Philippe Savet : « Ganymède ne monte pas vers l’Olympe, il descend dans la nuit, dans les clubs, dans l’addiction » (Mille millilitres de Ganymède)

©Perrine Geoffray

Ça commence par un trou : sur la première page de mon service de presse, la page est trouée. Je comprends que c’est l’auteur qui me l’a poinçonnée, et déjà, je me dis : cette lecture va vraiment m’intéresser, c’est certain.

Le livre s’appelle Mille millilitres de Ganymède ou les cinq ou six trous du monde : une histoire d’addiction et d’homosexualité — alors, que dire de plus ? Le 9 janvier 2026, la librairie Les mots à la bouche reçoit Philippe Savet pour son premier roman paru au Nouvel Attila, et je dois animer la rencontre.

Philippe Savet détourne la figure de Ganymède pour écrire une catabase contemporaine : celle d’un jeune homme queer, addict, insaisissable, dont l’absence fait proliférer les discours, les hypothèses, et les récits plus ou moins normatifs. Livre à trous — trous du corps, trous de mémoire, trous dans le texte, trous dans le monde, trous de mythes —, le roman met en tension l’oralité et l’effacement, l’exposition et la fuite, l’écriture comme moteur autant que comme impasse. À travers une polyphonie de voix (familiales, médicales, policières, médiatiques), il interroge par la littérature ce qui se joue quand un corps disparaît : qui parle ? au nom de qui ? et à partir de quels cadres de lisibilité imposés ?

Ce qui suit est la retranscription de ma rencontre avec l’auteur le 9 janvier 2026 aux Mots à la bouche.

J’ai entendu parler de ton livre pour la première fois il y a quelques mois, par ton éditeur, Benoît Virot, qui m’a dit qu’il allait publier un truc super en janvier, un premier roman ; et je pense même qu’il a dit : un livre super, queer, trash, romantique et tendre. Peut-être qu’on peut commencer par ça, avant de parler du texte, parce que je crois savoir que ce livre a mis un peu de temps à arriver entre les mains de Benoît, ton éditeur. Est-ce que tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

J’avais terminé le livre depuis un moment déjà, mais je ne savais pas vraiment quoi en faire. À l’époque, je travaillais dans l’édition, dans les mêmes bureaux que Benoît, et j’étais trop intimidé pour lui remettre le manuscrit directement. Je l’ai donc envoyé par mail, sous pseudonyme.

Le manuscrit s’est perdu dans ses mails pendant presque deux ans. Jusqu’à ce qu’il réapparaisse par l’intermédiaire d’un autre éditeur avec qui j’échangeais. Benoît a tout de suite reconnu le titre et compris qu’il s’agissait du même manuscrit reçu deux ans plus tôt qu’il n’avait pas eu le temps de lire.

Même si désormais il connaissait bien ma véritable identité, il a écrit à mon pseudonyme pour m’annoncer son désir de me publier. J’ai trouvé ça drôle. Ça a scellé notre lien.

Avec le recul, je crois que ce délai a été bénéfique. Le livre a eu le temps de mûrir, de se déposer. Et quand on a commencé à correspondre, nos échanges ont été beaucoup plus fluides, parce que nous ne travaillions plus au même endroit. J’ai pu bénéficier de ses conseils et de sa créativité, au bon moment.

Tu l’avais envoyé sous pseudonyme, alors ? Tu te souviens lequel ?

Oui, c’était Manuel Vesta. Manuel est mon deuxième prénom et Vesta l’anagramme de Savet.

Comme je disais, Benoît me parle de cette publication depuis quelque temps, et puis il y a quelques semaines, j’ai reçu ton livre par La Poste. En l’ouvrant, la première chose sur laquelle je suis tombé, c’est ta dédicace, qui finit par : « PS : seuls les trous survivront ». Puis vient le titre du livre en entier : Mille millilitres de Ganymède ou les cinq ou six trous du monde : une histoire d’addiction et d’homosexualité. Et puis je réalise aussi que tu as troué certaines pages du livre. Avant même de commencer à lire, je me suis dit que vous m’aviez offert un livre à trous. Alors revenons aux trous de la dédicace, des pages, du titre : c’est quoi, cette histoire de trous ?

Les trous sont venus assez tard dans l’écriture. Enfin, au départ, je n’avais pas du tout conscience que ça allait devenir un motif aussi envahissant. Bien sûr, il y avait la notion de g-hole qui m’intéressait et qui impliquait que le personnage ait des trous de mémoire à cause de la consommation de GHB. Ces absences diluent complètement son écriture qui devient comme fragmentée, comme si quelque chose s’échappait en permanence.

Et puis il y a eu les trous du corps, le personnage lui-même devient un corps troué. Il essaie de se remplir, mais tout fuit. J’ai souvent pensé à l’image du tonneau des Danaïdes : on verse quelque chose et ça fuit aussitôt. Rien ne tient. Cette image s’est imposée peu à peu et a fini par contaminer tout le texte.

Il y a quelque temps, je suis retombé sur mon Tumblr. Ça m’a frappé, toutes les images que je repostais à l’époque dessus. Il y avait énormément d’images de trous. Des trous dans le sol, des effondrements. Il y a même ces trous qui se forment d’un coup — je ne sais plus comment on appelle ça — mais on voit parfois des voitures sur l’autoroute, et soudain la route s’effrite, la voiture tombe parce qu’un trou s’est formé. En fait, mon Tumblr, c’était ça : des trous partout. Des trous et des choses qui s’écroulent. Ça a toujours été une obsession, clairement. Et je pense que ça a complètement imprégné le livre.

J’avais aussi une obsession particulière pour les fissures, les plaies. Par exemple, dans ma chambre quand j’étais ado il y avait plein de lézardes. Le plafond craquelait, les murs s’ouvraient. Et moi, j’adorais ça. J’avais l’impression que les matériaux étaient vivants, qu’il y avait une sorte de vie torturée tout autour de moi. Que les lieux avaient une mémoire, qu’ils respiraient, souffraient.

(Les trous qui apparaissent sur les routes sont appelés des nids-de-poule. Ils se forment lorsque l’eau s’infiltre dans les fissures de la chaussée. En gelant, l’eau se dilate, fragilise l’asphalte et entraîne sa dégradation.)

Je dois t’avouer que, comme mes cours de grec remontent au lycée et que je n’ai pas une très bonne mémoire, j’avais un peu oublié qui était Ganymède. Quand j’ai commencé à lire ton livre, j’étais avec un ami qui a étudié la mythologie à la fac, et il m’a dit : « Ganymède, c’est le twink de Jupiter ». Toi, j’ai l’impression que tu te sers du mythe comme d’un miroir ou comme d’un masque pour écrire, et que tu détournes complètement la figure de Ganymède en réécrivant la légende au négatif. Est-ce que tu peux nous parler de ce que représente Ganymède pour toi, et de la manière dont le détournement de ce mythe t’a servi pour écrire ce livre ?

Je ne sais pas exactement quand Ganymède est entré dans ma vie. J’ai l’impression qu’il a toujours été là, comme une figure un peu souterraine, un fantôme. La mythologie a été très importante pour moi assez jeune, notamment parce que c’était l’un des rares endroits où le désir entre hommes existait, même si ce désir était extrêmement codifié, souvent violent, et rarement interrogé du point de vue de celui qui le subit.

Ganymède, c’est l’éromène par excellence. Oui, on peut dire que c’est le twink de Jupiter, si on utilise un vocabulaire contemporain. Ce qui m’a toujours frappé, c’est qu’on ne lui donne jamais vraiment la parole. On ne sait pas ce qu’il pense de son enlèvement, s’il le souhaite, s’il le refuse, s’il le comprend. Il est surtout un objet de désir, un corps déplacé.

En réécrivant le mythe au négatif, j’ai essayé d’imaginer ce qui se passerait si Ganymède n’était pas enlevé. S’il restait là. Aujourd’hui. Échappant à sa destinée. Dans mon livre, il ne monte pas vers l’Olympe : il descend. Il descend dans la nuit, dans les clubs, dans l’addiction. Il cherche son Jupiter, et ne comprend pas pourquoi il n’a pas été choisi, pourquoi il n’a pas été emporté. L’enlèvement revêt pour lui une sorte de révélation sacrée. Le seul moyen d’être intégré au monde. C’est une quête initiatique.

Ton livre est aussi un livre sur une disparition — j’ai même envie de dire : sur une disparition inquiétante. Il commence ainsi : Ganymède ne rentre pas de soirée, il a disparu. Est-ce que tu pourrais nous parler de la disparition dans ton texte, et aussi de l’enquête qui se déploie autour de cette disparition, et de ce qu’elle te permet de faire littérairement ?

La disparition crée tout de suite un déséquilibre, la déchirure qui permet au livre de s’ouvrir. Dès le début, je voulais que le lecteur ne puisse pas s’installer confortablement. On ne sait pas ce qui est arrivé à Ganymède, et cette incertitude ne se résout jamais complètement. Ce qui m’intéressait, c’est que la disparition ne soit pas seulement un fait narratif, mais quelque chose qui se propage. À partir du moment où Ganymède disparaît, il devient paradoxalement omniprésent. Il est partout dans les paroles des autres, dans leurs hypothèses, leurs souvenirs, leurs projections.

Il y a une forme d’enquête, oui, mais ce n’est pas une enquête qui mène à une vérité. C’est plutôt une enquête qui révèle les angles morts, les non-dits, les contradictions. Chaque personnage fabrique sa propre version de Ganymède, et aucune ne suffit. La sœur, les parents, les amis, tous parlent à partir de leur place, de leurs peurs, de leurs culpabilités. La disparition oblige à parler. Elle force les récits à surgir, même quand ils sont maladroits ou violents.

Et puis, littérairement, la disparition permettait aussi de faire disparaître l’auteur. De me retirer. Ganymède n’est plus là pour dire « je ». Ce sont les autres qui parlent à sa place.

En te lisant, on se pose souvent la question : qui parle ? voire : qui écrit ? J’ai eu l’impression que c’était une manière assez nette d’échapper au discours de soi, avec cette multiplicité des formes — poésie, tracts politiques, pages de forum, discussions rapportées. Tu déjoues un peu le truc de l’autofiction, de l’identité, des étiquettes. D’ailleurs, la première phrase du livre, c’est : « Pour ne pas raconter mon histoire je suis devenu mytho. » Est-ce que cette idée de désidentification en littérature te parle ? Et est-ce que tu penses qu’il faut être un peu mytho pour pouvoir écrire ?

Tu as raison, c’est un peu ça. Dans le livre, je me dilue moi-même à travers le personnage de Ganymède, qui est complètement fluide lui aussi, et ça me permet, d’une certaine manière, de me cacher.

Ce que j’aimais bien avec l’idée d’être mytho, c’était justement de pouvoir perdre le lecteur — le perdre à plein d’échelles. Qu’on ne sache jamais vraiment qui parle, qui est le narrateur. Même à la fin, avec les poèmes : ils sont envoyés à un éditeur, mystérieusement, et tous les proches se demandent qui a envoyé ces textes. Est-ce que ça veut dire que Ganymède a mis en scène sa disparition ? Qu’il invente ce mystère autour de lui pour se créer un mythe ? J’avais envie qu’il y ait plusieurs clés de lecture, pour que les lecteurs et les lectrices puissent se projeter dans le livre, se faire leur propre idée du personnage, et se retrouver eux-mêmes dans une forme d’enquête — je ne sais pas si on peut vraiment parler d’enquête — mais en tout cas dans cette position un peu voyeuriste, presque perverse, qui consiste à lire les textes d’un personnage qui n’a peut-être pas demandé à ce qu’ils deviennent publics.

J’avais aussi envie de jouer avec ça, parce que Ganymède a eu besoin d’écrire, d’exorciser des choses à travers sa poésie. Les poèmes sont retrouvés, puis publiés, mais il fallait passer par toute une série de stratagèmes pour les mettre à distance. Et je crois que cette mise à distance est aussi une manière, pour lui, de se sauver lui-même, de s’extirper de ses propres mots.

D’ailleurs, en te lisant, j’ai aussi eu l’impression que ton livre était traversé par des discours qui ne sont pas les tiens — discours médicaux, policiers, administratifs, parfois moralisateurs — et que l’écriture servait à les faire entendre tout en les déplaçant. Est-ce que, pour toi, écrire ce livre, c’était aussi une manière de reprendre la main sur des récits qui confisquent habituellement la parole des corps addicts, homosexuels, disparus ?

En fait, je trouvais intéressant de réfléchir à la manière dont cette disparition aurait pu être médiatisée. Parce qu’on dit disparition inquiétante, et même si ça peut se passer de plein de façons, là, dans le livre, il y a cette disparition mystérieuse, et on ne sait pas très bien si c’est une fugue ou non. En même temps, il y a la lettre du début, que Ganymède laisse à ses parents avant de disparaître, et qui peut effectivement faire penser à une fugue. Mais malgré ça, la police va venir fouiller sa chambre pour essayer de trouver des indices.

Ce qu’ils retrouvent, ce sont des bidons de GHB. Et je pense que j’extrapole beaucoup dans le livre, parce que dans la réalité, en retrouvant des bidons de GHB, ça ne part sans doute pas aussi loin. Enfin, pas si loin que ça. Mais là, dans le texte, ça passe à la télé, ça devient un phénomène de société, quelque chose qui dépasse tout le monde.

Comme si cette histoire permettait de raviver l’intérêt morbide des médias pour les personnes queers. Et j’avais envie de montrer comment, au moment où le personnage disparaît, il se disperse, se dissémine. À partir de là, on ne peut plus le saisir, ni le contenir. Et ça, je crois que c’est une des grandes phobies de la société hétéro : ne pas être capable de localiser les personnes queers, de les assimiler à une norme. Cette impossibilité de retrouver le personnage, de le définir, c’était quelque chose qui m’intéressait beaucoup. La menace de la disparition comme une forme de contagion.

Il y a un passage précis que j’ai écrit peu après une affaire très médiatisée sur une star qui a eu un accident grave alors qu’il était sous substances. Cette surmédiatisation m’avait beaucoup intéressé : comment les médias peuvent se saisir d’un fait divers, et comment un corps addict, pédé, devient le symptôme d’une dérive, l’incarnation d’une déviance. Et je me suis dit que ça pouvait aller très vite, très loin dans le réel.

Ce qui m’a toujours frappé, c’est la vitesse avec laquelle un corps peut devenir un dossier pour les médias. Un corps queer, addict, qui disparaît, devient presque immédiatement un objet de savoir. On parle sur lui, à sa place. On le décrit, on le diagnostique, on l’interprète. Et souvent, ces discours sont des idéologies et disent beaucoup plus sur la norme que sur la personne elle-même.

D’ailleurs, cette multiplicité des discours, ces dialogues et ces monologues, au bout d’un moment, ça m’a presque donné l’impression de lire une tragédie grecque contemporaine. Est-ce que tu peux nous parler de ton rapport à la tragédie, et si tu avais comme intention d’en écrire une ?

Je ne me suis pas dit que j’allais écrire une tragédie, ni même que j’écrivais une tragédie. Mais c’est sûr qu’il y a quelque chose de cet ordre-là, le destin inévitable du personnage, sa souffrance physique et morale, son intégrité sociale mise à mal. J’aime beaucoup les tragédies, leur oralité. L’oralité, ça me plaît énormément : l’une de mes plus grandes inspirations, c’est Sarah Kane. Le théâtre, la violence, les écritures de plateau… ça a toujours été central.

J’avais aussi envie que tous les personnages soient comme poussés sous le projecteur par la disparition de Ganymède. Comme si, en disparaissant, il les obligeait à apparaître, à devenir vulnérables à leur tour. Tout à coup, les personnages se retrouvent sur scène et doivent se défendre. Se défendre de qui ils ont été, de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils auraient pu faire, de ce qu’ils n’ont pas fait.

Comme un chœur antique.

Oui, notamment avec les sœurs. Il y a Callisto, qui est la sœur la plus présente, mais il y a aussi les autres sœurs, Europe et Io. Elles n’ont pas toutes la parole, mais je les voyais un peu comme un chœur antique.

Après, plus que la tragédie en tant que forme, il y a surtout plein de mythes différents qui m’ont habité, plein d’images tragiques et dramatiques.

Et c’est marrant, ce que tu dis sur l’oralité ; et effectivement, il y a beaucoup d’oralité dans ton texte. J’ai presque envie de dire que l’oralité, c’est un peu l’inverse du trou. L’organe oral — qui est malgré tout un trou — est à l’opposé de l’organe du trou. (Même si ce trou-là, oral, peut faire autre chose que parler, bien sûr.)

Il y a une vraie polyphonie ça c’est sûr… Comme si on essayait de combler le silence, donc combler les trous… avec beaucoup de bouches…

Toujours à propos d’écriture, j’ai beaucoup aimé les passages de ton livre qui parlent d’écriture plus ou moins frontalement. J’ai eu l’impression que ton texte disait très bien à quel point l’écriture est à la fois une injonction venue de nulle part, une bénédiction autant qu’une malédiction, mais aussi quelque chose d’assez inutile — dans le sens où elle ne permet pas de guérir ni de combler un manque. Qu’est-ce que tu penses de ça ?

L’écriture a été un médium important pour moi, depuis très longtemps, et j’attendais que l’écriture me sauve. Pendant longtemps, j’ai vraiment cru que l’écriture allait me sauver. Très jeune, ça a été une sorte de refuge. Je lui ai donné une place presque sacrée. Comme si l’écriture était magique aussi et qu’on pouvait, par l’écriture, changer les choses.

Et puis, avec le temps, en grandissant, je me suis rendu compte que ce n’était pas vrai. Enfin, pas si simple, en tout cas. L’écriture est un espace où tu te sens bien, où tu te sens en sécurité jusqu’à qu’elle te dépasse. Alors elle devient presque — pas une punition — mais quelque chose de plus dur, quelque chose qui peut te faire du mal.

Je pense que c’est ce qui advient au personnage du livre. Par l’écriture, il arrive à comprendre ce qui lui arrive, à exorciser ses désirs, ses addictions. L’écriture devient une sorte de moteur pour lui. Il y a ce mouvement d’écrire pour se libérer, s’en sortir. Et en même temps, l’écriture l’envahit, le bouffe, devient plus forte que lui, prend sa place…

On pourrait lire ce texte comme un livre d’amour, un amour qui ne sauve pas, qui n’excuse rien, mais qui permet quand même de dire : « cette liberté-là est la mienne ». Est-ce que c’est une définition de l’amour qui te parle ? Et est-ce que ce texte existait aussi parce qu’il y avait quelqu’un à qui l’adresser ?

Oui, c’est clairement un livre d’amour. Ou peut-être plutôt un livre de chagrin d’amour. Ganymède est quelqu’un de très romantique, et il tombe souvent amoureux de personnes qui ne sont pas forcément bonnes pour lui. Il en a conscience, mais il y va quand même. Sans doute parce qu’il ne s’aime pas assez lui-même. Il se tend des pièges pour trouver sa liberté à l’intérieur de ses enclos. Ça le rassure sans doute d’être captif en amour.

Ganymède est obsédé par quelqu’un qui n’existe pas vraiment : Jupiter. Et il cristallise beaucoup autour de lui, tout en sachant très bien qu’il se fait du mal en fixant ses désirs sur lui. C’est comme s’il tendait les deux bras pour qu’on lui taille les veines. Et il en a conscience. Et il le fait quand même. Il utilise cette souffrance comme un moteur pour écrire.

Il se place volontairement dans des positions de faiblesse, de proie. Il accepte des choses qui le blessent car il trouve quelque chose de fertile dans la blessure. Je crois que c’est aussi lié à mon rapport à l’écriture : il y a quelque chose de pervers dans ce rapport à soi… Je ne dis pas que c’est volontaire, ni que c’est uniquement ça, mais il y a cette idée-là, un peu bête, de souffrir pour grandir. En tout cas, c’est comme ça que grandit l’adolescent Ganymède, dans une sorte de périple initiatique qui l’oblige à dévier du droit chemin, à s’autodétruire, une sorte de catabase.

J’ai l’impression que ça dit aussi quelque chose des vécus transpédégouines : l’impression qu’il faut en passer par-là.

Tout à fait.

Je voulais finir cet entretien en parlant des lieux de ton texte : l’appartement des parents, la chambre d’ado, les clubs, Paris, Rome, New York. En fait, il n’y a que des lieux de passage, qu’ils soient normatifs ou anti-normatifs, en tout cas aucun lieu n’est un refuge — même pas l’écriture. Alors finissons comme ça : déjà, est-ce que tu veux nous parler de ces lieux, et surtout, dans quel endroit est-ce que tu penses que Ganymède a trouvé refuge, et repos ?

Où est-ce que Ganymède trouve refuge ? J’ai presque envie de ne pas répondre à cette question. Ou plutôt d’avouer que je ne sais pas. Dans la mythologie qu’il se crée lui-même, c’est bien ça qu’il essaie de faire : trouver un endroit où il peut enfin respirer. La disparition, c’est aussi une manière de sortir des sentiers battus, des lignes droites dans lesquelles on essaie de le maintenir. C’est s’aventurer ailleurs. Pour moi, il n’essaie pas tellement de s’enfuir. Il n’est pas dans la fuite. Il est plutôt dans une forme de quête, d’aventure, à la recherche d’un endroit où il pourrait s’en sortir.

Et toute la partie sur les « cinq ou six trous du monde », cet imaginaire mythologique autour de l’existence possible d’un sixième trou qu’on ne connaîtrait pas, va dans ce sens-là. Peut-être qu’il est parti à la recherche de ce trou, justement — comme d’un lieu paisible où s’effondrer.

Merci à Philippe Savet pour sa générosité, à Benoît Virot pour sa confiance, et à Théo pour les « trous de/du mythe ».

Philippe Savet, Mille millilitres de Ganymède, éditions Le Nouvel Attila, janvier 2026, 272 pages, 19€.