encore plus confrontés à la maladie et à la précarité ? Qui pour parler d’eux ? « À qui avons-nous fait place ? » Ils discutent. Ils ne sont pas d’accord. Ils s’entraident, parfois. Ils se draguent, aussi.

Là, ils sont tellement vivants. Trop vivants, même. Jamais indécemment. Théâtre ; réel ; distance. « Nous avons conquis le destin en nous rencontrant dans un certain TEMPS et un certain espace. » (Felix Gonzales-Torres, lettre de Felix à Ross, 1988.) C’est ça. Ils sont réunis sur cette scène, ces idoles, les artistes dont Christophe Honoré est tombé amoureux et qui mourraient tous, il les a rassemblés en même temps qu’il les a fait revivre, un temps. Conquête du destin. Oubli congédié. Pas vraiment de la mémoire : autre chose. Une activité mémorielle. Une revisitation. Un activisme culturel, même, pour reprendre les mots d’Élisabeth Lebovici. Quelque chose qui guérit. SILENCE=MORT.

Alors : on dit, haut et fort, qu’ils sont toujours là pour nous, malgré leurs contradictions, ils sont là et c’est nous qui sommes impuissants à les entendre.

Christophe Honoré, Les Idoles © Jean-Louis Fernandez

Christophe Honoré, Les Idoles, du 18 janvier au 6 avril 2025 au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Avec Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Marina Foïs, Julien Honoré, Paul Kircher, Marlène Saldana et Lucas Ferraton.

Christophe Honoré, Les Idoles, éditions Les Solitaires Intempestifs, janvier 2025, 112 pages, 15€.

Elisabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait, jrp éditions, 2017, 320 pages, 20€.