Dans son premier recueil, Le bonheur vient d’en bas, la poétesse, artiste, militante et chercheuse nan marci mêle la poésie et la peinture pour construire un refuge à son peuple de traumatisé·es, un soin vénère et politisé – et l’exigence radicale de vérité, contre l’empire de la distorsion et de la violence imposé par les agresseurs.
C’est comme les enfant·es que nan marci dit « nan ». À l’inverse de Nietzsche, qui érigeait le « oui » de l’enfant en figure de l’affirmation de la vie, c’est le refus que la poétesse érige en un principe vital. Refuser, dire « nan marci », c’est poser des limites, affirmer l’existence d’un corps et d’une subjectivité propre, qu’on ne veut plus voir outrepassée, violée. Tout au long du recueil, la langue de nan marci est affectée d’un devenir-enfant, elle transporte des blocs d’enfance : « tiens loulou : la moitié », « [pouahHhH] », « nous on s’en fiche / [gniiiii] / jetés en boule / pantalons tâche ». Elle transporte des souvenirs, cette langue, mais aussi et surtout des affects et des mouvements : le don, la colère, le dégout. Quelle est la fonction de ce devenir-enfant de la langue ?

C’est d’abord une manière de redonner une langue à l’enfance, souvent plongée dans le silence par la domination adulte-enfant, par les violences qu’elle produit et par l’enfermement dans la sphère familiale. À propos des violences intrafamiliales, et notamment de l’inceste, Tal Piterbraut-Merx et Dorothée Dussy, insistent tou·tes deux sur l’importance du silence de l’enfant, cette parole qu’on refuse d’entendre (« oreilles cousues », écrivait Tal). Nan marci propose une stratégie d’alliance enfantine qui consiste non pas à se revendiquer de l’enfance en essentialisant une soi-disant innocence (ou, au contraire, une soi-disant sauvagerie) naturelle, mais à se servir de la langue pour nous mener à une remémoration politique, pour s’approcher d’une certaine vérité brute de la violence et de la domination. Parce que c’est bien de ça dont il est question dans Le Bonheur vient d’en bas, de la violence et du traumatisme : « quand on te reviole / te r’inceste / te retue / et que / comme la première fois / cela te prive de toi ». Nan marci parle elle-même d’une « poésie post-traumatique ».
Pourtant, ce qui est frappant, c’est aussi la douceur de ce texte, sa générosité. Cette langue que nan marci va chercher dans le fond de violence de l’enfance, elle vise également à accueillir et à donner. On peut parler d’une poésie traumacore ou post-traumatique, mais elle est moins sanguinolente, moins à vif que celle que propose par exemple AD Rose. Le Bonheur vient d’en bas est, à beaucoup d’égards, un texte refuge dans lequel l’autrice tisse un espace habitable, un nid de mots, un lieu où reposer le corps blessé, détruit, démembré, traumatisé ; un lieu où se refaire un « corps dont le présent est habitable ». Se refaire un corps, panser, suturer, c’est aussi retrouver une forme d’identité à soi, peut-être mouvante, mais qui repose de la dissociation, ce qui s’exprime par le retour, à plusieurs moments du texte, de ce prénom et de cette affirmation, ritournelle confortante : « je suis Léna ».
Un peuple de traumatisé·es
Ce lieu de refuge, c’est aussi une zone à défendre. Et si ce recueil est bien lieu de soin, il est aussi lieu d’une colère armée qui se manifeste contre ceux qui ne respectent pas les limites, qui les infractent, qui les violent : « ‘Touche læ pas, ellui’ / j’arrache à tes yeux haine / ses yeux cotons / à ta bouche trou / son cou papier / c’est maon franginex / .Dégage. » C’est une zone à défendre habitée de tout un clan, tout un peuple : « on est légion / tu te commandes / un ice tea / → tu jartes → / marci marci ». Un clan de traumatisé·es, de fou·lles, de bizarres, « mon peuple », le peuple de celleux qui ont été abimé·es par la violence.
Le Bonheur vient d’en bas est un texte peuplé. Peuplé par d’étranges créatures peintes par l’artiste, qui sont à la fois douces et inquiétantes. Cette étrangeté (queer ?), on la retrouve dans le texte à travers le rapport au corps (« se cacher dans la broussaille des cils comme dans du foin », « baboum du torse / houle la viande bouche », « mon jolie mains petites / aux veines tapies ») ; mais aussi à travers des verbes qui donnent aux corps d’étranges dons transespèces : « je / poulpe / tes besoins ». Il y a aussi tout un fond sonore, environnement de bruits corporels qui traversent le texte et s’y inscrivent : « kl kl kl kl kl », « CLAC », « BLBLBLBLBLBLBL ». Parfois, ces sons et les expressions plus articulées se confondent, si bien que la graphie du texte s’en trouve brouillée à plusieurs endroits, comme dans le poème « BLBLBLBLBLBLBL ‘Les pouti bulles’ » :

Une éthique du « nan »
Enfin, la langue de nan marci frappe par l’usage de l’impératif : « tiens prends », « touche læ pas », « Dégage », « ridicule-le », « délie », « méfie-toi », « libère ta langue ». Je crois que ces impératifs sont autant de propositions éthiques. À lire Le Bonheur vient d’en bas, on a parfois l’impression d’un Manuel d’Epictète ou des Nourritures terrestres pour un peuple de traumatisé·es et de survivant·es de violence. Je dis qu’il s’agit d’une éthique parce que c’est la recherche du bien qui guide nan marci : « ne consens à manger / que les nourritures les plus hautes / celles qui désinhibent le bien ». C’est une éthique minoritaire aussi construite sur l’expérience de la violence, de la survie et du deuil, et non pas une morale qui serait celle des dominants et qui s’imposerait de manière transcendante. Une éthique produite de manière immanente au vécu traumatique.
Cet aspect éthique est aussi souligné par le thème de la droiture qui revient souvent et fait signe vers une exigence vitale et thérapeutique aussi bien que vers une exigence politique et épistémique, celle de la vérité : « je gagne à la réalité / tu gagnes à la force ». La recherche de la vérité n’est pas celle d’une vérité qui serait fixe, simpliste. La vérité – on sent ici l’hégélianisme sous-jacent de l’autrice – est « une contradiction vivante » pour nan marci. La droiture dont il s’agit n’est pas straightness, elle est justesse. De celles qui permettent de combattre le non-sens imposé par la violence traumatique et de mettre un pied devant l’autre sans s’écrouler à chaque pas dans une mer houleuse de souffrance.

Si Le bonheur vient d’en bas propose une éthique (et une thérapeutique et une politique tout à la fois, parce qu’on y sent poindre une exigence de transformation sociale), c’est parce que nan marci maintient ouvert pour nous l’espoir en un bonheur ou, au moins, en une paix à venir pour les petits monstres traumatisé·es qui constituent son peuple. Si « le bonheur vient d’en bas », c’est bien qu’« il vient », il peut venir. Ce sont les derniers mots du recueil, mots dans lesquels sa beauté et sa justesse culminent : « rencontrer des limites qui furent posées par soi, s’y appuyer, s’augmenter en elles […] rencontrer enfin des vagues solides qui se marchent, et qui donnent à penser que la paix aussi se peut rencontrer. »
Nan Marci, Le bonheur vient d’en bas, éditions Le Dé rouge, décembre 2025, 214 pages, 18€.