Qu’est-ce qu’un frappabord ? Au Québec, c’est ainsi que l’on nomme une espèce de taon, cette grosse mouche piqueuse qui n’hésite pas à vous arracher des lambeaux de peau si votre odeur l’attire trop… A priori, pas le sujet de roman idéal : comment intéresser le lecteur à la destinée de cet animal loin d’être aussi mignon qu’un bébé phoque ? C’est pourtant ce défi que s’est lancé l’autrice québécoise Mireille Gagné.
En tressant trois intrigues, Mireille Gagné parvient à faire émerger des questions cruciales autour de la crise écologique que nous vivons. Deux époques se mêlent pour décrire la façon dont ces insectes, en se multipliant, envahissent une région. En 1942, Thomas est recruté par l’armée canadienne pour mener des expériences visant à faire circuler des virus mortels grâce aux insectes. De nos jours, Théodore travaille à l’usine en pleine vague de chaleur et subit les assauts répétés des taons qui pénètrent partout et exacerbent les conflits. Enfin, Mireille Gagné donne voix à une femelle frappabord dans un exercice d’extase inter-espèces assez culte. Ces trois intrigues convergent autour de l’idée de la dégradation de notre rapport au vivant.
Après Bois de fer, récit poétique portant sur une femme qui se métamorphose en ostryer de Virginie et va consulter tous les spécialistes de la santé possibles afin de comprendre ce qu’il lui arrive, Mireille Gagné continue à explorer les différentes facettes de l’écopoétique en se tenant, cette fois, du côté de la catastrophe.
L’écriture de l’autrice, qui privilégie l’imparfait et le passé composé, est factuelle. Elle s’attache à décrire comment les événements s’enchaînent sans commenter les prises de décision, en donnant l’impression de ne pas juger : « C’était l’un des habitats qui avait vu naître des nouveaux frappabords la veille. Aucun virus ne leur avait encore été injecté. Thomas ne comprenait pas. Il a noté cette information dans son cahier, s’efforçant de paraître le plus calme possible, mais il était confus ».
Frappabord se réfère ainsi à une tradition de récits prenant la catastrophe écologique comme une nouvelle modalité d’écriture de fictions apocalyptiques. Ces récits, que Christian Chelebourg nomme « écofictions », parce qu’ils fictionnalisent le risque, qu’ils le rendent crédible, ont pour but d’alerter en rendant crédibles les thèses écologistes. Leurs discours diffèrent, selon qu’ils mettent en avant la catastrophe nucléaire, l’épidémie, le tremblement de terre ou d’autres réjouissances du même ordre…
Ici, celui qui fait peser sur nous le risque n’est pas tant l’insecte que le savant qui joue avec le feu. Le roman s’inspire d’ailleurs de véritables recherches biologiques autour de l’anthrax et de la peste bovine, ayant eu lieu entre 1942 et 1946 au Canada. Christian Chelebourg voit dans la figure du savant débordé par sa création un « Prométhée disqualifié », c’est-à-dire un homme voulant devenir l’égal des dieux en manipulant la vie. Comme le Prométhée de la mythologie grecque, le savant échoue et sera puni. Les intrigues de ces écofictions autour des virus cristallisent souvent la peur des ratés de la médecine, associée à l’hubris (orgueil, démesure) d’un humain qui se veut sans limites. Tout ceci témoignant d’une perte de confiance dans la science. Le personnage de Thomas, entomologiste recruté par l’armée, est en cela caractéristique. Après avoir mené sa recherche sans discuter les ordres, il finit par se rendre compte que ses effets délétères ne peuvent être maîtrisés.
Le roman de Mireille Gagné choisit d’adjoindre à la peur du virus mortel celle des insectes. Ceux-ci possèdent en effet la même caractéristique que les virus : ils peuvent se multiplier, ils grouillent et se faufilent partout… Ils font partie de ce « monstrueux microscopique », comme l’écrit Anne Simon, parce qu’ils entrent par effraction dans nos environnements. On pense à ces nuages de sauterelles dévastant des contrées entières, que le changement climatique va rendre plus présents encore, mais aussi aux punaises contaminées de Tchernobyl que l’illustratrice Cornellia Hesse-Honegger collecte et dessine afin de rendre compte de leurs difformités. L’incapacité dans laquelle on se trouve de contenir leurs déplacements favorise notre crainte. La relation que nous entretenons avec eux est alors souvent conditionnée par notre volonté de ne pas les voir ou de les exterminer.
Dans son excellent essai Insectopédie, Hugh Raffles analyse cette peur par la distance infranchissable qui subsiste entre eux et nous. Il y a une impossibilité à se mettre à leur place, à entrer dans une focalisation qui prendrait en compte à la fois le corps segmenté (doté de six pattes et deux ailes) mais aussi l’absence de morale, la prédominance de la reproduction et l’éphémère de la vie : « Le malaise a une source obstinée, inconnue, perturbante. Nous ne pouvons tout simplement pas nous retrouver dans ces créatures. Plus on les contemple, moins nous en savons. Elles ne sont pas comme nous. Elles ne réagissent pas aux démonstrations d’amour, de clémence ou de remord. C’est pire que de l’indifférence. C’est un gouffre béant où se noie toute réciprocité, toute reconnaissance, toute rédemption ».
Un gouffre creusé par une absence de sens commun qui, pour Raffles, empêche toute réciproque. On se trouve devant une somme d’intraduisibles extrêmement forte, qui rend difficile d’approcher le point de vue de l’insecte (au contraire d’un chien ou d’une vache, réputés plus proches de l’humain). Cette incompréhension justifie que, le plus souvent, dans les romans, l’insecte est présent en tant que symbole ou allégorie de la psyché humaine et non pas pour lui-même. Lorsqu’il l’est, c’est souvent pour son côté angoissant (par exemple dans la nouvelle « La Mouche » de Georges Langelaan qui sera adaptée entre autres au cinéma par David Cronenberg en 1986).
On ne peut pas oublier, pourtant, que le lien entre les insectes et la littérature est très ancien. D’ailleurs, ne dit-on pas d’un auteur qu’il « dissèque » les sentiments de ses personnages comme un entomologiste ? Plusieurs écrivains connus mêlent ainsi les deux passions : Henri Michelet, Jean-Henri Fabre, mais aussi plus proches de nous Abé Kôbô (La Femme des sables) et Annie Dillard (Pèlerinage à Tinker Creek, Prix Pulitzer 1975). Malgré ces quelques exemples, le sentiment qui domine est fréquemment celui de l’incompréhension.
Dans Frappabord, le choix de Mireille Gagné va être à la fois de se servir de l’angoisse de la prolifération et d’en jouer en nous renvoyant à notre propre accaparement des lieux, à travers la dénonciation que fait la femelle frappabord de notre mode de vie : « Vous êtes partout. Vous ne pensez qu’à vous. Votre odeur chimique trop puissante se répand avec la pollution que vous générez. Vous défigurez tout sur votre passage. Vous ne prenez pas la peine d’effacer votre trace ».
Le livre participe ainsi du grand récit de l’Anthropocène, qui fait de l’être humain le coupable de la dégradation du milieu. Dans ce grand récit, c’est moins l’être humain en tant qu’espèce qui est coupable que les partisans d’une évolution centrée sur le progrès, exacerbée par la Révolution industrielle, et de son impact sur la nature et le climat. Le mythe du « Prométhée » sans conscience y est directement lié, comme le souligne Jean-Paul Engélibert dans sa critique du concept d’anthropocène : « La création de monstres accompagne l’idée de la destruction de l’humanité ».
Ici, en donnant une voix au vivant, celle de cette femelle frappabord, Mireille Gagné passe par une intrication de points de vue et donc de responsabilités qui diffère de l’image habituelle d’un humain unique coupable. Pour la mouche, la piqûre n’est pas seulement une obligation biologique, qui vise à nourrir ses futurs œufs, mais l’objet d’une quête érotique, d’un désir de peau à peau sublimé par le moment où enfin elle se nourrit. Des préliminaires à la délivrance, l’acte s’inscrit dans le temps long, celui du plaisir, pas de la nécessité : « Au moment où je m’apprêtais à me poser sur son cuir chevelu suintant, il a subitement retiré son gilet avec lequel il a tenté de me fouetter. Je l’ai esquivé de justesse, m’éloignant de quelques mètres. La pureté de son torse m’a alors frappée. Sa peau dorée et veloutée se reflétait dans mes yeux »
Pourtant, la femelle frappabord ne cache pas la colère que lui inspire la présence envahissante de l’être humain. C’est le vivant qui se rebelle, se venge de ce qu’on lui fait subir. La faute est ainsi partagée, l’impact néfaste des uns entraînant celui des autres. Dans Nous ne sommes pas seuls, Léna Balaud et Antoine Chopot montrent comment la relation au vivant peut devenir politique si elle s’appuie sur la coopération entre espèces. C’est le cas avec l’amarante, cette plante capable de rendre un champ d’OGM inoffensif, que les défenseurs de l’environnement vont semer à grande échelle dans les parcelles contaminées d’Argentine. Mireille Gagné décrit l’exact contraire, un partenariat destructeur dont les actes complémentaires mènent à la haine et au chaos.
La bonne nouvelle, c’est qu’il ne s’agit, au fond, que de retrouver le bon équilibre dans nos relations. Bruno Latour a théorisé le concept de « diplomatie » entre les collectifs hétérogènes qui peuplent la Terre, afin de réécrire entièrement les relations que nous entretenons les uns avec les autres. Être diplomate, voilà qui paraît une bonne idée ! Frappabord nous invite ainsi à nous poser cette question cruciale, au risque de nous démanger longtemps : au lieu de se nuire mutuellement, comment peut-on s’unir ?
Mireille Gagné, Frappabord, éditions La Peuplade, janvier 2024, 216 p., 20 €
Bibliographie complémentaire :
. Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls. Politique des soulèvements terrestres, éditions du Seuil, « Anthropocène », 2021.
. Christian Chelebourg, Les Écofictions. Mythologies de la fin du monde, éditions Les Impressions nouvelles, 2012.
. Jean-Marc Drouin, Philosophie de l’insecte, éditions du Seuil, « Science ouverte », 2014.
. Jean-Paul Engelibert, Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse, éditions La Découverte, « L’Horizon des possibles », 2019.
. Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, « Poche », première édition 1991.
. Hugh Raffles, Insectopédie, traduit par Matthieu Dumont, éditions Wildproject, 2016.
. Anne Simon, Une Bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, éditions Wildproject, 2021.