Hélène Cixous : La littérature comme fruit-talisman (Et la mère pond vite un dernier œuf)

Wilhelm Busch, Max und Moritz

Hélène Cixous pond un livre-œuf renversant, renversé, un livre qui est déjà une poule, une confrérie de gallinacés auprès desquels Ève la mère, le bien-aimé, Jacques Derrida, l’Algérie, reviennent. Onze œufs volant en toute liberté nous attendent, onze textes qui emportent la littérature dans une vitesse visionnaire.

Au seuil du livre, sur la poignée invisible de la porte blanche que nous, lectrices et lecteurs, poussons, se tient un Rêve non pas accueillant mais revêche, bougon, assommant Hélène de reproches. Ce songe qui morigène porte en lui un enseignement, une insigne vertu qui éclaire Et la mère pond vite un dernier œuf : appartenant au clan des rêves peuplés de « morts morts, de morts inressuscitables, colériques, méchants comme le narrateur avec Albertine », il met en lumière la tribu des « morts libres, pas morts, toujours prêts à dire oui à la vie, ma mère, le bien-aimé, mes chats, ceux que la mort ne tue pas ».

La révélation en mots-plumes, en phrases-tapis volants que nous livre Hélène Cixous chuchote que l’écriture élève les vocables au rang de talismans contre-mort. Écrire « contresigne l’arrêt de mort », arrache les disparus au néant. Creusant l’abîme que vécut le Cambodge sous les Khmers rouges — un abîme privé de nom —, tournoyant autour du mystère du mal, de la pulsion de mort, le texte « Sans nom » se cogne à Piotr Rawicz, à son roman Le Sang du Ciel, à tous les cieux ensanglantés sous le nazisme, en Algérie, au fil d’une Histoire de carnages et de destructions, avec pour unique boussole la nécessité que Piotr Rawicz avait fait sienne « d’écrire sans collaborer avec l’écriture et la métaphore ». D’écrire sans être le/la collabo du Pouvoir et de l’Esprit Prison/Poison.

 Ce qui court d’un texte à l’autre du recueil, c’est cette question en acte d’une langue qui ne pactise pas avec l’État-nation, avec la Loi, avec l’ennemi, et qui n’attiédit pas l’horreur, la catastrophe qu’elle se doit de mettre en mots. Nulle autrice, nul auteur n’a sondé comme le fait Hélène Cixous le lien étroit, intime, entre le vol et l’écriture, entre la rapine de la pomme du jardin d’Éden, de baisers de la mère dans le chef de Stendhal, d’une grappe de raisin ou de figues avec Derrida, de pommes chez Rousseau, d’un vélo pour Bernhard et l’éclosion d’une œuvre gravitant autour du désir d’être coupable, de s’auréoler de la gloire honteuse du méfait. La vérité qui se tient au cœur du texte : « Je veux être aussi criminelle que possible », qui slalome dans le dialogue entre H. C. enfant et sa mère Ève, Cixous la partage avec Genet, avec Rimbaud, avec Joyce, Artaud, Bachmann et d’autres pirates de la confrérie secrète : « être aussi criminelle que possible » signifie brûler du désir de « pousser l’écrit jusqu’au crime contre la société, la tradition […] jusqu’à l’écrime […], prendre toutes les libertés avec la langue ». L’écriture vient au jour lorsque, face à l’espace de la Loi, au Jardin policé de l’Autorité, du Pouvoir, l’on chaparde un fruit afin de défier Dieu et ses substituts.

Le secret que recèle la littérature, qu’Hélène Cixous nous délivre, se détourne radicalement des missions pacificatrices, angéliques que notre époque assigne aux livres qu’elle travaille à rendre inoffensifs, bien domestiqués. Le secret qui lève son couvercle d’énigme nous balance qu’il faut trouver une langue, inventer une écriture qui témoigne de l’innommable, des gouffres, des furies du crime mais sans les édulcorer ni les attiédir, sans les acheminer vers la lumière de la résilience, en laissant leurs plaies purulentes, le sang sourdre de l’encre : « Le pire c’est de perdre la catastrophe », « Je dois sauver intégralement la cruauté, entretenir la douleur, par les moyens miens, remettre des mots dans le feu pour qu’il ne cesse jamais de brûler. », « léguer l’horreur »… Depuis Homère, en lignes sinueuses, quelques sentinelles auront porté la littérature à cette hauteur vertigineuse, Shakespeare, Kafka, Nelly Sachs, Anna Akhmatova, Paul Celan, Primo Levi, Ossip Mandelstam, Vann Bath, Hélène Cixous…

Son œuvre riposte aux préposés officiels à qui on impartit la tâche de « boucher l’abîme ». Écrire, c’est précisément, dans l’imprécision exacte des phonèmes, des mots-valises, des néologismes, ne pas boucher le gouffre, ne pas user de mots-couvercles, de mots-sparadraps, gratter ces vocables-bondes pour ramener de l’abîme les vies qu’ils cachent. C’est ainsi que, dans un texte littéralement sidérant, « Je n’ai jamais été en c c. », Hélène Cixous va en rêve, en rêve d’écriture en c.c., en camp de concentration et secoue les branches du mot « Shoah » jusqu’à en faire tomber les noms des disparus.

« On appelait par tous leurs noms les parents et amis de l’autre côté. Shoah, couvercle sur un peuple parqué au-delà des pays connus, mot étranger, venu de notre besoin de boucher l’abîme (…) Pourquoi un seul nom pour innommer l’innommable ? Soudain tous les noms se sont appelés Shoah, ou Holocauste, ou catastrophe. Je n’en revenais pas. C’est comme si l’on avait, distraitement, oui, à l’étourdie bonne volonté, incinéré les cendres ».

Si les récits d’Hélène Cixous, ses embardées d’écriture, ne tiennent pas en place, c’est aussi parce qu’ils connaissent le danger d’être piégés dans l’immobilité des mots-couvercles, des instances qui immobilisent la lettre. Les phrases étirent leur cou de cygne afin de se déporter vers les déportés qui, une fois sortis du « c.c. », en demeurent prisonniers à perpétuité, ensevelis par un non-espace-temps sans passé, ni futur ni présent. D’être de tous les temps, d’aucun temps, d’être l’arche voyageuse des exilés, la littérature creuse des enclaves, des galeries dans le défilé des siècles, encore eux.

De l’encrier de son inconscient, Hélène Cixous a ramené des souvenirs de l’enfance à Oran, de la chape de plomb de la colonisation, de la « Felix Culpa », « nom de la déesse dieu de toutes les genèses » de la littérature. Dieu arrive sous la forme de « Dieubis » et vlan, voilà le diable. Voilà qu’arrive le Satan de la littérature ou plutôt l’auteur allemand Wilhelm Bush qui dans ses contes grinçants pour enfants, comme Max et Moritz, se fait le chantre de « l’amorale ». C’est à Oran, au 54 rue Philippe, dans une ville en guerre, que la mère Ève invente un théâtre de marionnettes, une féerie en allemand, en français, en langues métisses, en onomatopées, qu’elle prête sa voix aux fictions féroces de Wilhelm Busch qu’Hélène et son frère enfants appellent Vilaine Bouche. De la voix buschienne de la mère, du récit Max und Moritz est venu le titre du livre, « Jedes legt noch schnell ein Ei /Und dann kommt der Tod herbei » (« Chacun pond encore un oeuf rapidement / et voilà que la mort arrive »).

Dans la ville d’Oran percutée par la guerre, L’Iliade et L’Odyssée recommencent, Ève devient Homère qui pond un dernier œuf dans la cuisine-poulailler appelée littérature. A Oran, la tour de Babel était un chaudron où mijotaient le français, l’allemand, l’espagnol, l’arabe, l’hébreu, leurs croisements, leurs boutures inventives. Hélène Cixous relance l’œuf ailleurs, dépose des myriades de livres-œufs qui éclosent sous nos regards. A Homère, à la page 64, à moins que ce ne soit en l’an 64, elle rétorque « Je crois à l’Odyssée sans Ithaque (…) à la puissance du bord de départ », pas au Retour. Car elle ne cesse de venir, d’arriver d’Algérie, d’une Algérie perdue et retrouvée comme Albertine, avec les lumières des ruines de Tipasa dans la mémoire pérenne des yeux, avec, dans la mémoire présente des oreilles, les « mots-colons, les mots de mépris » déchargés par l’occupant français sur des Algériens privés de langues arabe, berbère. Partout, en tout lieu, en tout temps, il s’agit d’« habiter cet inhabitable », d’endurer le malheur d’être un « corps étranger en Algérie », d’appartenir aux exilés, les Jonas, les Cixous, en qui les Algériens ne virent, hélas, pas des frères et sœurs d’exil mais des incarnations de l’ennemi français. H. C., les siens, se voyaient chassés des deux côtés. Avec, en guise de viatique, une valise de mots ensorcelants, à cheval sur toutes les langues, pour traverser le gué.

La profusion de vocables charmes, la manne de mots magiques qu’offrait quotidiennement le père George Cixous s’arrête brutalement le jour de sa mort, le 12 février 1948. Pour traverser le vivre, Hélène Cixous enfant reprend la mission « géorgique », le legs du père, donne naissance à des tribus de vocables-gris-gris qui, des années plus tard, deviendront une forêt de livres. L’étymologie, fantasque ou non, ne ment jamais : le prénom du père, Georges, le prédestinait à marcher dans les pas de Virgile, à poursuivre les Géorgiques, les chants des Gorgones, de Méduse.

Il est des mots que, parée de ses différents visages, la mort tue, sans retour, sans résurrection possible. Jouant à saute-mouton, à saute-poule avec la Camarde, ceux d’H. C. échappent à la faux par leur vitesse et leur rire.

Il y a une unicité, une splendeur Hélène Cixous, unicité et splendeur qu’on ne peut conférer qu’à de rares écrivains. Nomade, diasporique, l’écriture d’H.C. traverse les siècles, les peaux, les muscles de la ruche langagière qui bruissait à Oran. Les mottes de terre des siècles s’accrochent à elle, demandent à Hélène de les changer en mottes de mots, en tapis de schibboleths contre le python Oubli. Un texte d’Hélène Cixous ne vient jamais seul, il vient précédé de l’étoffe des rêves, des voix d’Homère, de Virgile, de Shakespeare, de Joyce, de Kafka, de Tsvétaïeva, des silences de celles et ceux à qui on a coupé la langue, de toutes les Lavinia. Les ruines de la tour de Babel se redressent dans des pages qui feulent comme des chats. Avec la complicité de Jacques Derrida, fantôme bien vivant, l’édifice de Babel se reconstruit et se déconstruit en briques-mots à ressorts, histoire de pouvoir s’enfuir à dos de chat.

« Heureusement chaque catastrophe, unique, sans pareille, trouve son poète témoin, celui qui témoigne entre deux morts, celui qui témoigne avant de mourir et qui attend sans espérer, d’une attente vide, l’apparition, à laquelle il n’assistera pas, du témoin qui témoignera pour lui. »

Heureusement, nous avons notre poète témoin, Hélène Cixous qui archive et déterre, à la plume et non à la hache, le soleil que nous avons laissé geler. Les mots décapités, castrés, les livres d’H. C. leur accordent de nouvelles têtes-tournesols.

Hélène Cixous, Et la mère pond vite un dernier œuf, éditions Gallimard, novembre 2024, 144 pages, 17,50 euros.