« Les grandes expériences de notre vie n’ont jamais été à proprement parler vécues. » C’est ce qu’avait dit Levinas, en 1965, dans un texte intitulé « Énigme et phénomène ».
Levinas avait alors publié dans la revue Esprit où il écrivait très exactement : « Quelque chose se passe entre le Crépuscule où se perd (ou se recueille) l’intentionnalité la plus extatique, mais qui vise toujours trop court – et l’Aube où la conscience revient à soi, mais déjà trop tard pour l’événement qui s’éloigne. Les grandes expériences de notre vie n’ont jamais été à proprement parler vécues. »
L’écrivain Roger Laporte (1925-2001) disait n’avoir jamais cessé de méditer sur cette phrase (au fond, tous les bons livres racontent cette phrase) ; Roger Laporte qui avait rassemblé tous ses récits sous le titre Une Vie (P.O.L, 1986) – récits parmi lesquels il y avait celui intitulé « Une voix de fin silence », un oxymore qui lui avait été soufflé par Levinas… et que le philosophe avait extrait de sa propre traduction d’un passage du Premier Livre des Rois (chap. XIX, 11-13)…
C’est toute la question de la traduction et de l’interprétation des Écritures, qui coïncide avec l’histoire de la culture occidentale, dit aujourd’hui Giorgio Agamben dans L’Esprit et la Lettre – où, finalement, il s’intéresse « à la vie » ; où il lui plaît de savoir ce qui est demeuré non vécu au moment où nous l’avons vécu, car « dans toute expérience vécue demeure un reste, quelque chose d’inaccompli ou de non vécu jusqu’au bout », dit le philosophe italien, qui l’explique avec Origène, Benjamin, Auerbach… Mais d’abord et surtout avec Origène d’Alexandrie, théologien, mystique, philosophe, qui s’est imposé à la postérité comme exégète, à qui les Anciens ont attribué le chiffre exorbitant de six mille livres (on a estimé, depuis, qu’il avait signé entre deux mille et huit cents titres), chez qui tout paraît démesuré ; qui plus est quand on sait – comme Nicolas Waquet l’a raconté dans sa préface au traité d’Origène, Au commencement était le Verbe, Rivages poche, 2013) – que ce grand théologien était allé jusqu’à se mutiler pour observer fidèlement ce verset de Matthieu, rappelant que « certains se sont rendus eunuques pour le Royaume de Cieux »…
Origène a vécu à Alexandrie à la fin du 2è siècle et au début du 3è siècle après J.-C., à une époque où l’on sentait que les dieux (les anciennes divinités grecques et romaines comme les nouvelles) étaient en train de mourir : leur figure souffrait comme d’une lésion, ténue et douloureuse… Pour certains le temps était venu de renoncer à scruter « les espaces célestes, les destins et les secrets de l’univers » ; pour d’autres ce deuil imminent dû à la mort des dieux était « une incitation à ne s’occuper que d’eux », comme pour ce lettré platonicien qu’imaginait Pietro Citati (1930-2022) dans un texte intitulé Un païen lit saint Paul (dans son ouvrage « La lumière de la nuit. Les grands mythes dans l’histoire du monde », L’Arpenteur/Gallimard, 1999), où il raconte que son lettré platonicien espérait être sur la trace du dieu unique, lumineux, invisible et indicible, pour écrire la trace du Dieu disparu, cette trace dont Levinas déclare qu’elle est « la présence de ce qui, à proprement parler, n’a jamais été là, de ce qui est toujours déjà passé »…
Dans son traité Des principes, Origène distinguait dans la Bible trois sens différents : le sens littéral, le sens moral et le sens spirituel ; il fallait délaisser la lettre pour dépasser le contenu psychique, humain, et s’élancer vers le contenu spirituel et divin – ce à quoi Origène s’adonnait de façon exubérante ; Origène qui avait déjà retenu l’attention de Giorgio Agamben dans son grand ouvrage Le Règne et la Gloire (Seuil, 2008), où il s’intéressait au terme oikonomia – « économie » ; car chez Origène on peut saisir le nœud existentiel de l’oikonomia et de l’histoire dans toute son évidence, disait Agamben – qui montrait ainsi que notre conception de l’histoire s’est formée selon le paradigme théologique de la révélation d’un « mystère » qui est aussi une « économie », une organisation et une « dispensation » de la vie divine et humaine… L’histoire est toujours l’histoire de la lettre, dit Agamben dans L’Esprit et la Lettre ; car de l’esprit il n’y a pas d’histoire : « l’instant où la lettre est comprise est hors du temps et tous les moments de sa compréhension sont contemporains »… On se souvient d’ailleurs de sa question : « Qu’est-ce que le contemporain ? » (dans le volume Nudités, Rivages, 2009), où Agamben répondait qu’il est « celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité » ; « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps »…
La lumière de la nuit… Quelque chose reste fermé à clef – et même scellé, comme pour la divine Écriture (dirait Origène). Giorgio Agamben parle lui-même, avec Origène, de l’incontournable obscurité des Écritures… et en propose lui aussi une théorie – avec Dante, Matthieu ; avec la Philocalie ; avec Walter Benjamin, Erich Auerbach, Spinoza… Mais surtout avec Dante et Béatrice – qui est une figure et une incarnation de la Révélation (Auerbach) ; ce qui a lieu dans l’écart et dans le contact entre l’écrit et le non-écrit, le vécu et le non-vécu, le dicible et l’indicible, le visible et l’invisible (Agamben) ; Béatrice, une figure accomplie… C’est toute la distinction entre sens littéral et sens spirituel (la vie accomplie). « Quelqu’un, vous ou moi, s’avance et dit : je voudrais apprendre à vivre enfin.» (Derrida, Spectres de Marx) Il se trouve qu’Agamben publie simultanément – aujourd’hui 14 novembre, aux éditions du Seuil – un essai intitulé : L’Irréalisable, sur la puissance, l’acte et le possible…
Giorgio Agamben, L’Esprit et la Lettre, Sur l’interprétation des Écritures. Traduit de l’italien par Léo Texier. Bibliothèque Rivages, 120 pages/15 euros. Disponible en version numérique.