Jean-Luc Godard

Dans le chapitre « Sur un État qui périt faute de nom. » de son roman L’Homme sans qualités, Robert Musil analyse pourquoi il était quasi impossible pour les Autrichiens de s’identifier à la double monarchie austro-hongroise : « […] les Hongrois, une fois pour toutes, n’étaient que hongrois, et ce n’est qu’accessoirement qu’ils passaient aussi, aux yeux de ceux qui ne comprenaient pas leur langue, pour des Austro-Hongrois ; les Autrichiens, en revanche, n’étaient, à l’origine, rien du tout, et leurs autorités voulaient qu’ils se sentissent également austro-hongrois ou autrichiens-hongrois (il n’y avait même pas de mot exact pour dire la chose). D’ailleurs il n’y avait pas d’Autriche du tout. […] Depuis que le monde est le monde, il n’est pas un seul être qui soit mort faute de nom ; on n’en a pas moins le droit d’ajouter que c’est ce qui arriva à la double monarchie autrichienne et hongroise et austro-hongroise : elle périt d’être inexprimable. »

Le Musée archéologique de Naples a inauguré la semaine dernière une exposition intitulée Amours divins (Amori divini) qui aura cours jusqu’au 16 octobre 2017.
Du riche trésor pompéien jusqu’au répertoire de l’époque moderne, les commissaires proposent un parcours consacré au double motif de la rencontre amoureuse entre les hommes et les dieux et des multiples métamorphoses qui se produisent au confluent de ces deux mondes antagonistes.

Jonathan Franzen
Jonathan Franzen

Jonathan Franzen l’écrivait en 1996 déjà, dans Perchance to Dream, un article publié dans le Harper’s : « Nous vivons dans une culture fortement binaire ».
Une phrase à laquelle on pense en lisant l’exergue de Purity, son dernier roman qui sort en poche, chez Points, « Die stets das Böse will und stets das Gute schafft », empruntée au Faust de Goethe (ou d’ailleurs au Maître et Marguerite de Boulgakov, même exergue), sans référent, sans non plus la question initiale :
« — Qui es-tu donc, à la fin ? — Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien. »

Kateb Yacine – Sony Labou Tansi – Aimé Césaire

Les trois ouvrages que nous présentons ont la particularité de se construire sur des rencontres, des amitiés, des connivences. Ils redonnent ainsi une dimension humaine, parfois un peu oubliée par la critique littéraire, sans sacrifier la part d’analyses et de transmission des savoirs, indispensable. Ils se concentrent autour de trois figures prestigieuses : Kateb Yacine (Algérie, 1920-1989) – Sony Labou Tansi (Congo, 1947-1995) – Aimé Césaire (Martinique, 1913-2008).

Liliane Giraudon par Marc-Antoine Serra
Liliane Giraudon par Marc-Antoine Serra

Suite des entretiens d’Emmanuèle Jawad autour de « création et politique ». Après Véronique Bergen, Nathalie Quintane, Sandra Moussempès, Leslie Kaplan, Vannina Maestri, Marie Cosnay et Jennifer K Dick et Marie de Quatrebarbes, c’est aujourd’hui Liliane Giraudon qui évoque les implications poétiques et politiques de son travail.

Yoko Tawada
Yoko Tawada

Si le regard animal, l’animal que nous regardons et qui nous regarde font depuis toujours partie des préoccupations humaines, ne serait-ce que pour scruter la part animale dans chacun de nous, la visibilité de cette préoccupation a beaucoup augmenté depuis la circulation incessante des images et des informations dans les réseaux mondialisés. Il ne se passe pas une journée où lorsque nous ouvrons Facebook il n’y a pas un chat qui nous regarde, un quelconque film animalier qui essaie de nous égayer ou au contraire d’éveiller notre mauvaise conscience de carnivores. La littérature n’est pas en reste depuis les fables de La Fontaine, Le silence des bêtes d’Élisabeth de Fontenay ou récemment La défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, pour ne nommer que ceux qui me viennent spontanément à l’esprit. Les animaux ont obtenu droit de cité, même si cela ne change pas grand-chose à leurs conditions de vie. L’animal est donc une histoire médiate, et Davy Crockett avait raison de dire qu’ « il semblerait plus facile de rencontrer l’humain qui a vu l’humain qui a vu l’ours que de rencontrer l’ours lui-même ».

Jonathan Franzen

Jonathan Franzen l’écrivait en 1996 déjà, dans Perchance to Dream, un article publié dans le Harper’s : « Nous vivons dans une culture fortement binaire.» Une phrase à laquelle on pense en lisant l’exergue de Purity, son dernier roman, « Die stets das Böse will und stets das Gute schafft », empruntée au Faust de Goethe — ou d’ailleurs au Maître et Marguerite de Boulgakov, même exergue —, sans référent, sans non plus la question initiale : « — Qui es-tu donc, à la fin ? — Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien. »

L’exergue de Purity, en allemand non traduit, ouvre à un questionnement qui n’est pas une interrogation de l’identité mais de cette binarité du bien et du mal, l’un envers de l’autre ou résultat paradoxal de l’autre. Telle est notre culture contemporaine, celle dans laquelle nous vivons, pour reprendre l’article de 1996 : notre contexte et dans Purity, la civilisation d’Internet et des lanceurs d’alerte, du journalisme en ligne, des réseaux, l’ère de la transparence et d’une forme de paranoïa, celle des mails et SMS, d’une communication accélérée et, en partie tyrannique.

Hanns Zischler
Hanns Zischler

Ruhla Uhren gehen nach wie vor

Dans son Visas d’un jour (Bourgois, 1994), Hanns Zischler cite cette publicité, dont la RDA avait le secret et qui par son sens à double détente pouvait aussi nourrir l’humour est-allemand : Les montres Ruhla marchent hier comme aujourd’hui ou Les montres Ruhla retardent autant qu’elles avancent. Par ailleurs, ce n’est même pas sûr qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, car ladite publicité n’est pas documentée.

rubon53

En 2014, Laurent Margantin entame un projet que l’on pourrait qualifier de prométhéen : traduire les 1000 pages du Journal de Kafka. Traduire et non retraduire tant la version qu’il propose est différente de celle à laquelle les lecteurs français avaient alors accès (signée Marthe Robert), une version amendée par Max Brod, coupée, délestée de tout ce qui pouvait faire scandale (la fréquentation des bordels) ou paraissait extérieur à la pratique diaristique : les fragments de récits, un chapitre de l’Amérique en cours d’écriture.

Pourtant le journal que Kafka écrit de 1910 à la fin de sa vie (1922, deux ans avant sa mort) n’est pas ce texte rangé et lissé : c’est une « forêt sombre » (première image du premier cahier, « Est-ce que la forêt est toujours là ? La forêt était encore à peu près là »), un labyrinthe de notations ou fragments souvent non datés, un désordre volontaire mêlant quotidien et écriture, un laboratoire intérieur et poétique, une fresque du Prague de l’époque, des portraits, dessins, etc. C’est cette Babel qu’il fallait rendre, celle que traduit magnifiquement l’entreprise de Laurent Margantin.

Palerme
Palerme

« Sans la Sicile, on ne peut pas comprendre l’Italie, ni ce lieu antique, changé et changeant, qui s’appelle la Méditerranée », écrit Vincenzo Consolo dans De ce côté du phare. A l’instar de ses illustres prédécesseurs, Giovanni Verga, Salvatore Quasimodo, Elio Vittorini, Consolo voue un amour vif et passionné mais toujours lucide à son île natale. C’est un amour qui est conscient du désastre progressif que la Sicile a vécu, théâtre des supercheries et de la violence mafieuse et étatique. L’île devient ainsi dans son œuvre, le theatrum mundi à partir duquel l’auteur réfléchit sur la condition humaine. Le regard qu’il porte sur cet espace insulaire nous fait dès lors découvrir la réalité italienne et dessine en même temps une véritable altérité anthropologique. Car entre douleur et amertume, le visage de la Sicile s’est créé en se mêlant sans cesse à d’autres visages qui fondent une harmonie ontologique à partir de laquelle Consolo nous demande de continuer à résister.