Et Éphèse ? Tu l’aimes Éphèse ? (Érostrate de Martin Veyron)

Erostrate © Martin Veyron / Dargaud

De quoi Érostrate est-il le nom ? Et qui se souvient de lui ? À la lecture d’Érostrate paru chez Dargaud en octobre dernier, on serait presque enclin à titrer « Vous ne devinerez jamais ce qu’Érostrate a fait pour se rendre célèbre ? ». Des questions modernes pour un livre-album qui emprunte à l’antiquité et la forme de la geste pour mieux résonner avec l’époque contemporaine qui juge la postérité à l’aune du nombre de vues sur YouTube ou au nombre de followers sur Instagram.

En 356 avant notre ère – le jour même de la naissance d’Alexandre Le Grand – Érostrate s’est rendu coupable d’incendier le temple d’Artémis à Éphèse avec pour seule défense (?) et explication le fait de vouloir devenir célèbre. Était-il déséquilibré, désespéré, en proie à des troubles psychiatriques ? Rien de tout cela, Érostrate voulait « simplement » entrer dans l’histoire et faire en sorte que tous retiennent son nom à jamais. Hélas (pour lui), la justice des hommes a fait en sorte que personne ne prononce jamais son nom, sous peine de se voir puni à son tour, emportant ainsi le nom d’Érostrate dans les limbes, dans les « moites ténèbres » selon l’oracle qui l’avait pourtant prévenu.

Érostrate © Martin Veyron / Dargaud

Tout le monde se souvient de Prométhée (le titan qui a volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes), de Cassandre (qui avait reçu d’Apollon le don de prédire l’avenir en échange de la promesse de se donner à lui), de Pandore (première femme « humaine », façonnée dans l’argile par Héphaïstos, surtout connue pour avoir ouvert une jarre renfermant tous les maux de l’humanité)… La légende d’Érostrate, en revanche, est moins parvenue jusqu’à nous, car du fait de cette interdiction de prononcer ce nom. Les Éphésiens avaient jugé qu’il fallait oblitérer le souvenir du criminel qui a incendié l’une des sept merveilles du monde antique : pour nier la postérité qu’il a cherché à acquérir à n’importe quel prix, pour dénier à Érostrate le statut de symbole, pour asseoir (déjà) la supériorité des élites qui contrôlent les récits officiels face à l’oralité, pour faire taire les légendes colportées, pour encadrer les vindictes populaires spontanées.

Érostrate © Martin Veyron / Dargaud

Avec ce récit de près de 210 planches somptueuses, Martin Veyron signe un album foisonnant, érudit et drôle, avec la mythologie et les légendes pour prétexte ; la soumission des hommes (aux dieux) et les croyances immuables pour cibles. Martin Veyron s’amuse et illustre les aventures d’Érostrate comme dans un biopic qui viendrait au passage (re)dire les enseignements oubliés et leur portée, dans une verve gentiment anar et cynique. Surtout, Martin Veyron magnifie le discours, au long de ce qui ressemble à un dialogue permanent entre l’auteur et ses personnages : distillant çà et là des bribes d’histoires, des épisodes connus ou plus confidentiels (la rencontre entre Diogène et Alexandre Le Grand, comment le berger Hésiode est devenu poète, d’où viennent les jacinthes…), Martin Veyron livre le récit d’une vie qui en évoque bien d’autres aujourd’hui.

Érostrate © Martin Veyron / Dargaud

Parce qu’il s’est entendu dire qu’il était destiné à de grandes choses par sa naissance (il serait le fils d’Apollon, selon sa mère), parce qu’il a été grisé par les vivats dès sa présentation au monde, parce que sa beauté en a fait un éromène admiré de son éraste, parce qu’il voulait « être connu » à toute force, Érostrate symbolise-t-il par anticipation et pour Martin Veyron ceux qui font n’importe quoi pour devenir n’importe qui ? Tandis que Veyron montre les édiles, les philosophes, les citoyens s’interroger sur l’acte du jeune Athénien en quête de gloire personnelle, les interstices mythologiques rappellent l’apport de tel ou tel récit, des paraboles ou des fables. Rigoureux, avec des sources nombreuses et précises, Martin Veyron emporte le lecteur qui ne manquera pas d’aller creuser chez Sartre, Alain Nadaud ou Marcel Schwob (ou Wikipedia pour les plus pressés) comme lui-même s’est documenté chez Geneviève Hoffman, Naître et devenir grec dans les cités antiques, Robert Graves, Les Mythes grecs, La vie d’Ésope, Maxime Chapuis, Figures de la marginalité dans la pensée grecque. Il a emprunté une tirade à Hésiode et s’est inspiré de tableaux de Gérôme et de John Collier.

En faisant parler Diogène, Alexandre, Aristote, Praxitèle, Phryné, Platon… et Érostrate, Martin Veyron (re)met la culture au centre, le livre au milieu, et (re)pose les questions qui devraient nous animer face à tel ou tel événement, pour comprendre plutôt que de s’en remettre à une fatalité commode. Pour ne pas laisser s’installer les légendes revisitées et dont le sens a été dévoyé avec le temps. Érostrate interroge la légende dans la légende : sans l’interdiction de prononcer le nom de l’incendiaire et sans le moyen de contourner la proscription, Martin Veyron dresse un autel bienvenu à l’écrit (et au dessin).

Érostrate © Martin Veyron / Dargaud

Martin Veyron, Érostrate, 216 p. couleurs de Charles Veyron, éditions Dargaud, octobre 2024, 30 € — Lire les premières planches