Terrain vague (57) – Onze textes brefs

Photo © Christian Rosset

8 novembre 2025. Ça suit son cours. On devrait en arriver, à la fin de l’année, au soixante-et-unième épisode de Terrain vague en deux ans, soit [(2 x 31) – 1] : nombre premier (il en est de même pour la somme de ses deux chiffres). Et si je ne compte que les publications strictement « personnelles » dans ce journal, on aura atteint les 244 épisodes (61 x 4) en 122 mois (61 x 2), ce qui n’est pas le résultat d’un calcul – mais ce nombre est bienvenu, et encourage à continuer.

10 novembre. Celui qui tient son journal de lecture a donc pour mission (loin d’être impossible) d’élaborer cinq chroniques en cinq semaines : textes brefs / prose, essais / bande dessinée / poésie / brocante (permettant d’égrener plus rapidement ce dont il n’a pu, ou su, parler, afin de laisser une trace d’une rencontre, même inaboutie). L’emploi du temps n’étant jamais le même d’une semaine à l’autre, tout se passe de manière assez imprévisible – les choses avançant parfois à pas de tortue, parfois à bonds de lièvre, la contrainte la plus forte étant d’apposer un point final, tout en ne fermant rien.

Faire régulièrement en chapeau de chaque nouvel épisode le point sur la situation peut paraître comique, et parfois même un peu désespérant ; mais ça témoigne surtout d’un goût pour la variation. On ne peut tenir assez longtemps quelque chose – journal ou autre – que si l’on a goût à se frotter à l’art des variations, cette fois-ci sans thème.

11 novembre. Les livres reçus ne sont jamais considérés comme des dus, mais plutôt comme des marques de confiance auxquelles il convient de répondre, sauf s’il y a maldonne. Pour ce 57e épisode, onze d’entre eux (5 + 7 – 1) ont été choisis, parmi les plus brefs et ainsi organisés : 1 + (1 + 3) + 3 + (1 + 1 + 1), ce qui nous fait au total un nombre de signes comparable à celui de la seule Maison vide (mais proposant davantage de pages blanches). So May we Start ?

1. Tête-à-tête de Peter Handke, traduit de l’allemand par Julien Lapeyre de Cabanes, est un livre moins épais encore que Ma Journée dans l’autre pays, son précédent chez Gallimard qui se déployait sur 60 pages (alors que pour celui-ci : 42). Il se lit donc assez vite, d’une traite, tout en incitant à prendre le temps de vivre un peu avec lui, donc à être relu – et plus d’une fois – de manière à l’apprécier mieux à chaque reprise.

Son titre allemand est Zwiegespräch (Suhrkamp, Berlin 2022). Gardant en mémoire les expériences théâtrales de Handke, on pense de suite à quelque chose de dialogué, pensé pour la scène, même si on s’interroge sur le fait que cette conversation s’opère entre une, deux, ou même plusieurs voix, sans jamais trouver de réponse définitive, ce qui est bon signe (« deux » semblant cependant la réponse la plus « raisonnable »). Le titre français, Tête-à-tête, est impeccablement choisi. Quant au théâtre, on songe – et davantage encore à chaque lecture – à un théâtre d’ombre où nombre de projections entreraient, non en collision, mais dans un jeu d’échanges où un corps aurait don de se dédoubler ; ou mieux encore, de se métamorphoser en figures éphémères se coulant dans des éléments de décor surgissant d’on ne sait où. La parole y serait toujours centrale mais, elle aussi, projetée après avoir été enregistrée, et de plus spatialisée à l’intérieur de la stéréo. Mais il se peut que ce que je relève ici provienne d’un rêve noté au sortir de la nuit… Car il faut prendre acte de ce qui est écrit en 4e de couverture : « Ce sont deux voix qui se racontent et s’interpellent, deux amis peut-être, qui déroulent leurs souvenirs et comparent leurs existences. [En aparté. Bien entendu, le mot que je retiens tout d’abord est « peut-être ».] / Et c’est ainsi que le sens apparaît : dans le dialogue entre ces deux êtres, qui entrelace échos de l’enfance habités par la figure d’un grand-père et questionnements éternels, qui fait surgir le rire et la pensée à la fois. »

Le livre est dédié à Otto Sander et Bruno Ganz, les deux anges de Der Himmel über Berlin de Wim Wenders (mieux connu sous le titre Les Ailes du désir), renforçant ainsi le concept de deux voix en dialogue. « À dire vrai, vieil ami : nous sommes deux fous singuliers, chacun à sa façon. Toi qui attends l’afflux d’un peuple encore jamais rêvé, et moi qui dans le rêve éveillé de ses ancêtres, pour ne pas dire aïeuls – veut dire : dans le rêve éveillé d’aujourd’hui –, garde l’œil sur le seul aïeul que j’ai rencontré dans ma vie, mon grand-père.

Mais n’est-il pas mort depuis longtemps ?
Oui, et ?
Vrai encore. Et très bien : continuons de jouer les fous.
Oui, jouons. Ohé. La Paloma. »

Passer à la ligne, est-ce changer de voix ? C’est surtout question de rythme. À chaque fois aussi bien un ou deux mots qu’un monologue courant sur près de cinq pages. Ce « tête-à-tête » passe aussi de celle de l’auteur à celle de son lecteur ou de sa lectrice. À chacun(e) de se faire son petit théâtre d’ombre intérieur – ou de refuser cette idée. À chacun(e) d’entendre la voix du livre, parfois détimbrée, mais jamais dépourvue de rythmes, ou d’accents, donc de vie – donc de bruits : « Près de la propriété de mon grand-père, il y avait autrefois un arbre creux, avec un nid de frelons à l’intérieur. […] Et un soir au coucher du soleil, quand la colonie de frelons avait retrouvé son calme dans le creux de l’arbre, le grand-père, sans perdre un instant, ciment, sable, eau déjà prêts, avait bouché le nid au mortier. Des années plus tard, j’ai entendu le bruit d’une colonie d’abeilles s’échapper d’une crevasse, dans une région rocheuse. C’était comparable au vacarme des frelons emmurés dans l’arbre creux. Et c’était tout autre. Ça venait des profondeurs, ça emplissait l’air. Ça l’agitait, le faisait vibrer, gronder, comme si la fissure dans la roche était la corde d’un monumental instrument à une corde. » Dommage qu’il faille tailler aussi sèchement dans la matière, à la mesure de ces petits livres si denses qui donnent envie que leur auteur ne s’arrête pas en si bon chemin. Mais il est temps de passer le relais, après avoir relevé les titres de deux livres à venir en traduction française : Die Ballade des letzten Gastes (2023, 185 pages) ; Schnee von gestern, Schnee von morgen (2025, 73 pages) ; et repris les derniers échanges de Tête-à-tête :

 « Nous n’avons pas droit au repos. Au repos aucun droit.

Ah, peut-être quand même, de temps en temps – sporadiquement ! Notre retraite, notre cabane, notre gargote, klisia : dans les Sporades, dans la mer grecque orientale, grecque ancienne, grecque ancienne et jeune, éternellement jeune. »

2. La Machine, un important inédit de Georges Perec en français (publié par Le nouvel Attila), ainsi que trois nouveaux titres (les nos 11 à 13) de la collection « Perec 53 » (aux éditions L’œil ébloui) nous donnent l’occasion de rouvrir un dossier qui nous est cher – et d’autant plus cette fois qu’il va être question de Hörspiel (ou jeu pour l’oreille), donc de création radiophonique.

Si mes souvenirs sont bons, c’est au sixième étage de la Maison de la Radio, dans les parages du bureau d’Alain Trutat (où se décidait jusqu’en 1997 le plus aventureux de France Culture), que j’ai croisé pour la première fois Georges Perec, deux ans et demi avant qu’il ne produise Tentative de description de choses vues au Carrefour Mabillon pour l’Atelier de Création Radiophonique (ACR). Du coup, j’associe depuis cinquante ans son nom, et plus encore sa personne physique, à cette forme de radio que les Allemands, plus visionnaires que nous, ont baptisée dans ces années pionnières que furent les sixties Hörspiel. Mais je dois avouer avoir découvert Die Maschine (1968) grâce à un lien proposé par Valentin Decoppet et Camille Bloomfied, les initiateurs de ce volume singulier au nouvel Attila (cliquez sur ce mot « lien » et vous verrez à quel point ça vaut le voyage, même si votre allemand est aussi rudimentaire que le mien), donc aujourd’hui même. Die Maschine est le fruit d’une collaboration entre Georges Perec et Eugen Helmlé, traducteur allemand des Choses et de La Disparition – le second ayant indiqué au premier, par courrier le 26 février 1967, ce que la radio du Land de Sarre souhaitait : « Pas une histoire, mais un texte en prose (évidemment dialogique) qui tienne compte des réalités et des possibilités radiophoniques. Pas de pièce de théâtre aux situations théâtrales, ni le faux pathos et la rhétorique vide qui sont habituelles à la radio française […] Quelque chose fait avec et dans la langue. La langue elle-même doit devenir l’actrice principale de la pièce. » C’est effectivement ce qui eut lieu [En aparté. Des expériences similaires, sans faux pathos ni rhétorique vide, ont été réalisées chez nous dans les années 1960, si l’on songe à des auteurs « radio-actifs » comme Michel Butor ou Claude Ollier, dont les Hörspiele ont été, simultanément ou presque, diffusés sur les radios françaises et allemandes].

La Machine (le livre) est un ouvrage qui ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, non seulement par son « contenu », mais aussi par son mode de fabrication, qui n’aurait pas déplu à Jacques Roubaud. Pour aller vite, le « héros » de ce Hörspiel est un ordinateur, bien de son temps – celui aujourd’hui lointain de son écriture : « Une unité de contrôle et trois processeurs vont décortiquer sous nos yeux un poème de Goethe. » Oui : sous nos yeux, puisque on passe du sonore au visuel – le livre, vigoureusement mis en page, ayant été imprimé en plusieurs couleurs. Ayant « perdu tout plan ou toute archive en français », il aura fallu aux deux signataires du projet, non seulement adapter la version allemande, devenue « originale », dans la langue de Perec (mission réussie), mais aussi écrire une « mise à jour », relançant près de soixante ans après l’idée de Perec à partir d’une « scie de la poésie française » : la Chanson d’automne de Verlaine, prise comme poème à décortiquer ; ce qu’ont fait avec brio Valentin Decoppet et Camille Bloomfield. L’ensemble – Préface / Traduction du Hörspiel / Lettres choisies dans la correspondance entre Perec et Helmlé autour de La Machine (1967-1968) / La Machine mise à jour – est d’une redoutable complexité conceptuelle, mais aussi d’une étonnante immédiateté d’accès. Comme il est difficile d’en recopier un extrait, faisons un cliché d’une double page :

La Machine, pages 76-77 © Le Nouvel Attila.

« L’enregistrement de Die Maschine a lieu du 14 au 16 avril 1968 en présence des deux auteurs. […] Quand l’équipe de la radio la découvre le vendredi 17 mai, elle rit “à en pleurer”. Elle est diffusée le 13 novembre. […] Dans les années qui suivent, elle est rediffusée par toutes les radios allemandes, et il semblerait même que ce soit une des pièces les plus diffusées d’Allemagne. Le texte imprimé est publié une première fois en 1972 chez Reclam puis en 2001 chez Gollenstein, soit un an après la mort d’Eugen Helmlé. » Et depuis, plus rien – jusqu’à aujourd’hui. Donnons le dernier mot à Georges Perec : « J’espère que vous admirerez que j’ai pu écrire cette pièce sans parler un mot d’allemand ! »

« Dire son Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes » : tel est le projet, déjà évoqué, de la collection « Perec 53 » initiée par Thierry Bodin-Hullin aux Éditions L’œil ébloui. Perec à point comptés est le titre du 11e volume de cette collection. Il est signé du nom d’un collectif, Perecofil, en activité depuis 1999, composé d’une dizaine de brodeuses cherchant « à échapper aux ouvrages de dames, coussins, mouchoirs et abécédaires fleuris » et, par goût de la littérature, « à donner forme et couleurs à des textes de Georges Perec. » Poursuivant sans relâche une « tentative d’épuisement des textes à contraintes formelles de GP qui se prêtent heureusement à la réalisation plastique », ce collectif propose dans ce volume un abécédaire (non fleuri), soit 26 doubles pages, précédées d’une page d’introduction – ce qui nous donne 53. En voici une, pour exemple ; j’aurais volontiers choisi la double page la plus minimale, celle correspondant à la lettre « e » qui évoque inévitablement La Disparition (« Dans le nuancier mouliné fils DCM, le blanc est la seule couleur sans numéro ») et aboutit à un monochrome « brodé sur carton perforé blanc » ; mais « g » comme « grilles » fera l’affaire :

Perec à point comptés © Perecofil : L’œil ébloui

Une hybridation, au fil de la contrainte, entre deux univers : parfois en écho (volontaire ou non) à certains classiques de l’abstraction non lyrique ; parfois d’une singularité bienvenue ; le tout à découvrir en couleurs, et dans le désordre alphabétique.

Corinne Dupuy est membre du collectif Perecofil. Elle signe aussi L’angle mort, 12e volume de cette collection – dont la TABL propose un découpage des 53 pages en cinquante fragments répartis entre les deuxième et sixième de sept parties : TÊTE, DEUX, FILS, TRUC, MORT, EMOI, ANGL. « En tant que lectrice, je suis moyennement intéressée par Georges Perec. » Tel est l’incipit de ce livre, qu’il fallait oser écrire, les dévots de l’auteur des Choses étant aujourd’hui fort nombreux. « Ma relation à l’écrivain passe plutôt par celle que j’ai eu longtemps avec celui qui a fait du décryptage de l’œuvre son objet de recherche quotidien, Bernard Magné. De façon plus oblique, elle interpelle aussi la perception que je peux avoir de ce décryptage et de ce qu’il met en jeu entre le chercheur et l’auteur. » Corinne Dupuy a donc partagé la vie du chercheur, et ce qui l’intéresse, c’est de faire un « portrait croisé », plutôt que d’égrener les anecdotes de « son » Perec. « Depuis sa place de femme d’aujourd’hui et dans l’angle mort où l’a plongée la silencieuse relation entre les deux hommes, elle les observe, aussi puissants que fragiles, emmurant leurs douloureuses émotions dans le contrôle et la contrainte. » La réussite de ce portrait croisé nous incite à découvrir Bernard Magné autrement que comme exégète hanté par son sujet d’étude ; et Georges Perec autrement que figé par sa trop grande renommée. Deux fragments, pour exemple (on déchiffrera aisément les initiales) :

« 12. Coulisse / / Car l’histoire, c’est que BM tire des fils. / Et que tout en haut, GP tire les ficelles. / Les ficelles des dizaines de personnages-marionnettes de VME, créatures sans épaisseur réduites à leurs péripéties. Tapi dans la coulisse, leur créateur se marre. Laisse aussi parfois échapper une larme. / Ces ficelles BM parvient à les démêler. L’œil pétillant, parfois humide aussi, il actionne au grand jour chaque maillon de l’immense machinerie de l’ombre […] / Comprenne qui pourra – qui en aura envie aussi. / Qui ça intéressera, cette histoire de fils mêlés.

  1. Amers

L’un sait manier les figures. L’autre les perce à jour.
Jouissance de démiurges tout-puissants.
Connivence de deux hommes ligotés.
Concurrence de deux frères égarés.
Souffrance de deux fils amputés. »

Demain je serai mort d’Éric Pessan est le 13e titre sur les 53 prévus – 40 restant donc à paraître – pour cette collection. Les 53 pages sont cette fois composées du récit, dont l’incipit est « Demain je serais mort », qui est une réinvention des Errants, « premier roman que Georges Perec a écrit, puis détruit », et d’une postface de 11 pages de l’auteur, revenant sur cette expérience pour le coup inattendue. Car que sait-on de ce premier roman « écrit puis dactylographié entre l’été 1954 et l’automne 1956 » (Perec, né le 7 mars 1936, avait entre 18 et 20 ans) ? Pessan nous livre ce que l’écrivain a laissé à ce sujet : « Les Errants raconte l’histoire de quatre musiciens de jazz, blancs, qui traînent à travers le monde et finissent par mourir au Guatemala aux côtés du colonel Árbenz : il y a un trompette, un saxo, un batteur et un bassiste. L’un d’eux s’appelle Doug Watkins, ce qui est précisément le nom d’un bassiste (?) d’ailleurs excellent. […]. Chacun se laissait aller à la musique en rêvant de ce qui le torturait ; l’un d’eux d’une femme, Gloria […] » Un autre fragment, plus tardif, de Perec, n’apporte guère de précision : « Je ne me souviens pas du nom du héros (il disait “je” ?). À la fin, ils allaient faire la révolution au Guatemala (est-ce le Guatemala ? la guerre de l’United Fruit ?) et ils mourraient. » C’est à partir de ces « souvenirs », on le voit assez vagues, qu’Éric Pessan a écrit, non Les Errants de Perec, mais ses propres Errants : une nouvelle de 40 pages prenant pour titre la phrase que Perec a placée en incipit, manière au fond logique de « faire sonPerec ».

Éric Pessan est un auteur plutôt actif et difficile à cataloguer : mettant son grain de sel en tout domaine (roman, récit, poésie, théâtre, littérature jeunesse). Bien que découvrant régulièrement ses écrits, j’en manque la plupart. Celui-ci se lit avec plaisir, en oubliant vite la « commande », et même l’idée qu’il puisse s’agir d’un exercice en forme d’hommage, ce qui lui permet de gagner en autonomie. On constate que ça marche ; inutile donc de mettre les deux auteurs (celui de l’ouvrage détruit, celui de sa réinvention) dans une balance, afin de peser le pour et le contre. On prend au passage sa dose de divertissement, et aussi de réflexion sur ces années « jazz et grand soir » que le destructeur a vécues, au contraire de son réinventeur. « Je n’ai presque jamais détruit de manuscrit, nous dit Éric Pessan, je suis profondément archiviste, j’ai du mal à jeter. J’ai perdu des textes, ceux écrits jusqu’à mes dix-sept ans, je les avais laissés chez mes parents et ils ont finis à la déchetterie lors de leur déménagement. Ensuite, j’ai tout gardé, mon premier roman ampoulé et monstrueux (800 pages) […], dans des cartons, avec la paradoxale intention de ne jamais leur permettre de voir la lumière. […] Je suis persuadé que je n’aurais pas à réinventer Les Errants s’il avait existé des traitements de texte dans les années 50. » Mais les disques durs, eux-aussi, crashent – le cimetière virtuel ne cessant de s’étendre. « Et moi, en tuant dans le livre [le narrateur, trompettiste de jazz, inventé par Perec], je lui aurai offert la possibilité d’avoir vécu. »

3. Entracte. 12 novembre. Première projection de presse à Paris de Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch, refusé à Cannes puis « Lion d’or » à Venise. Au cinéma le 7 janvier prochain. Réservez vos places. J’en sors, moins pressé que jamais de dire ce que je ressens, notant au retour, sur mon carnet de bord, que je suis heureux de disposer de presque huit semaines pour rendre compte avec simplicité et précision de ce nouveau chef d’œuvre « minimaliste ». Le cinéaste le plus authentiquement musicien, et aussi le plus authentiquement poète, demeure un des plus inventifs praticiens de l’art de la variation, grand dialoguiste et rigoureux directeur d’acteurs, se saisissant de toute occasion, jonglant avec le hasard et sacrément attentif aux détails, même les plus apparemment insignifiants… Une ascèse, au plus loin du bavardage cinématographique ordinaire, qui fait vraiment du bien (le revoir plusieurs fois s’impose).

Reprise. Trois nouveaux livres, de la collection « Fléchette », chez sun / sun éditions. Pour mémoire, cette collection, dirigée par Adrien Genoudet et éditée par Céline Pévrier, propose chaque automne depuis 2022 une salve de quatre livres proposant un dialogue entre image – les autochromes des Archives de la planète (1909-1921) initiées par Albert Kahn et conservées dans le Musée qui porte son nom à Boulogne-Billancourt – et texte, le concept étant de solliciter divers auteurs et autrices contemporains en leur demandant de choisir une seule image de ce fonds, puis, partant de ce choix – tant l’autochrome que l’opérateur qui l’a signé – d’écrire un poème, un essai, une fiction, ou toute autre forme à la frontière. Cette nouvelle salve automnale est cette fois de trois (qui, bien que non numérotés, sont les 13, 14 et 15e « Fléchette » ; pour le savoir, il faut compter le nombre de trous dans la couverture).

Femme capitale de Muriel Pic, récit/lecture d’une image en dix temps, proposant en épigraphe une citation de Lao-Tseu « Connais le masculin, adhère au féminin », s’ouvre ainsi : « Une limite est là, devant moi. Je ne dois pas la perdre de vue, mais je dois aussi la franchir, m’en affranchir. » Tel est le programme de ce livre particulièrement dense, et frappant – la limite étant celle « que la souffrance d’autrui impose à toute tentative artistique. La photographie prise par Stéphane Passet le 24 juillet 1913 en Mongolie est là, devant moi. La légende dit : Le supplice d’une femme condamnée à mort pour adultère. » Un autochrome d’autant plus insoutenable qu’« avec effroi, je trouve beau le rapport entre la terre et le ciel, le roulis flou des nuages et la masse nette de la boîte où la victime est enfermée. » Dès l’incipit on perçoit clairement que ce texte va être magistral ; il convient donc de continuer – au moins encore un peu – de le faire passer : « Je vois la tête qui dépasse et la main qui est enfermée. Je vois la tête qui dépasse et la main qui s’agrippe au cadenas. La force de cette main, de ce bras, c’est la force de l’image, le geste capital. Le refus de mourir est-il consentement à l’éternité photographique ? Au sol, deux écuelles. Il y a donc quelqu’un d’autre dans ce paysage ? Je marche sur un fil. L’image appelle et refuse les regards, réclame des mots et les congédie. Elle doit sortir des archives sans être exhibée. Il ne faut pas la contempler mais la laisser nous hanter. » Cette image, la voici :

Autochrome de Stéphane Passet, 1913 © Musée Albert-Kahn / sun /sun.

même si « C’est pourquoi je vous prie à présent de ne plus la regarder. / Je veux être infidèle à l’image, je veux les mots adultères, sans contrat, en pleine liberté, elle sera bien davantage elle, toi, nous, moi, bien davantage inoubliable si on la tient cachée pour raconter. » Et, pour continuer le montage à partir de ce qui a été repéré à première lecture, l’articulation entre les chapitres VI et VII : « Peu de temps après avoir vu l’image, je fais un rêve où je suis enfermée dans une maison dont j’essaie désespérément de sortir. Plus j’essaie d’en sortir, plus l’espace se rétrécit. […] Au bout d’un moment, il ne reste qu’une seule pièce, et quand j’ai le sentiment que je vais étouffer, que je vais mourir, je le réveille. /     / Ce matin, j’ai eu envie de crier. Un grand cri qui arracherait les oreilles vides. Un grand cri de femme. Mais il n’y a pas d’endroit où l’on puisse crier à sa guise. Longtemps longtemps. Peut-être dans les asiles. » [En aparté. Relisant, je me rends compte que ce passage est repris en 4e de couverture où, trois lignes plus loin, on peut trouver ces mots : « Des folles qui se donnent au premier venu, et si c’était vous docteur ? Imaginez. »]

Le chemin de Saffahiyya d’Emilienne Malfatto est écrit en vers libres, faisant montre d’un certain lyrisme et musicalement rythmés : « j’ai marché longtemps pour / tenter / de retrouver le chemin / de Saffahiyya / et / laisser / loin derrière / les labyrinthes / les souvenirs / les morts / les vivants morts / et les morts vivants / ce que / tous / nous avons fait / et que nous referons / dans le grand silence du monde / silence assourdissant et / meurtrier / nous sommes tous d’atroces complices / et nous détournons tous / les yeux », composés semble-t-il pour être dits, ou – pourquoi pas ? – chantés. Ou rapportés, de manière documentaire, par une voix et pour information : « cloué au sol / prisonnier / comme je le suis de / mes souvenirs / labyrinthiques / depuis que je cherche le chemin de Saffahiyya / dans / les étoiles mensongères » L’autochrome choisi est de Frédéric Gadmer (opérateur privilégié par Fanny Taillandier et Laura Vasquez pour leurs « Fléchette »). Sa légende (révisée) nous indique : « Rue étroite vers la mosquée Saffahiyya. Lieu : Alep (Syrie). Date de prise de vue : 24 octobre 1921. »

Autochrome de Frédéric Gadmer, 1921 © Musée Albert-Kahn / sun /sun.

Troisième (et dernier) fragment auquel il convient de ne rien ajouter : « j’ignore combien de temps je suis resté / ainsi / dans le labyrinthe écroulé / ruines / couleurs éclatées jaunes vert rouge rose mauve / et les dragons / serpentant / carnaval de cauchemar / et / les images atroces / éclairées sans pitié / le projecteur qui précède la crépitation / le rayon de lumière crue qui plaque / le prisonnier / contre le mur aveugle / dans l’impasse ou bien / sur le sol / rayon de lumière qui précède / toujours / la rafale sèche / des armes automatiques »

Croûtes de Thomas Clerc est aussi bref que drôle ; et bien vu, dans tous les sens de l’expression, donc irracontable. Il ne faut pas sauter de ligne et reprendre son souffle à chaque nouveau micro-chapitre ; on en compte trente-neuf, comme autant de marches hitchcockiennes, ou plutôt montmartroises, qui nous conduisent vers une chute délicieuse d’ironie. Il faut quand même dire, malgré tout, que Croûtes propose le portrait d’un peintre imaginaire qui a appris « l’infini possible des croûtes : les Effets de brume à Anvers, Hercule tuant le lion de Némée, les Sardines serrées dans une assiette creuse, le Cyclamen au lac, les Paysages d’automne en Allier, le Clown en fin de piste et l’Étable sous la lune. Dans cette débauche de motifs une même expression se fait sentir. Il ne manque jamais la Foire aux croûtes de Montmartre, ce franc pléonasme. » Erik Satie, mort depuis peu au moment de la prise de vue des images qui ont incité Thomas Clerc à écrire ce texte, et passé depuis un bail de Montmartre à Arcueil, aurait aimé dédier une musique d’accompagnement (d’ameublement bien entendu) à ce défilé de croûtes. Je l’imagine dans ma tête ; n’hésitez pas à faire de même. Il ne s’agit pas cette fois d’un autochrome, mais de plusieurs photogrammes d’après « un film nitrate de Camille Sauvageot, le 13 mars 1927 ». En voici un – le bébé dans la poussette étant peut-être notre peintre (va savoir).

Photogrammes de Camille Sauvageot, 1927 © Musée Albert-Kahn / sun /sun.

Cet expert es-croûtes, on ne l’oubliera pas tant « il passe sa vie à divaguer dans les rues de la Butte (qu’il n’a jamais quittée), torchant des toiles de facture extrêmement diverse, qui vont de l’allégorie parareligieuse à l’abstraction lyrique, du paysage impressionniste au nu néoclassique, en passant par la fable surréalisante et le cubisme plus ou moins analytique. » Ce serait une erreur de passer à côté de cette petite Fléchette qui propose en 4e de couverture cette brève et épatante indication : « Croûte détruites, voilà qui aurait fait un beau livre d’images. »

4. Pour conclure, une dernière série de trois, sans liens entre eux cette fois, qu’il nous faut évoquer plus rapidement, mais avec attention tant ils nous sont précieux en ce milieu d’automne où, comme chaque année, il n’est question que de Prix.

Par curieuse expérience des questions – superbe titre de Claude Favre chez Série discrète – « est un livre qui se présente sous forme de notes. Chaque note est précédée d’un point, qui serait l’équivalent graphique d’un “frappé du pied qui commence à danser” […]. » 67 pages (+ 3 + 3 blanches) présentant chacune de 1 à 22 lignes s’ouvrant par un point. Ça ne fait pas si longtemps qu’un livre de Claude Favre (membres fantômes / temps mêlés chez LansKine) a été mis en avant ici-même ; et il y a plaisir à continuer. « Par curieuse expérience des questions interroge les enjeux de la langue et leurs points de jonction, de friction, avec le corps, la vie. […] C’est une expérience de lecture aussi dont il s’agit, faite de ruptures, de reprises de motifs, de jeu ou de recherche sur les mots, tant sur leur sens que sur la lettre elle-même. » Pour donner une idée concrète de cette expérience, enchaînons deux pages, les 20 et 21 (avec en ital, une citation : « une cigale ») :

 » . sinon je chronomètre les fourmis
. j’écris de rien
. j’écris ça détend

. un poème c’est un corps qui bouge
. action temps lieu mais pas d’unité
. disjonction entre la petite langue le monde le viandier
. quoi les soirs surtout écrire et j’en dirais quoi
. et si on passait aux choses sérieuses
. on n’écrit pas pour quelqu’un mais l’adresse
. une phrase peut si si être lue
. saisie par accord des yeux les oreilles ça creuse
. ses lignes c’est son mouvement plus ses arrêts
. l’hélice d’un texte ce n’est pas un élément précis »

Des tours suivi de Lignes de Bruno Fern aux éditions Louise Bottu est composé de deux textes. Le premier suit cette règle : « Chaque poème est issu d’un texte où un extrait a été prélevé puis scindé en deux parties : la première est placée à la fin du poème et la seconde au début. Entre ces extrémités figure un écho plus ou moins lointain au texte originel, comme les images dans les glaces déformantes d’une fête foraine. » Exemple – l’extrait est de Dominique Fourcade (Est-ce que j’peux placer un mot ?) : « se renverse sur lui-même, justement – pas comme / en duo – car une seule place à bord et qui / emprunterait un mot pareil, s’embarquerait / avec pour Pétaouchnok, même si se regar / dans dans le miroir on dit – sans doute faute / de mieux : le lac »

Le second, Lignes, part de 13 citations que Bruno Fern découpe syllabiquement, glissant entre chaque syllabe une ou plusieurs lignes de texte « comme fait d’excroissances qui s’enchaînent les unes aux autres pour former un ensemble. / Les pages sont comme de petites peintures. » Exemple – le vers découpé est de Tristan Tzara ; la citation interne est d’Andrea Zanzotto :

« Et si je m’égare c’est que je
ET
si étêté je pique encore excusez-moi un sprint
SI
en as des cascades qui saute de strates en strates
JE
plonge directo jusqu’au tréfonds du trou mis au jus je suis
M’É
propres pas, je m’épate moi-même mais
GARE
à ne pas se gargariser de haut langage, à s’y engager tant qu’à en tourner gaga
C’EST
conseillé avant de saturer de s’éclipser dans tous les sens du moins d’essayer plutôt
QUE
d’être trop concentré sur la gravité, sauf sur celle qui fait que
JE
tombe hors-jeu éjecté au finish »

Si le Traité de ski alpin par temps chaud de Laurent Buffet, aux éditions La Bibliothèque, se lit avec plaisir, il me conduit à me souvenir, non sans effroi, à quel point je suis sujet au vertige. Bien que portant un nom de famille que l’on trouve essentiellement dans des régions montagneuses (Jura, Alpes), je ne peux chausser des skis ; et quand je quitte la région parisienne, je me dirige principalement vers la mer. Bref, je suis mal placé pour parler de ce Traité qui pourtant m’amuse par son ton (« vif et ironique ») et me touche par certaines notations, comme celle-ci : « Un peu moins d’un siècle sépare l’apparition de la flânerie, que Walter Benjamin fait disparaître avec la destruction des passages parisiens, de la naissance des sports d’hiver dans le courant des années 1920. » S’il a fallu « quarante ans pour le ski devienne ce loisir de masse que nous connaissons aujourd’hui », la fin prochaine de ce qui est devenu pour certain(e)s une passion est aujourd’hui annoncée. Raison de plus pour « ausculter la montagne » et ce qu’elle a incité à inventer et à pratiquer – et comme l’écrit l’éditeur : « créer une Mythologie du ski », sujet de ce court Traité (qui propose, entre autres, une formidable Théorie de la classe de neige). Le skieur – parfois adepte du saut, même si « l’homme colle à la Terre comme le ver à la glèbe » – est-il vraiment « le dernier des aventuriers » ? Et sera-ce bien « à Dubaï, au milieu du désert, que se [profilera] l’avenir des stations » ? Vous savez maintenant où trouver les réponses (à suivre)

Peter Handke, Tête-à-tête, Gallimard, novembre 2025, 64 pages, 12€
Georges Perec, Eugen Helmlé, La Machine, suivi de La Machine mise à jour de Valentin Decoppet et Camille Bloomfield, Le nouvel Attila, octobre 2025, 176 pages, 21,90€
Perecofil, Perec à points comptés, L’œil ébloui, novembre 2025, 64 pages, 13€
Corinne Dupuy, L’angle mort, L’œil ébloui, novembre 2025, 64 pages, 12€
Éric Pessan, Demain je serai mort, L’œil ébloui, novembre 2025, 64 pages, 12€
Muriel Pic, Femme capitale, sun / sun éditions, novembre 2025, 56 pages, 18€
Émilienne Malfatto, Le chemin de Saffahiyya, sun / sun éditions, novembre 2025, 56 pages, 18€
Thomas Clerc, Croûtes, sun / sun éditions, novembre 2024, 40 pages, 18€
Claude Favre, Par curieuse expérience des questions, Série discrète, octobre 2025, 80 pages, 15€
Bruno Fern, Des tours suivi de Lignes, Louise Bottu, octobre 2025, 96 pages, 10€
Laurent Buffet, Traité de ski alpin par temps chaud, La Bibliothèque, octobre 2025, 112 pages, 14€