Marie Cosnay (DR)

Aquerò, de Marie Cosnay, développe des éléments du conte, de la logique et de l’imaginaire des contes. Le livre est une mise en scène de l’enfance. Des animaux y sont des personnages et, parfois, parlent. Les adultes y sont une menace. On y trouve des monstres, des apparitions, des métamorphoses étonnantes du corps. Les lieux y sont la forêt, des grottes, la nuit. Les éléments naturels y ont leur vie propre comme une puissance inquiétante. La mort et la vie y sont partout présentes à l’état brut, non médiatisées par la culture, le savoir, le pouvoir protecteur de la technique. Ce sont la mort et la vie telles qu’elles existent pour l’enfant sans langage et sans pouvoir.

Jean-Jacques Viton photographié par Marc-Antoine Serra
Jean-Jacques Viton photographié par Marc-Antoine Serra
Le livre de Jean-Jacques Viton, cette histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra, insiste non sur la fin mais sur une fin, une dépossession. Il insiste en même temps sur une ouverture, un don. Livre crépusculaire et livre d’une aube recommencée, aube d’un autre ou d’une différence, comme la promesse d’un recommencement – et vers laquelle on se tourne, en direction de laquelle on adresse sa parole murmurante, en attente d’une reprise, d’une bifurcation : la vie encore…

Ivan Jablonka
Ivan Jablonka

On n’écrira plus le fait divers comme avant : avec cette enquête, minutieuse et documentée, Ivan Jablonka rend à l’événement minuscule et souvent relégué aux marges de l’histoire sa force de retentissement et sa puissance d’ébranlement. Si l’écriture du fait divers a une longue histoire et trouve dans l’essor de la presse au XIXe siècle un support qui en fait le rival et le modèle du roman, l’historien se livre là à une exploration des logiques souterraines à l’œuvre dans le meurtre de la jeune Laëtitia Perrais en 2011, dans les environs de Nantes. Misère sociale, violence masculine et manipulation politique sont les protagonistes clandestins de ce récit tragique d’« un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer. »

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Dans La main de Tristan, la narration à la première personne rend le Je omniprésent. Pourtant, paradoxalement, le livre d’Olivier Steiner n’est pas centré sur le Je mais sur le Tu et le Il, ou le Elle, sur un Nous ou un On – sur un autre, une altérité tout aussi omniprésente qui entraîne le narrateur dans des variations répétées. Le Je n’est ici qu’un des termes d’une relation, de rencontres qui sont ce qui arrive à celui qui rencontre et qui l’attirent hors de lui, le précipitent dans un monde où le dehors du monde est central. C’est ce que le titre indique, la main étant l’élément du lien, de la rencontre, de la relation à un autre. Et lorsque l’autre me touche, me caresse, m’attrape avec sa main, il m’attire dans un monde à deux – au moins – où je ne suis plus moi. Rencontrer l’autre, faire l’épreuve de cette rencontre, vivre selon le mode de la rencontre et de ce que celui-ci implique est l’objet de ce livre qui est autant un livre d’amour, un livre du monde, qu’un livre d’éthique.

1 - Jean-Michel Espitallier -Photographie Hannah AssoulineApparemment, il n’y a rien de plus banal et de moins visible qu’un rond-point. Que dire sur les ronds-points à part leur fonction ? Pourtant, avec Tourner en rond – De l’art d’aborder les ronds-points, Jean-Michel Espitallier fait du rond-point un objet pour un langage poétique par lequel la poésie est redéfinie. Ainsi, ce livre peut être lu comme un art d’aborder les ronds-points – moins en voiture que par le langage et littérairement – et comme un art poétique pour une poésie qui, loin de tourner sur elle-même, se donne de nouvelles directions.

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La voix résonne dans le casque. The return of the Thin White Duke. La voix est à la fois présente et absente, détachée, ailleurs. Throwing darts in lovers’ eyes. David Bowie est décédé le 10 janvier 2016. Pourtant sa voix est toujours là, au présent, lançant des fléchettes dans les yeux des amants. It’s too late to be grateful, it’s too late to be hateful. Comment la voix d’un mort peut-elle exister ? Voix après la mort ? Voix vivante d’un mort ? Et qui est mort si la voix est toujours là ?

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Gilles Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.

 

Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold
Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold

Des jours et des nuits sur l’aire, d’Isabelle Ingold, est un film particulièrement beau et intelligent. Esthétiquement beau et intelligent. Politiquement beau et intelligent.

Le lieu unique du film est une aire de repos d’autoroute en Picardie. Unité de lieu donc, mais pas unité de temps, semble-t-il, puisque ce qui est filmé est une succession de jours et de nuits. A moins que l’unité de temps, ici, ne soit donnée, justement, par cette succession : le temps insiste, omniprésent dans sa répétition, immuable dans son écoulement. C’est le temps comme événement, implacable, le temps comme destin.

No Home Movie Copyright Zeugma Films
No Home Movie Copyright Zeugma Films

Le premier plan est un arbre sec qui crépite, lutte contre le vent, vieux corps voûté, se laisse traverser, souffler, patient. Un corps qui attend la mort et son témoin qui filme, qui n’attend pas mais cherche dedans la patience. Patience du plan qui se tient à bonne distance du corps presque mort – et puis après le contraire : perte de la distance, image qui veut toucher, qui touche, qui mange, regard de bête, d’enfant qui veut manger le paysage, lui rentrer dedans comme on retournerait dans le corps d’une mère – pour y finir peut-être.

Cassius-Clay-cropped_RING


Le ring invisible
est le roman d’une genèse : celle de Cassius Clay, boxeur génial devenu Mohamed Ali en même temps que bien d’autres choses. Le livre s’intéresse aux débuts du boxeur, à sa formation, son apparition – on pourrait dire sa naissance, puisque Cassius Clay nait un jour dans le corps du jeune Cassius, s’y développe comme une forme de vie nouvelle, une force inédite. Si la genèse est celle de Cassius Clay, de la naissance de son corps, de sa parole, elle est aussi celle du livre puisque celui-ci est composé de cette genèse. Le livre n’est pas un roman sur Cassius Clay, comme le serait un roman se pliant aux exigences de la représentation : il est le corps de Cassius Clay – son corps, ses affects, son esprit et les processus qui les traversent.

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Le mutantisme commencerait avec l’affirmation qu’il « nous faut agir pour nous-mêmes, tout de suite », puisque nous serions pris dans une « crise évolutive ». Ici et maintenant sont en crise et il nous faut en sortir – ou disparaître. L’enjeu est vital – ou plutôt il est la vie elle-même : comment non pas rester en vie dans ce monde-ci mais inventer une autre forme de vie et donc un autre monde ?

Wiliam Klein © JP Cazier
Wiliam Klein © JP Cazier

Le 16 avril a été inaugurée la 3e édition du Festival Normandie Impressionniste qui propose à travers la région normande un ensemble foisonnant d’expositions, de spectacles vivants, d’événements cinématographiques, lyriques, chorégraphiques – sans oublier le numérique, l’organisation d’ateliers, d’activités pédagogiques, de conférences, de rencontres, etc. Jusqu’au 26 septembre, l’ensemble de la Normandie, en plus de son patrimoine et de la beauté de ses lieux, devient l’occasion de s’immerger dans un monde culturel qui, pour cette édition, se veut résolument contemporain.