Véronique Bergen : « S’ouvrir aux failles de l’Histoire, c’est se laisser transporter par des souffles » (Tous doivent être sauvés ou aucun)

Il est des œuvres qui traversent notre contemporain comme autant de cristaux de temps, rassemblant le présent, revisitant le passé et nous jetant dans l’avenir. Intense, puissant et incandescent, Tous doivent être sauvés ou aucun, le nouveau et grand roman de Véronique Bergen, en fait assurément partie. Dans ce récit choral, à l’ample souffle, se donne à lire, à travers la voix de Falco, chien traversé du ressouvenir d’autres chiens, l’histoire du monde et des hommes, de Hitler à Marie-Antoinette en passant par la Grèce en proie à l’austérité. Puissamment épique et politique, le roman traverse pour les incarner et les interroger avec intensité et manière inédite les questions écologiques et anti-spécistes, ordinairement vouées à la tristesse dystopique. Autant de pistes de réflexion offertes par l’un des récits de l’année sur lesquelles Diacritik a voulu revenir avec la romancière le temps d’un grand entretien.

Ma première question porte sur l’origine de votre beau et puissant roman Tous doivent être sauvés ou aucun : comment vous en est venue l’idée ? Existe-t-il un élément particulier qui a pu en déclencher ou en appeler en vous l’écriture ? On sait le roman nourri d’actualité et de figures historiques canines : est-ce qu’un événement précis de l’actualité ou reculé dans l’histoire a favorisé en vous le désir d’écrire votre roman ?

À reconstruire la genèse du roman, à tenter d’en cerner les éléments qui l’ont catalysé, on encourt toujours le risque de surdéterminer certains facteurs au détriment d’autres. L’une des impulsions, l’un des déclencheurs de Tous doivent être sauvés ou aucun, que j’avais initialement intitulé Mémoires de chien, a pour nom Loukanikos, le chien des émeutes qui embrasèrent la Grèce dès 2008, Loukanikos pris comme une métonymie des soulèvements, non comme un symbole, mais comme un acteur des insurrections. L’idée encore confuse qui a porté mon projet, c’était de rendre un hommage appuyé à tous ceux et celles qui, après la mort de l’adolescent Alexandros Grigoropoulos tué par un policier en décembre 2008 à Athènes, ont frayé un mouvement de contestation qui s’est élargi. Ce contre-feu, ce soulèvement contre un régime qui, soumis aux diktats de la troïka (CE, BCE, FMI), saigne à blanc son peuple, ce fut le déclencheur de mon projet.

Cette dérive fasciste des États, la répression féroce que subissent actuellement les soulèvements, les Gilets jaunes en France, en Belgique, en Europe, pour m’en tenir à l’Europe, en est l’un des indicatifs. Le chien, le riot dog Loukanikos en tant qu’il incarne la certitude qu’un autre monde est possible, que nous pouvons dessiner le visage de notre présent et de notre futur et nous réapproprier les puissances de liberté dont on nous a spoliés, telle fut, en amont, la figure autour de laquelle j’eus l’idée de construire ma fiction canine.

Pour entrer au cœur de votre roman, la question suivante portera sur le choix narratif du chien. De fait, d’emblée, Falco, un chien abandonné par Clarice sa maîtresse, devenu errant parmi les errants, va prendre la parole pour venir dire les chiens qui, de Laïka, chienne expérimentale de la conquête spatiale, à Blondi, la chienne d’Hitler, ont accompagné, comme leur ombre, les femmes et les hommes qui ont tramé l’histoire de sa tragédie.
J’aurais voulu ainsi savoir comment s’est imposée à vous l’idée de faire d’un chien, aux pouvoirs médiumniques, la voix de votre roman. En quoi vous paraissait-il nécessaire de faire de la voix canine la voie du récit ? Pourquoi, comme vous le dites par ailleurs dans le roman, chercher « un chien écrivain » ? Comment avez-vous, par ailleurs, choisi « la langue » du chien ?

Je n’ai pas eu à prendre le choix d’un narrateur qui soit un canidé. L’idée s’est imposée d’emblée, non pas sous la forme d’une idée abstraite, théorique, mais sous la forme d’un grand vent, d’un appel auquel j’ai acquiescé. S’ouvrir aux failles de l’Histoire, c’est se laisser transporter par des souffles, laisser entrer en soi ceux qu’on a privés de voix, écouter les créatures qui frappent à nos portes. Passer par le dehors, par ce qui a été écarté des discours officiels, prendre appui sur ce qui a été minoré et interdit de paroles afin de radiographier le système du savoir-pouvoir est un schème foucaldien, un geste deleuzien aussi, que j’ai spontanément adopté dans le cadre d’une fiction. Pour descendre dans les labyrinthes de l’Histoire, il fallait un guide. Non plus Virgile mais une créature animale qui, d’avoir été abandonnée par les hommes, par sa maîtresse Clarice, conquiert des pouvoirs médiumniques que la vie auprès des humains, en tant que chien domestique, lui avait ôtés. L’éloignement par rapport au système, la volée en éclats du régime du dressage, de la domestication libère une « anarchie couronnée », un devenir sauvage, un devenir féral du corps-esprit, de la langue, de la pensée, que j’ai interrogé, sous une autre forme dans Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent. (Roman publié en 2006 chez Denoël, une nouvelle version, largement remaniée, sera éditée chez Espace Nord en février 2019 avec une magnifique postface de Charline Lambert).

Je songe aux développements de Deleuze et Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ? : «  Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignominie : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate ». On pourrait dire que Tous doivent être sauvés ou aucun déploie les chants d’un tombeau pour 500.000 chiens. Occasion de saluer ici l’œuvre inouïe, la cosmologie en langue de Pierre Guyotat…

Je voudrais à présent m’intéresser aux chiens qui traversent la parole de Falco. De nombreuses figures, dans un décor d’effondrement et dans un goût d’apocalypse, déchirent la parole de ce chien errant dans la ville et l’histoire. Comment avez-vous ainsi choisi les chiens que vous avez décidé de faire parler ? Je pense plus particulièrement à quelques-uns d’entre eux, notamment à Laïka que nous évoquions plus haut, à Loukanikos, le chien engagé dans une « mobilisation anti-austérité », Blondi, la chienne d’Eva Braun compagne d’Hitler et enfin les chiens de Marie-Antoinette.
Pourquoi avez-vous particulièrement choisi chacune de ces figures ? S’agissait-il pour vous de vous concentrer sur des événements en particulier capable de venir peindre la folie humaine et sa déchéance ?

Très vite, j’ai eu le désir de produire une « contre-histoire » en me focalisant sur certains événements du 20e siècle essentiellement. Afin de déchiffrer du « dehors », en un geste de décentrement, certaines séquences historiques, j’ai pris le prisme d’un chien psychopompe, virtuose des passages entre l’ici-bas et l’au-delà, descendant d’Anubis. J’ai choisi le chien et non pas le chat, le cheval, le tigre ou un carnaval des animaux, un bestiaire sauvage d’une part, parce que, comme bien d’autres animaux, les chiens ont été domestiqués par l’homme, sacrifiés, immolés sur les autels de la guerre, de la conquête spatiale, des pôles Nord et Sud… et d’autre part, parce que c’est depuis leur être-au-monde que je pouvais appréhender au mieux la déraison humaine en quelques-unes de ses cristallisations. Cristallisations historiques qui prennent la forme de quatre séquences médiumniques, Falco le chien narrateur étant visité par des entités qui s’emparent de lui. Les créatures qui prennent possession de son esprit, qui remontent de l’outre-monde sont Loukanikos, Blondi, le berger allemand d’Hitler, un chien d’une tribu Yanomami et les deux chiens de Marie-Antoinette, Mops et Thisbé. La fiction est scandée par une alternance de chapitres « médiuminiques » et de chapitres s’inscrivant dans une progression narrative. J’ai dû éliminer bien des événements auxquels je songeais (notamment l’épopée napoléonienne vue selon Fortuné, le chien de Joséphine de Beauharnais) pour me concentrer sur une poignée d’entre eux afin de ne pas déséquilibrer l’architecture fictionnelle dans laquelle ils sont comme enchâssés. Evénements tout en dynamismes et en séismes, en coups de grisou travaillant à l’expression de la liberté dans le cas des émeutes grecques, des Yanomami et de la Révolution française ; séquence plongeant dans la nuit du totalitarisme, du nazisme avec le IIIème Reich…

S’il s’agit de venir dire, d’un nouveau point de vue toujours tu l’histoire des hommes, on ne peut également manquer de lire Tous doivent être sauvés ou aucun comme un grand livre politique, celui qui ne manque pas d’établir un constat sans ambages de notre monde et de notre époque. Et je dirais, si vous me le permettez, que le chien voit doublement notre monde : le dédouble dans une parole doublement politique.
La première consiste à dresser un terrible bilan social sur le monde contemporain notamment, et cela à travers notamment la figure de Loukanikos qui évoque la Grèce frappée par l’austérité. Cette peinture d’un capitalisme enragé qui dévaste la Grèce s’accompagne d’une considération à valeur de mot d’ordre : « Mettre à bas le système ». En quoi vous paraissait-il important de dresser, depuis le chien, un tableau du monde contemporain, notamment depuis son effondrement économique et social ? S’agissait-il alors pour vous de charger également le chien de cette parole révolutionnaire ?

Sans faire du récit un manifeste politique et écologique, tout en me préservant de l’imposition d’un « message » dans une œuvre qui travaille aussi et avant tout le matériau de la langue, les affects et non les concepts, j’ai voulu ou j’ai été conduite à faire du chien le vecteur d’une parole révolutionnaire, le héraut d’une révolution tout à la fois politique, poétique, antispéciste, branchée sur les esprits sauvages, les convulsions de la Terre. Le livre tisse un « chant de bave et d’éternité », un faisceau de lignes de fuite qui s’arrachent à la dévastation programmée et au conformisme. Avec pour horizon, un lever des peuples qui manquent, ces peuples qui, aujourd’hui, entonnent leur montée sur la scène de l’Histoire, face à la surdité des gouvernants… En arrière, au-delà mais aussi dans les plis du texte, il s’agit de tenter de mettre à bas le système en tant que ce dernier nous mène au désastre, de se défaire des servitudes intériorisées, de creuser des brèches locales dans l’empire de la mondialisation, dans l’empire de la langue majeure, de la pensée formatée, de parier pour un arrachement à l’effondrement socio-politico-économique, de lancer des salves de phrases qui ne composent pas avec la résignation, de faire rouler des mots qui dansent dans les flammes…

A travers ces figures canines s’impose au fil du roman une seconde considération politique qui consiste à « mettre à bas le système » : la contestation du parti pris spéciste de l’histoire. On a le sentiment net et bientôt cristallin en refermant votre livre que repartir de la nature, la reprendre à égalité de parole se donne comme le geste écologique le plus urgent et le plus politique de notre contemporain.
Donner voix, corps et vie aux chiens, au règne animal dans le déploiement dramatique d’un récit, n’est-ce pas finalement œuvrer à la fois à la dénonciation du rôle de l’homme dans l’histoire mais aussi et peut-être surtout construire la possibilité d’une cohabitation sereine, d’un nouvel agencement entre l’homme et les animaux que les hommes ont toujours nié jusqu’à présent ? Donner voix au chien, ce n’est pourtant pas vous écrire une dystopie qui condamne l’homme ? Pourquoi affirmez-vous d’emblée cette nuance à l’orée de votre roman ? Pourquoi avez-vous refusé de « reproduire l’expérience de La Planète des Singes », dites-vous ? Est-ce dans le souci de cette possible cohabitation avec l’homme, ce fait que tous doivent être sauvés, animaux comme hommes ?
N’y a-t-il pas enfin également ici une manière de dire que les règnes doivent cohabiter, à l’image même de votre écriture qui fait se mêler récit, réflexion et poésie dans « un continuum de formes » pour parler comme Walter Benjamin ?

À nouveau, sans faire du roman une tribune, un manifeste écologique, le sous-texte qui nourrit l’écriture proprement dite se définit par la pensée d’une interdépendance entre tous les règnes, d’une égalité ontologique entre les règnes humain, animal, végétal, minéral. Ne pas prendre toute la mesure de l’interconnexion des formes de vie dans la biosphère, c’est non seulement accélérer la sixième extinction massive des espèces animales, le saccage de la planète mais hypothéquer la persistance de l’homme. À l’heure où fleurissent les carbo-fascismes, les climato-négationnistes, il est urgent, afin de contrer ces derniers, de comprendre que le combat en faveur des humains ne fait qu’un avec celui en faveur des non-humains, des animaux, des forêts, des océans. Je pense ici au Parlement des choses de Bruno Latour, à l’hypothèse Gaïa interrogée, développée par Isabelle Stengers, Bruno Latour. Justice écologique et justice politico-sociale ne font qu’un. Si nous en sommes là, si nous sommes confrontés à un monde dont les dérèglements environnementaux, climatiques sont devenus incontrôlables, un monde frappé par un effondrement de la biodiversité, le réchauffement climatique, la désertification des sols, l’acidification des océans, les pluies acides, c’est d’avoir soutenu, depuis des siècles, une pensée anthropocentrée et spéciste, un système symbolique naturaliste pour reprendre le carré ontologique de Philippe Descola, une pensée déniant les droits à la nature, aux-non-humains.

Le titre Tous doivent être sauvés ou aucun prend acte de ce refus d’écrire une dystopie qui condamne l’homme. De là ma répulsion pour ce qui, sur le plan canin ici, reproduirait La Planète des Singes ou La Ferme des animaux : ces derniers restent englués, comme le montre magistralement Orwell, dans le ressentiment, la vengeance, la version dévoyée de la dialectique du maître et de l’esclave ; le renversement des structures des domination, l’inversion des positions de bourreaux et de victimes traduit le plus grand des échecs dès lors qu’il laisse intacte la domination. C’est dans le chef de Loukanikos que la question se pose : face au constat d’un homme qui, sous le coup d’un prométhéisme déchaîné, s’est arrogé une extériorité par rapport au monde du vivant qu’il a exploité, saccagé sans merci jusqu’à la mise en péril des écosystèmes, se profile la tentation d’une position « abolitionniste », visant à abolir l’homme en tant que responsable du désastre. C’est pourtant cette charge humanicide qu’il rejette au profit de l’affirmation « Tous doivent être sauvés ou aucun », le « tous » renvoyant non à tous les hommes, mais à tous les règnes, humain, animal, végétal, minéral. Comme tu le pointes très justement, le plan d’immanence qui court sous le texte est agité de mouvements qui appellent à une cohabitation entre les règnes du vivant et le choix d’un « continuum de formes », d’un brassage entre récit, réflexion et poésie matérialise, au niveau de l’écriture même, cette cohabitation d’expressions hétérogènes (il ne s’agit pas d’abolir les différences entre les règnes de vie, les formes de vie ou entre les formes d’écriture) mais appartenant au même plan vital.

Donner vie et corps à la voix canine, c’est aussi faire parler ceux qui ne parlent pas, ceux qui n’ont jamais droit à la parole. Le chien prend, plus que jamais, chez vous une puissance politique. S’agissait-il pour vous de donner voix, en écho à Deleuze, au peuple mineur des chiens, peuple mineur mais aussi fantôme de l’homme, toujours à ses côtés, le fidèle invisible ?
S’agissait-il d’entreprendre, à l’instar de Chiens de Mark Alizart, une réhabilitation du chien comme levier dialectique du rapport de l’homme au monde ? Alizart le qualifie de « précurseur sombre, la trace en négatif qui précède l’apparition de l’éclair dans le ciel » : est-ce la fonction que vous assignez également au chien ?

La volonté de réhabiliter non seulement le chien que tu décris magnifiquement comme « levier dialectique du rapport de l’homme au monde » est certainement agissante. Mais la réhabilitation ne se focalise pas sur l’espèce canine, elle englobe les humains étouffés, massacrés, les sans-noms, les sans-voix, les animaux relégués dans l’infra-monde, dans l’infravisible, torturés, chassés, suppliciés, exterminés en masse dans les abattoirs, par l’élevage, la pêche industrielle, le braconnage, l’industrie de la mode, disparaissant de la terre en raison de la pollution, de la déforestation, de la soif de profit, d’un devenir marchandise du vivant (humains et non humains). Je dote effectivement le chien d’une puissance politique dès lors que je tente de donner voix aux sans-voix, en me laissant traverser — autant que faire se peut — par leurs flux. Au niveau du pouvoir, l’homme se range du côté de la domination, de l’oppression. Mais, pour reprendre la distinction féconde de Spinoza entre pouvoir et puissance (distinction que Deleuze a revitalisée), au niveau des puissances, l’homme me semble davantage l’ombre de son chien (de l’animal en général) que ce dernier ne l’est du premier. Il y a en effet une proximité entre mon livre et le puissant essai de Mark Alizart , Chiens, publié aux Puf dans la collection Perspectives critiques de Laurent de Sutter. Recueillir la voix d’un peuple mineur, quel qu’il soit, implique de torsader la langue en un usage mineur, en un usage haret. De se défaire jusqu’à un certain point de la langue domestiquée, de son corset, des balises qu’elle appose à la pensée. La maîtrise reflue alors en direction de l’écoute, du débordement, du lâcher-prise, en écho aux possessions qui frappent Falco.

Pour demeurer dans le questionnement philosophique, ne faut-il pas également lire votre roman comme un double attaque du cartésianisme : par un chien qui parle, qui vit et qui ressent, ne s’agissait-il pas pour vous d’attaquer la vision de l’animal comme machine défendue par Descartes ? Le second terme de l’anti-cartésianisme de votre roman peut, peut-être, faire écho au récent roman de Vincent Message, sur l’homme comme « maître et possesseurs de la nature » : s’agissait-il pour vous de condamner cette domination constatée par Descartes ?

On peut effectivement capter dans mon livre, dans ses massifs textuels, ses épines, ses orages, un rejet de la thèse cartésienne de l’animal-machine (thèse que Descartes est loin d’être le seul à professer et qui aura la vie dure) et de sa vision de l’homme ayant à se « rendre comme maître et possesseur de la nature » (Discours de la méthode). Les positions de Descartes s’inscrivent dans un courant majoritaire de la métaphysique, à savoir le mécanisme. La Mettrie amplifiera la conception d’un machinisme incluant non seulement l’animal mais l’homme. Dans la Bible, une coupure sépare l’homme (créé à l’image de Dieu) des animaux. Là où l’homme a une âme, les animaux en sont dépourvus : la ligne de partage, désastreuse pour le bien-être des animaux et pour la sauvegarde de la terre (et donc la nôtre), se place là. Dès lors que les animaux sont vus comme privés d’âme, ils sont exploitables à merci, asservissables, domesticables. La terre vue comme inanimée est soumise à un arraisonnement, une exploitation illimités dont nous subissons et subirons de plus en plus les conséquences désastreuses si nous ne bifurquons pas vers d’autres manières d’habiter la Terre, des manières respectueuses des autres formes de vie et de l’environnement. De Descartes avec sa théorie de l’animal-machine (les vivants non-humains sont des automates privés de conscience) jusqu’à Heidegger et sa vision de la pierre comme « pauvre en monde », ou de l’animal comme ne mourant pas, cette vision prévaut. On voit les dégâts, les tortures, les cruautés qui ont été commis et continuent de l’être au nom de cette pensée dualiste : l’empathie avec les animaux, avec les règnes de la nature est ab initio interdite, tuée dans l’œuf. C’est ce que mon ami Aurélien Barrau et Louis Schweitzer analysent avec une puissance dont je salue l’acuité (saluant aussi la teneur éthique de la pensée qu’ils déploient) dans L’Animal est-il un homme comme les autres ? Les droits des animaux en question (Dunod). L’harmonie entre les règnes est dramatiquement rompue. Des penseurs comme Montaigne ont posé une continuité entre l’homme et l’animal avant que la théorie de l’évolution de Darwin ne l’établisse.

Encore une fois, mon livre ne relève pas du genre de l’essai, je ne vise pas à condamner, à poser des jugements (« mieux vaut être balayeur que juge » disait Deleuze) mais à évaluer les conséquences, les possibilités libérées par les théories. Celles engagées par l’animal-machine, par l’homme « comme maître et possesseur de la nature » sont désastreuses pour toutes les formes de vie, la nôtre comprise.

Véronique Bergen

Dans ce même souci de questionner le devenir du monde, Tous doivent être sauvés ou aucun choisit dès son titre de proposer un monde de la fin du monde, un monde d’une apocalypse irréversible mais aussi un monde qui veut se donner la chance d’un grand Après, de ce qui peut surseoir au Désastre de tout et saura l’accomplir depuis la confiance dans le règne animal.
En quoi vous importait-il de placer l’intrigue de votre roman dans le décor d’un post-monde, d’un post-décor ? S’agissait-il pour vous de questionner le devenir humain là encore non pour le déplorer mais pour insister sur sa chance politique de survivance ? A ce titre, vous faites allusion à la chanson de Madonna Ghosttown et sa vidéo d’apocalypse : pourquoi avoir notamment choisi d’y souligner, presque paradigmatiquement, l’hésitation entre règne canin et règne humain ?

Ma fiction se tient dans la zone de l’entre-deux, entre le « trop tard », le gong qui signe le basculement dans un « après », dans un post-monde et la possible fulgurance de l’aurore. Un entre-deux qui consone avec notre époque intervallaire comme l’énonce Alain Badiou, à la fois en bout de course et en passe d’agencer un nouvel être au monde ou de disparaître. C’est dans la tenaille de ce « et » que mon roman se débat. Avec un final laissé ouvert, en forme d’énigme dès lors que, dans leur pérégrination vers le Sud, vers la mer Méditerranée, la troupe de chiens errants, rejointe par des meutes d’animaux sauvages ou domestiques, se heurte, à la fin du récit, à un phénomène qui suscite une multitude d’hypothèses : la dissipation de l’homme, son évaporation. Le questionnement ne rejoint pas à proprement parler les problématiques du survivalisme mais creuse la conjecturelle fictionnelle d’un coin de terre, voire d’une planète entière vidée du facteur humain. On peut le lire comme une parabole à multiples niveaux, comme un chant cosmique où, rendue à elle-même, la matière se retrouve livrée à une situation inédite, qu’elle a déjà connue il y a des millions d’années : être privée, en apparence du moins, de la présence de l’homo sapiens. Nouveau départ, renaissance solaire ? Faux diagnostic ? Impasse ? Ruse de l’homme qui feint sa volatilisation ? Nouvelle robinsonnade sans les Oms Oms, sans les Hums Hums ? Toutes les lectures sont possibles.

Parce qu’il reprend le monde après sa fin et depuis son achèvement, pourrait-on qualifier votre roman de contre-histoire ou pour filer une métaphore canine d’une « histoire à rebrousse-poil » en usant de l’expression chère à Walter Benjamin dans ses thèses sur l’histoire ? Diriez-vous ainsi que dans cette histoire, le chien est le contrepoint narratif du monde, notamment par le champ de vision élargie qu’il possède ?

En tant que telle, même en faisant abstraction du schème de l’achèvement d’un certain monde, l’épopée canine se présente comme une contre-histoire au sens d’un éclairage décalé produit par ceux qui en furent les acteurs à leur corps défendant. Au sens d’une histoire des vaincus comme le préconisait Walter Benjamin, racontée par les êtres des marges, par ceux qu’on réduit au rang de moyen, de rebut, de matière exploitable. Manière aussi d’explorer littérairement le relativisme au travers d’une écriture du contrepoint, du contre-feu qui, effectivement, prend à rebrousse-poil les grands récits officiels pour les raconter depuis le rivage de ceux qui sont doublement dépossédés : une première fois, exclus de la construction de la marche du monde, de l’action et, une deuxième fois, exclus de l’entreprise mémorielle. Ecrire depuis la dépossession, depuis le monde canin ici, c’est écrire en tant que poète, c’est laisser s’écrire une poésie des éléments, des dérives inconscientes, des mouvements telluriques. Un chant médiumnique, animal, végétal, minéral de la Terre… Je songe à Vendredi ou les limbes du Pacifique, au Robinson de Michel Tournier, à la façon dont Deleuze l’a exploré philosophiquement.

Au-delà de l’énergique relecture de l’histoire, de sa face sombre et tue dont seuls les chiens posent la parole dans l’écrit, il apparaît que si les chiens font l’objet chez vous d’une réhabilitation inédite sinon neuve, il apparaît que, par les figures canines mortes qui traverse la voix de Falco, le chien médiumnique, Tous doivent être sauvés ou aucun se veut le grand tombeau des oubliés, des humiliés, des sacrifiés. Est-ce un roman à lire comme le cénotaphe littéraire du cri réprimé, ce « tombeau des chiens de l’espace » comme vous dites encore ?

Thrène, requiem, tombeau pour les chiens sacrifiés, Tous doivent être sauvés ou aucun offre un abri, une arche textuelle aux déshérités, le livre les accueille afin de leur insuffler une nouvelle vie. Non, une vie de papier, de personnages, mais une vie symbolique, magique qui percole dans nos existences. C’est un peu comme une alliance passée avec ceux qui ne nous ont pourtant pas demandé de passer alliance avec eux. Le geste est peut-être sous-tendu par une demande de pardon au sens où Derrida en parle, non une auto-flagellation mâtinée d’une comédie du repentir, mais un pardon d’empathie, une rencontre avec ce qu’on a logé dans l’altérité après l’ère du grand détournement (pour réactiver autrement le double retournement pensé par Hölderlin) réalisé par l’homme, ou plutôt le grand contournement du vivant, de l’animalité que l’homme porte en lui. L’animal que je suis disait Derrida…

Une question sur la puissance poétique de votre voix : par son lyrisme sans homme mais depuis le chien, par ses déflagrations d’images saisies dans l’envers de la parole, il apparaît que votre voix se donne comme rimbaldienne, comme l’accomplissement de Rimbaud. Parce qu’il possède des qualités médiumniques, votre chien est comme le voyant de l’histoire, la parole rendue aux illuminations et à un langage rendu à la nature. Le lyrisme canin que vous déployez est ainsi peut-être à concevoir comme l’avènement de « la poésie objective » que Rimbaud appelait de ses vœux, comme s’en souvient notamment Deleuze dans la conclusion de son Foucault : le poète sera l’homme chargé des animaux.
A relire Deleuze parlant ainsi de Rimbaud, on ne peut manquer de penser à vous. Diriez-vous ainsi que Tous doivent être sauvés ou aucun porte en lui des échos rimbaldiens ? Avez-vous pensé à Rimbaud en donnant des mots aux chiens ? Diriez-vous alors que chaque parole canine peut se lire comme un chant, un grand poème ? Ce qui cherche comme vous le dites « le poète qui stropherait les entraînements au sol » ?

Je suis très touchée, Johan, que tu perçoives Falco comme un voyant, comme le fils spirituel de Rimbaud et dans le lyrisme canin une possible incarnation de la « poésie objective » au sens d’un verbe rendu aux vibrations du monde, dans le pari, à la fois vain et toujours à relancer, d’un devenir croisé des choses et des mots, sans plus le gouffre de leur écart. Leur écart est conservé mais depuis un lieu qui les conjoint. Depuis l’adolescence, je suis immergée dans le continent Rimbaud mais, lors de l’écriture du livre, je n’ai pas songé au poète des Illuminations, même si les animaux convoqués ont, pour la plupart, traversé une saison en enfer… Quand je me lance dans l’écriture d’un texte, surtout d’un texte fictionnel, je m’allège des références, de mon panthéon d’écrivains, de penseurs d’élection (Deleuze, Cixous…), je fais fond sur la sensation, l’écoute de la rythmique, l’attention au lever d’une autre écriture en phase avec ce que je cherche à traduire. C’est beaucoup plus musical, viscéral, instinctif. Comme une descente spéléologique dans la matière de la langue française, dans la pâte de ses alluvions, de ses devenirs, de ses délires, de ses virtualités étouffées…

Dans le passage où Deleuze évoque Rimbaud, il s’agit pour lui de parler du surhomme de Nietzsche également, du poète comme l’Après homme : dans ce sens, et pour conclure, pourrait-on affirmer que dans Tous doivent être sauvés ou aucun le chien est notre surhomme ?

S’il se situe « en avant » comme l’écrit Rimbaud, le poète me semble moins le surhomme qu’une caisse de résonance du grand monde des vivants, un peu chaman, un peu voyou, les poches crevées d’avoir étreint non seulement les mots mais la terre, la glaise. Je me méfie de l’affirmation de surhomme car il n’y a pas ici l’élitisme aristocratique dérivant de la position du précurseur, du visionnaire : le « tous » qui retentit dans le titre implique une absolue égalité ontologique entre les créatures. Je ne vais pas pour autant pirouetter dans une veine gertrudsteinienne en disant « un chien est un chien est un chien » ni me retrancher derrière une tautologie simple. Je convoque non des abstractions ou même des personnages conceptuels (au sens où l’entend Deleuze) mais des êtres pris dans leur concrétude.

Véronique Bergen, Tous doivent être sauvés ou aucun, Onlit éditions, 2018, 270 p., 18 €