Depuis quelques livres, Paul Auster infléchit son œuvre vers une dimension (auto)réflexive : on se souvient de son diptyque autobiographique, en 2013 et 2014, Chronique d’hiver, suivi d’Excursions dans la zone intérieure, pendant mental de ce miroir d’encre, non plus le sexe, les cicatrices, la chair pour tenir la chronique d’une vie mais ce qui, dans son enfance, l’a conduit à devenir lui-même, les expériences fondatrices. L’année dernière paraissait La Pipe d’Oppen, désormais disponible en poche chez Babel, un recueil d’essais, discours, préfaces et entretiens, quatorze textes qui forment un nouveau portrait oblique, en éventail, pour définir son propre art poétique à travers l’analyse de Perec (dans son rapport à Truffaut), André du Bouchet, Nathaniel Hawthorne, Jim Jarmusch et d’autres.

Lydia Flem se souvient. Assumant la référence à Georges Perec et à Joe Brainard (« je me souviens que Joe Brainard écrit dans I remember : « je me souviens que je m’habille complètement avant de mettre mes chaussettes » », elle passe en revue 479 fragments de mémoire, tous centrés sur les vêtements et la mode — 479 et non 480 comme chez Perec, auquel le livre est dédié. Le dix-septième Je me souviens rappelle Sami Frey « en costume sur son vélo, jouant à l’Opéra–comique les quatre cent quatre-vingt « je me souviens » de Georges Perec » et le trois-centième est un « je me souviens que Georges Perec se souvenait de la mode des duffle-coats ».

Je me souviens Perec Je ne me souviens pas Lindon
© Diacritik

Dans le dictionnaire subjectif et irraisonné qu’est Bardadrac (Seuil, 2006, p. 275), Gérard Genette écrit à « Mémoire » que cette dernière a des « parties mates et des parties brillantes » ; « par ses angles morts, ses taches aveugles et ses trous noirs, elle est évidemment un filtre : trier, exclure, choisir, garder et jeter, transformer, interpoler, extrapoler, composent l’essentiel de sa fonction ».
Lister, en somme, penser/classer aurait dit Perec, non ce dont on se souvient mais ce qui échappe à la mémoire immédiate, ce qui se situe dans les angles morts, les taches aveugles et les trous noirs, se voit décentré. Tout ce qu’on ne peut dater ou dont on peine à retrouver l’origine.
Se dire, c’est sans doute explorer les lignes de fuite de la mémoire, ce que nos oublis disent de nous, ce que le futile révèle d’essentiel, l’accessoire de fondamental, les inconduites d’une ligne de vie. Tel est l’art poétique de l’extraordinaire Je ne me souviens pas de Mathieu Lindon qui vient de paraître chez P.O.L.

Depuis quelques livres, Paul Auster infléchit son œuvre vers une dimension (auto)réflexive : on se souvient de son diptyque autobiographique, en 2013 et 2014, Chronique d’hiver, suivi d’Excursions dans la zone intérieure, pendant mental de ce miroir d’encre, non plus le sexe, les cicatrices, la chair pour tenir la chronique d’une vie mais ce qui, dans son enfance, l’a conduit à devenir lui-même, les expériences fondatrices. Cette année paraît La Pipe d’Oppen, recueil d’essais, discours, préfaces et entretiens, quatorze textes qui forment un nouveau portrait oblique, en éventail, pour définir son propre art poétique à travers l’analyse de Perec (dans son rapport à Truffaut), André du Bouchet, Nathaniel Hawthorne, Jim Jarmusch et d’autres.

Le lexique personnel de Nick Cave (liste 18)
Le lexique personnel de Nick Cave (liste 18)

Dès sa dédicace, tout est liste dans Au bonheur des listes de Shaun Usher, récemment paru aux éditions du Sous-Sol. Manière de revoir l’ensemble de la structure de tout livre comme une liste de listes : les pages (liste), la table des matières (liste), l’index (liste), les remerciements (liste), etc. (liste virtuelle)…
La liste répond à la tentation d’un Penser / Classer cher à Perec — d’ailleurs présent dès la Liste 3 avec sa Tentative d’inventaire de tout ce qu’il a bu et mangé en 1974 —, d’une volonté de maîtrise : ne rien oublier, consigner avec les listes de courses (Galilée, Michel Ange), les listes de livres préférés d’Edith Wharton, celles de livres à lire pour Hemingway ; prendre ou conserver un pouvoir (décalogues et commandements, ici ceux de l’escroc, de la mafia ou les 11 commandements d’Henry Miller). Mais la liste répond aussi à une poétique, ce que ce livre illustre magnifiquement.