6 janvier 2026. Enfermé dans ces chroniques comme dans une prison imaginaire – ou une prison d’air, même si personne ne se prend ici pour Merlin. Au bout d’un certain temps, il faut renouveler les ouvertures – chercher des plans d’évasion. C’est toujours la même chose, on ne tient pas en place, tout en appréciant une certaine forme de stabilité, qui peut conduire à l’immobilité. La neige est tombée hier sur la banlieue ; tout le monde à l’air de s’en étonner, comme si c’était un miracle, ou une malédiction…
Aujourd’hui, le sol est gelé ; et bientôt, ça va fondre. Alors, regarder le paysage enneigé plutôt qu’écrire. D’autant plus qu’enfermé, et sans recevoir le moindre courrier, la quasi-totalité du monde extérieur échappant au regard ne dépose de signe que sur internet (qu’on a plaisir à mettre en veille) où à la radio (qui ne cesse d’égrener son flux répétitif). Mais le journal demeure ouvert, comme une épicerie de quartier, au cas où une idée nous viendrait à l’esprit. So May we Start ?
1. 11 janvier 2026. Toujours en attente de viatique romanesque (ou bien le courrier a été détourné, ou bien les envoyeurs se sont mis en hibernation), je m’intéresse de près à certains livres qui auraient pu rester dans l’ombre en cette rentrée comme toujours fortement hiérarchisée, même s’ils sont de premier ordre. Cette attente est une chance, puisque, grâce à elle, j’ai bénéficié de longues soirées pour approfondir ma lecture d’un ouvrage arrivé par surprise (mais pas par hasard) : Correspondance 1904-1960 de Blaise Cendrars & Georges Sauser-Hall aux Éditions ZOÉ (collection « Cendrars en toutes lettres »). Au fur et à mesure de ma traversée de ce livre passionnant, j’ai placé, comme à mon habitude, quelques morceaux de papier entre les pages qui me semblaient les plus importantes. Maintenant qu’il est l’heure de passer au compte-rendu, je m’aperçois que, de passages soulignés, il y en a trop – en tout cas suffisamment pour alimenter plusieurs épisodes de ces (pourtant longues) chroniques. Il va donc falloir resserrer cette somme par montage : excellente contrainte, mais exercice éprouvant – la mémoire ne cessant de nous rappeler qu’il manque quelque chose. Cependant, une fois débarrassé de tout regret, ce mode de resserrement devient plutôt un jeu.

Quelques rappels tout d’abord : Blaise Cendrars, né en 1987, est mort en 1961 ; son frère Georges (1884-1966), juriste de renom international, a eu une vie un peu plus longue, tandis que sa belle-sœur, Agnès Hall (1884-1939), très présente dans ces échanges où les trois font la paire, a eu une vie relativement brève. Il faut ensuite noter que la découverte de cette Correspondance a été singulière : « Alors qu’on pensait que Blaise Cendrars avait rompu les liens avec sa famille, un ensemble insoupçonné de plus de quatre cents missives a été dévoilé lors d’une vente aux enchères en 2009. Il est publié aujourd’hui, avec d’autres lettres et photographies inédites retrouvées en 2024 ». Ces échanges par voie postale entre le cadet et l’ainé des Sauser – Blaise Cendrars étant pour l’état-civil Frédéric Louis Sauser, dit Freddy ; et Georges ayant pris pour nom Sauser-Hall après son mariage avec Agnès – démarre au moment du départ de Freddy pour la Russie, en 1904. Au total, 550 pages assez serrées, la quasi-totalité des lettres étant signées Blaise Cendrars (Freddy jusqu’en juillet 1913), alors que bien peu de celles envoyées par Georges ou Agnès ont survécu, ce qui peut nous donner l’illusion que cette correspondance est à sens unique, même s’il est clair que le frère aîné, qui réagissait parfois sur le champ, est demeuré « jusqu’à la fin, un soutien essentiel, protecteur ou contradicteur, de son cadet. »
« Freddy commence un apprentissage chez l’horloger suisse Henri Albert Leuba, d’abord à Moscou puis, dès le début 1905, à St Pétersbourg », écrivent Jehanne Denogent et Christine Le Quellec Cottier, les éditrices de cette Correspondance, accompagnée d’images et enrichie d’annotations. 21 octobre 1904 (Cendrars a 17 ans) : « Dans cette ville tout est perdition sur 100 femmes, 99 marchent et sont malades. Mais vois-tu le soir pas de distraction à la maison je sors, à peine ai-je fait un pas qu’on se fait arrêter par ces femmes c’est terrible et crois-tu qu’il ne faut avoir de la force pour leur résister. Et je leur ai résisté à toutes ! » 5 novembre 1907 (Cendrars est rentré au bercail) : « Hier j’ai été la première fois à l’anatomicum et quoique je m’étais préparé, j’ai quand même été saisi en entrant dans ce tabernacle ! de la science. 30 cadavres raides, jaunes, comme de cire, presque transparents, hommes et femmes, jeunes et vieux, étaient couchés, pendus, assis, pliés dans toutes les poses imaginables. L’un d’un air grave semblait présider une assemblée mais une horrible coupure lui fendait le dos. Un autre, pendu par les pieds, le ventre ouvert, étendait les bras et semblait demander secours et pitié ! […] Et au milieu de toutes ces horreurs, de jeunes, belles, étudiantes, le sourire aux lèvres, causaient, riaient, intriguaient autour de quelques jeunes crevés tandis que d’autres, penchées, les sourcils légèrement froncés, coupaient, disséquaient, anatomisaient !! » Un écrivain est né.
Le 19 juin 1908, à sa « très chère sœur » Agnès : « Pour bien comprendre Baudelaire, il faut avoir surtout beaucoup souffert et être, je l’avance, un peu pervers. Pervers, j’entends par là, se projeter objectivement hors de soi, se voir souffrir, déguster ses douleurs, tâcher d’en éprouver un maximum de volupté, de sensations intellectuelles et physiques : ce qui est un raffinement tout à fait morbide. » Suit une description de ses soirées de lecteur, l’hiver, « dans une vilaine mansarde, entendant tomber goutte à goutte, sur le zinc du toit, [son] désespoir » au point d’avoir « été tenté, plus d’une fois, de saisir la fiole consolatrice contenant le soleil noir du monde ». Pas si facile de couper tant ces lettres s’avèrent éloquentes, donc entraînantes (elles le seront un peu moins quand Freddy, ou plutôt Blaise, sera devenu cet écrivain terriblement productif qui n’a plus besoin de tracer dans ses envois telle ou telle esquisse d’un livre à venir, ou d’un poème – même si, des surprises, il y en aura toujours). 22 octobre 1908, à Georges : « Aujourd’hui même, je me suis conduit comme un fou et, vraiment, si je ne trouvais pas ta lettre en rentrant, je ne sais ce qui serait encore advenu. J’ai passé ces derniers temps dans tous les abattements et désespoirs possibles, j’ai goûté des insomnies et des nerfs surexcités, j’ai joui à l’avance ma vie à venir, j’ai vu mes jours s’écouler toujours les mêmes, je me suis même vu dans le néant et je t’assure, qu’en ces derniers trois jours j’ai vécu dix années de ma vie ! » Certaines lettres, très longues, dépassent largement le caractère anecdotique, de circonstance, des correspondances ordinaires.

Le 12 avril 1909, à Agnès et Georges : « Il y a des jours où je me sens comme au sommet de ma vie : j’ai goûté tout ce que j’avais à goûter ; j’ai joui de ce qui m’était destiné de jouir ; le temps qui m’était accordé est révolu, tout mon passé a disparu et avant de me précipiter dans le gouffre qui m’entoure, d’un coup d’œil flamboyant je saisis l’avenir de tous les êtres. Alors que je suis pris comme de vertige, j’entends distinctement une voix chère qui m’appelle, je vois des bras qui se tendent et, sans un cri, du haut de mon sommet ensoleillé, je me précipite dans l’abîme de la nuit ! Je ne sais ce qui me retient alors et m’empêche de presser la détente du révolver que je serre rageusement entre mes dents ! … » C’est dans cette lettre qu’il confesse sa passion pour Tristan et Isolde de Wagner. Le 29 septembre de la même année, à Georges : « Je crois que ce sont les morts qui s’acharnent et s’étreignent le plus longuement à vous, et vous tirent dans l’abîme, où ils s’énervent pour sûr ! Oh ! Ces morts, ces morts ! que l’on ne peut oublier, qui le jour vous font haïr les vivants, ceux qu’on devrait aimer et la nuit, Incubes et Succubes, vous embrassent et vous subjuguent, eux que l’on devrait haïr ! Le jour, ce sont comme de dégoûtants vers qui vous assaillent et entravent et la nuit des papillons immondes, qui, posés sur votre tête, vous pompent, pompent amour et force et volonté : toute vie ! » Le 26 février 1910 : « Ah ! la musique, ne m’en parle pas, je pleure à chaque fois que j’écris ce mot. » Et le 9 juin, toujours à son frère : « Chaque individu doit vivre individuellement : et moi, pour me sentir tout à fait bien, à l’aise, héroïque et fort, je dois être un peu énervé, beaucoup fumer et être, durant des heures couché sur mon canapé, trempé dans une atmosphère musicale et de rêves imprécis. » Il n’a que plus ou moins 23 ans et dit beaucoup penser à la mort ; il écrit aussi qu’il est « un tout petit enfant » et que « trois fois par jour », il est « touché de l’éclair ». 18 octobre : « Je m’ébats, puis me relève endolori ; mais j’ai vu !… et j’ai senti ! » 5 novembre : « À quoi bon toutes ces petites lumières dans la nuit ? Tous ces petits falots qui s’éteignent aussitôt que parus ? Pour oser illuminer, il faut être fou ou génial. […] Or ma folie est notoire, mes amis les plus intimes en souffrent, me conseillent, veulent m’assagir. / Alors je me demande si je serais [sic] un génie ? Hé ! Hé ! » Puis, le 20 novembre, à Agnès : « J’ai ainsi quelques amours autour de moi […], des visages souriants et doux de femmes que j’aime et qui toutes font la vilaine contraction des sourcils pour me comprendre […]. Ce groupe de visages bien bien-aimés qui veillent sur moi […] se subdivise en trois catégories, à savoir : / Ma mère / Les rencontrées / Les Princesses du rêve. »
Dans une très longue lettre manuscrite à son frère, Cendrars écrit, à l’été 1911 : « Je travaille très peu, presque pas. Je ne sais ce qui m’opprime. Le milieu, par trop mélancolique ? Des paysages d’immensité, gris-bleu, gris pâle, vert pâle, aquarelle délicates ? Ou ces nuits blanches, crépusculaires ? Parfois, quand le soleil rougeoie la nuit entière à l’horizon, on dirait, que le ciel se relève, un peu sur ses bords, et que l’œil, béatifié, peut, à travers cette fente ratiboisée, s’élancer dans l’au-delà, vers ces mondes de lumière qu’on entrevoit. Ce mysticisme déliquescent épuise… » Bien entendu, ce montage est, malgré tout, tissé de regrets ; si je ne peux certifier catégoriquement que chaque ligne de cette Correspondance mérite le détour, je n’en suis pas loin ; il faudra à qui me suit, soit imaginer ce qui se trame entre les coupes, soit acquérir le volume et passer un long temps avec : ne surtout pas se contenter de le survoler !
Je reprends. Septembre 1911, une lettre parmi les plus longues, dont j’extrais deux fragments : « Je crois être bien moderne : le règne des dissonances commence, comme en musique. » // « Jouir de la vie et avoir horreur de la vie. – C’est ce que j’appellerais être libertaire, si ce mot n’avait une trop vulgaire teinte d’anarchisme, c’est pourquoi je préfère dire : être libertin. Ce mot a une allure au moins franchement sexuelle. Il est au ban de notre protestantisme contemporain. Il ne me déplairait pas de le relever, de l’anoblir un peu. Le poète serait donc libertin, c’est-à-dire fils de libéré. Comme tel il ne saurait être artiste-pur, absolu. »

Une des contraintes de ce montage, c’est d’y mettre fin quand Cendrars a été amputé du bras droit – donc au début de l’automne 1915 : on aura alors dépassé la moitié de cette somme, le poète de La Prose du Transsibérien n’ayant encore que vingt-huit ans. Le 2 mai 1912, à Georges : « Comment je fais pour vivre ? Je n’en sais rien. Il y a des agonies qui durent dix ans. La mienne durera bien tout autant. Je n’ai qu’une pensée : écrire ! Je suis malade. Mon crâne se fend comme une grenade trop mûre, un sang chaud m’obstrue les yeux, tombe sur mes mains. » Du romantisme juvénile à une forme singulière d’objectivisme, il n’y a qu’un pas. J’ai tué et Kodak (mise en vers du Mystérieux docteur Cornélius) seront écrits de la main gauche. Le Cendrars « immortel » (cependant non académique) se manifeste assez vite, avec une force prodigieuse et de belles prises d’écart. Mais, peu après sa perte de son bras droit, le 11 janvier 1916 : « Mon héroïsme – il n’y en a pas. J’ai fait ce que j’ai fait curieux comme toujours de la douleur, des souffrances, de la bestialité et de l’immense lâcheté humaine. Et c’est tout. Et je suis content comme tout misanthrope qui voit son pessimisme se confirmer. Vanité. » Ce qui nous fait un joli point final pour ce trop bref montage. Car il faut lire ce livre jusqu’aux tous derniers échanges où il est question d’argent, donc de manque, et de terrible fatigue. Puis, le refermant, être saisi par le désir de prendre connaissance des cinq autres tomes de cette collection « Cendrars en toutes lettres » chez ZOÉ, tout en reprenant le chemin de la lecture (par exemple) des Œuvres romanesques précédées des poésies complètes dont avons déjà parlé ici-même, avec enthousiasme, dans un long article dont le titre reprenait ces mots de l’écrivain : Vivre n’est pas un métier. Il n’y a donc pas d’artiste.
2. Quand j’ai rencontré pour la première fois Michel Deguy – c’était au café Le Solférino à Paris, le lundi 2 décembre 1996 –, je le lisais depuis déjà une bonne vingtaine d’années. Nous devions définir cinq thèmes pour une série d’émissions dont l’idée était d’interroger ses liens avec la musique. Je lui avais proposé : d’une part, qu’une d’entre elles concerne, au moins en partie, le rap, puisque à ma grande surprise, il avait écrit à ce sujet un texte aussi bref qu’incisif, Le rapt du rap (repris en 1993 dans Aux heures d’affluence), dont l’incipit – « Rien ne me prédisposait à m’y intéresser (tiens ! un alexandrin !) » – m’avait beaucoup plu ; et d’autre part, que la cinquième et dernière de cette série ait pour titre La musique n’est pas seule, en écho à son livre La poésie n’est pas seule. Pour le reste j’attendais ses propositions. « On pourrait partir de Thrènes» m’a-t-il dit, « des Leçons de ténèbres de Couperin ». Je lui ai alors suggéré de prolonger sa réflexion à partir des Lamentations de Jérémie de Thomas Tallis et de Threni de Stravinsky. Très vite, tout a été bouclé, et on a pu parler d’autre chose, sans devoir compter le temps passé à ces bavardages (comme dirait Roubaud), dont témoignent nombre d’émissions, élaborées de concert, ou d’échanges téléphoniques, de rencontres, parfois par hasard, jusqu’à peu de temps avant sa mort le 16 février 2022. Certains s’en étonneront, mais on s’est beaucoup amusés : moteur puissant pour entretenir un rapport tant amical que professionnel.

Je me souviens aussi qu’un jour, Michel Deguy m’avait donné, avec l’air entendu de qui vous ouvre une porte, un livre de Martin Rueff dont le titre était Icare crie dans un ciel de craie (publié dans sa collection « L’extrême contemporain » chez Belin). Aujourd’hui, de Martin Rueff, je reçois Mode avion, toujours publié à L’extrême contemporain, maison aujourd’hui indépendante, qui ouvre aussi quelques portes pour mieux saisir le labyrinthe Deguy : un livre placé sous le signe du deuil, ce à quoi je suis particulièrement sensible. Du coup, je ressors de ma bibliothèque À ce qui n’en finit pas, dédié à « [sa] femme disparue en mort », que Deguy m’avait envoyé avec ces mots : « musicalement se lève ». Puis, je reviens à Mode avion qui « est écrit “au clair du chagrin”, à la première heure du manque ou du défaut. Il fait une aube à la vie maintenue, au seuil de la perte. Comme tel, ce livre est un tombeau ; comme tel il est une catastrophe : “ne croyez pas que je vais vous replonger dans le néant”. » Impossible, pour commencer, de ne pas reprendre l’étonnant, et pourtant si simple, poème de Rueff placé au Seuil de cet ouvrage :
les
les morts
les morts sont
les morts sont des
les morts sont des gens
les morts sont des gens qui
les morts sont des gens qui ne
les morts sont des gens qui ne pleurent
les morts sont des gens qui ne pleurent pas
les morts sont des gens qui ne pleurent pas comme
les morts sont des gens qui ne pleurent pas comme nous.
Et sur la 4e de couverture : « Les deux ailes de cet avion sont les proses des allégeances et les poèmes des allègements. Dans le cockpit un poète ne répond plus. Il conjugue tous les temps du mode avion. Il est présent. » N’ayant toujours pas de smartphone, je ne pratique jamais le mode avion, mais je comprends [En aparté. Deguy circulait à vélo, de plus, avec un vieux clou. Je me souviens comment il avait brutalement freiné, alors que, m’étant engagé dans un passage piéton avant que le feu ne passe au rouge, je ne l’avais pas vu arriver ; j’ai eu peur qu’il ne chute – mais non !] Martin Rueff : « Lui qui aima tant les voyages au long cours, lui qui aima tant l’avion (“les avions se croisent comme des sabres martiaux” ou “l’avion déchire les nuages [comme un] fauve s’arrachant aux chiens” et aussi, dans L’énergie du désespoir, “sur ses échasses de 33 000 pieds, le Boeing traverse notre marais”) et plus que tout la vitesse, il est passé en mode avion. » // « Ce livre alterne des poèmes (six, c’est-à-dire sept) et des proses (six, c’est-à-dire sept) avec Michel Deguy ». Ce mot, avec, emporte mon adhésion (je ne trouverai le sommeil qu’une fois achevée la lecture de ce livre : « On y entre et on en sort par un seuil. Un dé relance le pas de deux ; c’est pourquoi six, c’est-à-dire : sept – soit en sept mots : “Toute pensée émet un Coup de dés”. Et dans la gamme, si, est la septième. » J’entends alors cet accord : do / fa / si : cinq plus six égale onze demi-tons.
Que dire de plus, sinon que nous sommes touchés, même quand il s’aventure dans des domaines où nous ne sommes plus en capacité d’entendre (nous = je, que j’imagine, comme toujours, pluriel), Heidegger par exemple (qui nous a donné diverses occasions de conversations non-enregistrées avec M.D., sur lesquelles je ne reviendrai pas). Martin Rueff : « Nous qui avons entendu Michel Deguy tonner au bord des tombes, rugir, et murmurer de douleur et transformer ces hurlements en vers et ces vers en poèmes merveilleux, merveilleux parce que, “à chaque fois uniques” et tournés vers l’erreur “de ce qui se cache dans un mort”, nous qui avions été bouleversés par le Tombeau de Du Bellay, par les thrènes de À ce qui n’en finit pas, de Desolatio et du Tombeau pour Yves Bonnefoy, nous qui avions été convaincus par lui que “faire son deuil, ce n’est pas faire son deuil”, et qu’on n’en finira pas de vivre avec les morts, contre le mur de la mort, nous avions fini par sentir, sans vraiment comprendre ce que nous sentions, que l’une ou l’un d’entre nous devait un jour se dresser au bord de la fosse et parler à l’endroit même où il était venu à manquer. »
C’est dire à quel point Mode avion est un livre – essai poème carnet de bord hommage – capital. « “La poésie est le réel absolu” : celle ou celui qui rencontrait Deguy avait à faire avec cela qui est inouï et qui ne supporte pas de tricherie. […] Réel absolu ? Deguy incarnait cette exigence – il ne faut pas prendre sa formule “le poète que je cherche à être” (1996) comme une coquetterie mais comme une tension continue, acharnée vers cet absolu. » Le poète aura été « “l’extrême contemporain” (la formule est de Michel Chaillou) parce ce qu’il aura su, la main ferme, répondre à tout ce que l’époque lui offrait. » // « Ce n’est qu’aujourd’hui peut-être que nous allons comprendre ce que Michel Deguy indiquait par “l’extrême contemporain” – un élan de création par quoi le contemporain se défie de ses séductions immédiates, qui se porte en avant, qui risque à chaque instant de se briser. » Notons enfin, qu’après un de ses poèmes – lui-même titré Mode avion (face 3 sur 7 de ce dé « qui roulerait sur les nuages d’un soir et dont on voudrait examiner une à une les faces ») – qui s’ouvre ainsi : « privez-moi de mon aube / si vous n’êtes plus là / et des lais de terre basse / et des fleuves gris vert / par les renflement sombres / où s’efface votre ombre / si vous n’êtes plus là », Martin Rueff compose une étude d’un autre poème, cette fois de de Deguy, intitulé N’était le cœur (notons qu’il apparaît deux fois dans le livre – c’est dire son importance) :
« N’était le cœur, nous serions sourds
En vie sans doute mais comme les méduses
ou les vipères dérivées
N’était le cœur nous serions sans monde
Le cœur chronique qui nous scande
le cœur constant qui nous surprend
nous arrachant à l’autisme animal lové
Le cœur qui revire nos yeux à l’extase
et nous alerte vers le dehors
N’était le cœur, nous serions sourds
Entends mon cœur entends la douce vie qui marche »
Rueff fait remarquer que « la douce vie qui marche » est repris chez Baudelaire. Mais pour le poète de Recueillement, il est question de tout autre chose que pour Michel Deguy, chez qui « le cœur remplace la douleur et la vie la nuit. […] Chez Deguy, le théâtre des voix met en scène un dialogue avec le cœur qui ouvre à la marche de la vie. »
Il faut lire Mode avion, si l’on veut saisir que « N’était Deguy, le désespoir perdrait toute énergie » ; ou encore (c’est peut-être le plus beau de « l’affaire ») « Il prend le vent pour modèle » : Deguy anémomètre (« Peu de pluie dans les poèmes de Michel Deguy, peu de pluie, beaucoup de ciel et de soleil, et surtout tant de vent »). Et, après avoir relevé que « ce ne sont pas paroles au vent que les paroles du vent et ce qu’elles disent c’est que le vent est beaucoup plus que le vent parce qu’il nous parle et parce que nous l’entendons nous parler », Martin Rueff dépose ces mots qui nous permettent de prendre congé avec émotion : « Un grand vent s’est tu avec son poète. »
3. De Denise Le Dantec, je ne sais que peu de choses, sinon qu’elle a publié un nombre considérable d’ouvrages (environ 70 si j’en crois une liste récente de livres « déjà parus »), et qu’elle a un lien fort avec L’Ile Grande, dans les Côtes d’Armor, lieu de naissance de Yann Paranthoën (1935-2005), le grand tailleur de sons de l’ACR de France Culture. Deux livres d’elle parus à l’automne dernier m’ont intrigué, tant par leur différences que par ce qu’ils ont en commun.

Rosa, publié par les presses du réel, collection « Al Dante », est un petit livre qui nous est présenté comme étant « un appel poético-visuel à la poursuite de toutes les luttes émancipatrices en hommage à Rosa Luxembourg » dont un superbe fragment d’une lettre à Mathilde Jacob est cité en exergue : « C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce “tsvi-tsvi” qui, jusque-là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! »
VIVRE OBSTINÉMENT et NE PAS MOURIR sont écrits en capitales pages 11 et 23 ; mais ce qui sidère le regard, ce sont sept doubles pages où se déploie une étonnante invention graphique :

Ce « réel inouï que seul le poème peut inventer » s’accorde aux mots de Karl Liebknecht : « Malgré tout, ce n’est pas tant qu’il ne faut pas mourir, c’est qu’il faut ne pas mourir » ; ou à ceux, une fois encore, de Rosa Luxembourg : « Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra lire rien d’autre que “tsvi-tsvi” ».
« La lune est suspendue dans le ciel comme un globe de glace. / Les étoiles poursuivent leur course. » Difficile de faire un montage de fragments de ce poème visuel de Denise Le Dantec. Montrons plutôt une deuxième double page :

avant de copier les deux premiers vers de la page suivante : « dont chaque jour / emporte un morceau ». Les doubles pages suivantes sont, graphiquement, plus spectaculaires, mais n’en faisons pas de scan, elles perdraient trop – et ce sera une belle surprise pour qui y ira y voir de plus près.

Comment entre la lumière, aux Éditions Unicité, est un autre livre de Denise Le Dantec, beaucoup plus « classique » formellement ; mais, si la voie change, la voix demeure (écrivant ceci, je m’interroge : la voie ne serait-elle pas plutôt la même, alors que la voix sonne autrement ? Et aussitôt, je suis saisi d’un remords : ne devrait-on pas plutôt employer le pluriel – des voies, des voix ?) S’il sera plus facile cette fois d’opérer des coupes, en vue d’un montage, il n’en reste pas moins que le poème agit dans sa continuité ; on se laisse porter, sans pour autant demeurer passif : travail de l’écoute, même si le visuel préserve une certaine force (par l’image). « Tu machines la poésie comme on a machiné le monde / Tu bois des gorgées de réel / Tu dis : “Ce sont des mots” / Tu fais d’un événement si petit soit-il la chose la plus délicate du monde / Tu troubles les genres / Tu te fies au caractère inépuisable du murmure / Tu cherches le nombre d’or de la langue / Tu ouvres les pétales de la fleur sicaliptique / Tu voles la lumière de sa bouche / Tu manges des pommes pérégrines / Tu crains que tes ailes prennent la pluie / les mers se purgent à la pleine lune / Parlons de perfection, les travaux sont achevés/ Tu interroges la féminité / L’amour est ton sujet / Ton endurance, un geste critique / […] »
Ou encore :
« La mer est face à moi
Debout sur le talus de la grève, j’ai remarqué une pierre qui avait roulé dans l’encoignure de deux rochers. On aurait dit qu’elle agitait la main pour qu’on vienne la secourir. C’était un appel sans mots. En la ramassant, j’ai pensé que j’accomplissais un acte pieux. Elle était dans ma paume comme une pauvre petite chose. Soudain elle a pris son vol en poussant un cri aigu. Je suis restée les yeux fixés au ciel jusqu’à ce qu’un vent me pousse sur le chemin. »
Dans le poème, Lucrèce est sur la table ; Rameau, Couperin se mêlent aux sons du dehors ; on repère des noms de belles disparues publiées par le collectif Change dans les années 1970 : Danielle Collobert, Agnès Rouzier ; et aussi celui d’Ingebord Bachmann (« Toutes les choses sont du silence ») ou de Ludwig Wittgenstein. On retrouve aussi le vent, les heures d’affluence – et nombre d’interrogations :
« Le poème est-il un corps vivant ?
Combine-t-il un ensemble de lieux ?
Est-il pareil à un assaut ?
À un attentat ?
Ton écriture est-elle sans centre ni périphérie ?
Tes notes sont-elles cryptiques ?
Ton incarnation est-elle politique ?
Es-tu un poète sniper ?
[…] »
Et, enfin : « La lumière entre par ce qui est brisé ».
4. 16 janvier 2026. Premier anniversaire de la mort de David Lynch (pourtant annoncée la veille, comme en témoigne la conversation entre David Cronenberg et Jim Jarmusch rapportée dans mon avant-dernière chronique ; mais il semble que, sur son certificat de décès, ce soit cette date). Revu l’an dernier quasiment tous ses films, pour la première fois en Blu-ray – non par réflexe, mais parce que j’aime me faire plus ou moins régulièrement une intégrale des œuvres de mes auteur(e)s favoris (c’est le cas aussi, par exemple, pour Tintin). Je me souviens de la première fois que mes amis et moi étions sortis sidérés d’une projection d’un film de David Lynch. C’était fin décembre 1980 : sortie française d’Eraserhead, plus de trois ans après les premières projections, certes confidentielles, aux USA, ou dans certains festivals (comme Avoriaz en 1978). En période de fêtes, cela n’avait pas intéressé grand monde (mais le bouche à oreille a aussitôt commencé). Quatre mois plus tard, Elephant Man a suivi, avec succès – mais sans combler celles et ceux qui avaient encore en tête les sons et les images d’Eraserhead (rebaptisé par les distributeurs Labyrinth Man!, alors que le titre original est magnifique). Cette petite déception a été amplifiée par Dune ; mais en janvier 1987, Blue Velvet nous a rendu addict à ce monde non-interchangeable: où tout est singulièrement en place – et jusqu’à l’ultime opus (si on excepte d’innombrables formes brèves pour la toile), Twin Peaks : The Return (2017), notre désir de voir et revoir les films de David Lynch n’a jamais faibli : c’est à chaque fois comme un viatique, nous permettant de traverser le jour et de rêver la nuit (et réciproquement).

Retour à cette 63e constellation du Terrain vague avec, pour finir, Ici au quartier, une bande dessinée oscillant entre documentaire, reportage et journal de bord, publiée chez Ouïe/Dire. Elle est l’œuvre d’un étonnant dessinateur, qui a pris pour pseudonyme « le poisson ». De quoi s’agit-il ? « D’une itinérance dessinée en périphérie de Limoges, à Beaubreuil et au Val de l’Aurence Sud », suite à une commande adressée à Clément Bernis (« le poisson » c’est lui) par Limoges Métropole, « au titre du Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain dénommé “Quartiers en Mieux” ». Ici au quartier est, comme il se doit, une bande dessinée de rencontres (avec les habitants de ces quartiers, de toutes origines et de tous âges) ; et un document remarquable sur l’architecture, celle des années 1970 : le Grand S ou l’étonnante piscine de Beaubreuil, « une énorme coupole, comme une navette spatiale, qui s’ouvre comme une citrouille à l’approche des beaux jours », dont le futur proche oscille entre réhabilitation et destruction. Au temps de mes études d’architecture aux Beaux-Arts de Paris (au cours du deuxième tiers des années 1970, justement), j’avais été conduit à faire d’innombrables croquis d’immeubles récents en banlieue (je me souviens d’Ivry-sur-Seine et de La Grande Borne) ; ce souvenir me rend particulièrement sensible à la manière dont « le poisson » s’y prend : à son trait, et à sa grande agilité à traverser les lieux, faisant de toute rencontre un moment aussi simple que privilégié, allant directement à l’essentiel, tout en prenant le temps de saisir au passage des choses fugitives, et d’y mettre du sien : rien de lourd ; peu de nostalgie forcée – juste ce qui a don de parler à qui n’a jamais mis les pieds à Beaubreuil ou au Val.

On ne va pas, une fois encore, tout raconter – la bande dessinée ne se développe pas sur autant de pages pour rien ; et s’il y a à regarder, il y a aussi à lire, à écouter, à comprendre et – reportage oblige – peu d’abstraction ; plutôt un mix d’observation et de recul : manière la plus sensible de pénétrer et de faire passer – notamment l’attente de ce futur, qui ponctue ces virées au présent dans un passé proche, sans rien masquer des problèmes propres à ces zones décentrées (notamment les rivalités entre les bandes propres à chacune), pour en arriver à énoncer que : « franchement, à force de focaliser sur le négatif, on ne regarde plus le potentiel immense qu’il y a ici » – potentiel tant urbanistique qu’humain (l’un n’allant pas sans l’autre).

Avec Ici au quartier, Ouïe/Dire frappe encore un grand coup – non tapageur. Il devrait prendre place dans nos archives, à côté des livres déjà publiés par cet éditeur porté sur l’écoute (signés Edmond Baudoin, Vincent Vanoli, Marc Pichelin & Troubs, Laurent Lomède, Gilles Rochier, etc.) dont nous avons toujours plaisir à rendre compte ici (à suivre)
Blaise Cendrars – Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960, Éditions Zoé, novembre 2025, 624 pages, 27€
Martin Rueff, Mode avion, L’extrême contemporain, novembre 2025, 288 pages, 18€
Denise Le Dantec, Rosa, Les presses du réel, collection Al Dante, octobre 2025, 40 pages, 15€
Denise Le Dantec, Comment entre la lumière, Éditions Unicité, novembre 2025, 128 pages, 15€
« le poisson », Ici au quartier, Éditions Ouïe/Dire, novembre 2025, 200 pages, 25€