Nicolas Demorand : « Je suis un malade mental » (Intérieur nuit)

Capture d'écran du site des Arènes

Intérieur nuit n’est pas un livre ordinaire, pas non plus du cinéma, quoi que son titre semble annoncer. Il n’est enfin pas ce que son lancement pouvait laisser craindre : l’une de ces confessions sans intérêt d’une personnalité médiatique, avec embargo, lancement sous x et dévoilement orchestré, la veille de la sortie du livre, d’une partie du mystère, buzz bien huilé avec les bonnes pages dans un journal, en exclusivité (Le Point) et entretien à chaud dans l’une des émissions les plus prescriptifs du PAF (Quotidien). Non, Intérieur nuit ne doit pas être réduit à son lancement, à son tirage (100 000 exemplaires) mais être lu pour ce qu’il est : un texte courageux, partant de soi pour aller vers les autres et faire évoluer nos regards sur les maladies mentales.

Nicolas Demorand refuse les expressions qui atténuent ou modélisent : il parle de maladie et non de santé mentale, il écrit « bipolaire » et non « maniaco-dépressif », il liste les pathologies dans leur jargon médical (phobie sociale, hyperphagie, clinophilie, apragmatisme, anhédonie, etc.), il parle cru, dur, direct, frontal. Oui, il est « un malade mental », première phrase du texte qui fait retour tout au long du livre, comme on tente de se persuader de la réalité d’un diagnostic, comme on revendique ce qui stigmatise, comme on s’expose pour que d’autres trouvent un horizon pour se dire. Cette phrase, « je suis un malade mental », est peut-être aussi le seul sol stable quand tout se dérobe.

Tout récit a des points fixes : une temporalité — or ici il est impossible à l’auteur de dater le début des signes —, un ou des lieux — or il va épuiser cabinets de psy, cures, séjours, tout aussi vains les uns que les autres —, un personnage aux contours plus ou moins constants — or ici, sous le nom connu de tous, co-animateur de la matinale la plus écoutée de la radio française un inconnu (et longtemps inconnu de lui-même) se met à nu. C’est cette instabilité source d’ignorance qui est à la fois la chronique et le combat du livre : tenter de cerner vingt ans (sans doute trente ou plus, huit depuis le diagnostic) d’une vie d’errances et de souffrances, révéler l’homme sous le journaliste et combattre notre méconnaissance des maladies mentales, une ignorance dans laquelle nous nous complaisons. Le malade a besoin de savoir et désormais de faire savoir, que nous sachions : non pas seulement qu’il est bipolaire mais bien ce que sont, concrètement, quotidiennement et sur le long terme, les maladies mentales.

Nicolas Demorand dit les angoisses, les peurs, les hontes, il raconte ses comportements compulsifs, les murs rasés quand il se rend à l’hôpital Saint-Anne, il dit combien la douleur est aussi physique, les phobies quotidiennes, ce que veut dire aimer (des femmes, ses enfants) quand on ne sait jamais très bien qui l’on sera l’instant d’après, que des gestes ou actions vous sont soudain interdits ou impossibles, il confie sa tentation (et tentative) d’en finir, il écrit sans fard dans une sincérité bouleversante, dans une exposition de soi qui terrifie aussi tant elle est un acte de courage quand on est une personnalité publique. Il montre, avec force, que rien dans son histoire (qui est celle de millions d’hommes et de femmes) n’est question de volonté ou de réussite, que d’une certaine manière on n’y peut rien. Alors dire, écrire.

Ce livre est-il une autre manière d’en finir (non avec soi mais avec le mensonge et la dissimulation, les combats intérieurs) et peut-être de se libérer ? Est-il la volonté d’aider, puissamment, les autres, celles et ceux qu’il nomme ses « amis de maladie » ? Sans doute les deux, indissociables. Quelque chose tient d’un « commun » à construire dans ce livre, au-delà des préjugés et des jugements hâtifs, avec ce titre qui ne le distingue pas (tant de livres parus s’intitulent Intérieur nuit, dont celui de Marisha Pessl chez Gallimard en 2015), avec ces liens tissés avec d’autres livres (Sérotonine de Michel Houellebecq, Yoga d’Emmanuel Carrère). Au-delà de ce que Nicolas Demorand révèle de son quotidien de bipolaire type 2 — conférences de rédaction, antenne, retour chez soi, isolement sur son canapé, yo-yo constant entre phases up et down (chez lui le down est écrasant), ajustement des doses de lithium et posologies diverses —, Intérieur nuit est le livre d’un écrivain qui terrasse autant qu’il fait rire, qui exerce une lucidité décapante sur lui-même et sur les autres, un texte sans effets de manche, qui use des listes et parenthèses comme d’armes d’exposition massive.

Ce n’est pas une confession nombriliste tant ce livre est tourné vers les autres — les amis qui lui sont soutiens, au sens le plus concret et presque physique du terme, celles et ceux qui comme lui souffrent, et trop longtemps en silence (« La cruauté des maladies mentales, c’est qu’elles sont pour la plupart invisibles »). Intérieur nuit est un merci aux amis et médecins qui lui ont sauvé la vie, à l’écriture qui lui est « médicament ».
« Il me semble qu’on ne fait pas de bonne littérature avec une grosse dépression ». Si, et nombre des écrivains et artistes qui donnent leur nom aux allées de l’hôpital Saint-Anne en sont la preuve. « La dépression n’a pas de mémoire et ne formule aucun savoir », non cette fois : Intérieur nuit est une mémoire, aussi intime que commune, et dispense un savoir salutaire pour toutes celles et ceux qui souffrent en silence comme celles et ceux qui désormais auront les yeux ouverts sur ce qu’ils ne savaient pas voir et ne voulaient pas savoir ou comprendre.

Nicolas Demorand, Intérieur nuit, Les Arènes, mars 2025, 112 p., 18 €