« Tu parles d’un merdier, fit Brady. Bon Dieu d’bon Dieu. Sacré nom de Dieu. Non mais r’garde moi ça. Il a plus ses couilles !
— Je vois ça.
— J’crois bien qu’elles sont dans la main du négro, fit Brady.
— Tu as raison. » Delroy se pencha pour regarder de plus près.
(Percival Everett, Châtiment)
À Money, Mississippi, déjà que ça n’allait pas fort, rien ne va plus. Les morts violentes se suivent et se ressemblent au pays des rednecks et du racisme ordinaire. Sauf que, cette fois-ci, les victimes sont des mâles blancs retrouvés baignant dans leur sang, du fil de fer barbelé autour du cou et leurs attributs masculins dans les mains de cadavres noirs gisant à côté d’eux. Cadavres qui ont la fâcheuse manie de disparaître et de réapparaître à volonté.
Il faut avant toute chose souligner la traduction d’Anne-Laure Tissut qui a su restituer le phrasé, les expressions, la syntaxe et la grammaire approximative des péquenauds du Deep South, transpirant la bêtise, l’inculture et la haine atavique des noirs qu’ils continuent de nommer avec le mot en n sans que cela choque quiconque. La traductrice rend à merveille le travail sur la langue de Percival Everett,
l’importance des mots à l’ère de la post-vérité et des fake news . L’écrivain américain joue avec les noms, les surnoms, l’histoire des États-Unis, convoque le ségrégationnisme, met en scène des flics noirs du MBI (Mississippi Bureau of Investigation) venus dépêtrer une enquête que le Shérif local aura beaucoup de mal à conduire avec des adjoints crétins qui semblent tout droit sortis d’un épisode de South Park.
Drôle (de cette ironie salvatrice qui rend l’horreur presque supportable), surréaliste (quand il quitte le genre du polar pur pour flirter avec le giallo), rigoureux (quand il s’agit de revenir sur plus de 150 ans d’histoire(s) de lynchage et de racisme institutionnalisé), Châtiment (titre orginal, The Trees) conduit le lecteur des confins du Mississippi à Chicago en passant par les états sudistes voisins… jusqu’à Washington DC, le bureau ovale et son locataire d’alors (dont l’épouse se prénomme Melania pour vous donner des repères chronologiques). La charge est féroce et le propos on ne peut plus politique. Percival Everett réussit à conjuguer intrigue policière sans temps mort et critique de la société américaine dont les éminents représentants sont croqués au vitriol.
Mais Percival Everett n’oublie pas l’essentiel : Châtiment est un polar déjanté et poisseux, qui raconte la haine quotidienne de l’autre (traduisez : les noirs, les asiatiques, les latinos) et revient sur les innombrables crimes racistes du passé, des crimes perpétrés en toute impunité voire justifiés par le 2ème amendement du Bill of Rights qui garantit « le droit du peuple de détenir et de porter des armes ». Des crimes qui conduisent dans Châtiment à une réaction, à une révolte après un inventaire terrible que découvriront, médusés, des agents du MBI pourtant revenus de tout.
Pourquoi vous êtes devenus flics ?– Pour ne pas être les seuls blancos avec une arme dans la pièce.
Truffé de punchlines d’anthologie et tout en second degré, Châtiment évolue donc à la frontière de la comédie policière et de l’horreur avec des flics noirs hilarants et désabusés qui tentent de trouver la source des phénomènes paranormaux qui agitent ce Sud où le Klu Klux Klan voudrait sévir encore.
« Rapport de Police du Comté de Forrest (…)
Le corps d’un homme noir de peau claire a été découvert au sud de Hattiesburg dans un bosquet de sycomores. L’individu a été trouvé attaché aux chevilles et aux poignets au moyen d’une sorte de câble gainé. L’individu a été trouvé pendu à une grosse branche d’un chêne par une grosse corde brun clair passée en nœud coulant autour de son cou. L’individu a été déclaré mort sur les lieux par le médecin légiste. La cause du décès a été identifiée comme une blessure au couteau que la victime s’est infligée elle-même dans le cou. »
Pour qui sait lire entre les lignes, c’est un régal de dialogues et de scènes plus vraies que nature : tels les mots prêtés au Président des États-Unis, dont on croirait presque entendre la voix de canard au teint orange dire face caméra tout et son contraire (là encore, il faut saluer la traductrice Anne-Laure Tissut). En tutoyant le grand guignol au coeur d’une enquête qui avance à tâtons, Percival Everett explore une Amérique à deux ou trois vitesses, entre bas du front sous leur casquette MAGA qui se demandent qui peut bien en vouloir à ces purs produits de l’Amérique blanche et flics noirs qui se demandent si tout va continuer. Châtiment est un grand polar.
Percival Everett, Châtiment, traduit de l’anglais (américain) par Anne-Laure Tissut, éditions Actes Sud, Actes noirs, février 2024, 368 p., 22 € 50 — Lire les premières pages