Annelies Schulte Nordholt enseigne la littérature française à l’Université de Leyde (Pays-Bas). Spécialiste de Blanchot et de Proust, elle a écrit de nombreux articles sur la littérature moderne et contemporaine. Sur la littérature de la Shoah, elle a notamment publié Perec, Modiano, Raczymow. La génération d’après et la mémoire de la Shoah (Amsterdam, Rodopi, 2008) et le volume collectif Témoignages de l’après-Auschwitz dans la littérature juive-française d’aujourd’hui (Amsterdam, Rodopi, 2008). Son dernier livre, Georges Perec et ses lieux de mémoire. Le projet de Lieux (Leyde, Brill) a paru en 2022. Une édition brochée du livre a paru en novembre 2023.
Pour commencer, est-ce que tu pourrais nous présenter le projet de Lieux et nous expliquer son importance pour Perec ?

Annelies Schulte Nordholt : à l’origine, Lieux était un projet ethnographique conçu avec son ami anthropologue, Georges Condominas. Il devait consister à « s’installer périodiquement et pendant plusieurs années à plusieurs des postes d’observation parisiens favoris » de Perec et à faire des relevés, sous forme de textes et de photos. Ce projet, jamais réalisé, avait pour but de mettre le doigt sur la modification progressive des lieux au cours des années et il était déjà d’essence autobiographique, même s’il ne comportait pas encore de textes où Perec parlait de lui. En 1967, Perec a rejoint l’Oulipo et c’est alors que l’idée a surgi d’en faire un projet régi par des contraintes formelles. Début 1969, Lieux prend sa forme définitive : Perec choisit douze lieux parisiens qui sont tous liés à un moment ou à un événement important dans sa vie passée. Certains, comme la rue Vilin, la rue de l’Assomption ou la rue Saint Honoré, sont des lieux où il a habité. D’autres lui sont chers en raison des proches, amis ou famille, qui y ont vécu. D’autres encore sont liés à un moment particulier comme la fugue qu’il fit à douze ans (Franklin Roosevelt). Lieux est construit comme un projet oulipien, qui devait s’étendre sur douze ans : chaque mois, Perec devait écrire deux textes, dans un ordre établi d’avance par une table de permutations construite à partir d’un algorithme. L’un était une description sur place d’un lieu (un « Réel »), l’autre (concernant un autre lieu) une évocation des souvenirs liés à ce lieu (un « Souvenir »). Dès que Perec avait écrit un texte, il l’enfermait dans une enveloppe cachetée à la cire, autre contrainte du projet, qui excluait toute relecture et toute correction ultérieure.
Lorsque, au bout des douze ans, Perec réouvrirait les enveloppes, il espérait y trouver « la trace d’un triple vieillissement : celui des lieux eux-mêmes, celui de mes souvenirs et celui de mon écriture », comme il l’explique dans Espèces d’espaces. Ce sont là les buts théoriques du projet, qui visent à traquer la mémoire en vue d’en savoir plus sur son fonctionnement. Mais en même temps, Lieux a une dimension existentielle : il a sa place parmi les multiples projets autobiographiques auxquels Perec travaille à cette époque, et par lesquels il tente de faire le deuil de sa mère disparue dans les camps nazis.
Quelles hypothèses peut-on faire au sujet de son inachèvement ?
Si Perec y travaille avec enthousiasme les deux premières années, on observe ensuite un ralentissement : les retards s’accumulent, jusqu’à l’abandon final en 1975. Au lieu de douze ans, le projet n’aura duré que six ans.
Une première raison est la déception de Perec devant les résultats du projet, exprimée dans certaines interviews et dans les textes eux-mêmes, qui lui semblent souvent répétitifs et peu fructueux. Perec doute parfois du protocole choisi et le vit bientôt comme un carcan, d’autant plus que d’autres projets l’absorbent de plus en plus : il abandonne Lieux pendant un an pour faire le film Un homme qui dort, il écrit Espèces d’espaces et pendant toute la période, il travaille sur W ou le souvenir d’enfance, dont l’achèvement rendra en fait superflu le travail autobiographique de Lieux. Sous sa forme primitive, Lieux a donc un peu perdu de son utilité pour Perec en 1975. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre son enquête sur ses lieux parisiens sous d’autres formes, elles aussi très inventives, comme la poésie (La Clôture), le cinéma (Les Lieux d’une fugue) et la radio (émission sur le carrefour Mabillon).
Ton livre est la première étude entièrement consacrée à ce texte. Peux-tu nous expliquer ce qui t’a amenée à travailler sur Lieux alors que le texte n’était pas encore publié, ainsi que la manière dont tu as procédé ?
En 2008, j’avais publié un essai comparatif, Perec, Modiano, Raczymow. La génération d’après et la mémoire de la Shoah (Rodopi/Brill). Il y était question de l’obsession des lieux parisiens qui caractérise leur œuvre, que j’avais mise en rapport avec la perte du lieu d’origine, chez ces trois auteurs. Cette conscience d’un lieu disparu s’exprime par (et explique peut-être) l’ancrage de leur écriture dans les lieux parisiens. Mon essai contenait déjà une analyse de la version publiée en revue des « Réels » de la rue Vilin. Lorsque j’ai voulu poursuivre cette recherche, je me suis rendu compte que cela passait forcément par une lecture de Lieux en entier, et dans sa version originale. Or en effet, à ce moment-là, il y a maintenant une dizaine d’années, le texte n’existait que sous forme d’un manuscrit difficilement accessible et non transcrit, consistant en une multitude de feuilles volantes. Grâce à l’ayant-droit et à l’Association Georges Perec, j’ai pu en obtenir une photocopie. J’ai d’abord dû faire des transcriptions d’une bonne partie du manuscrit. Le travail sur ce matériau brut a été une expérience à la fois passionnante et difficile : à tout moment, il fallait établir la bonne version du texte et maintenir le cap dans un massif touffu de manuscrits et de documents. J’ai commencé par publier quelques articles sur Lieux. Mais un livre n’était guère envisageable à ce moment-là, puisque Lieux lui-même demeurait inédit.
Qu’a changé la publication du livre par rapport à ton travail ?
Lorsque j’ai eu la nouvelle que l’édition de Lieux allait finalement se faire, j’ai décidé de développer et de compléter mes articles pour en faire une monographie. J’ai pu alors bénéficier d’une bonne collaboration avec les éditeurs, ce qui m’a permis de confronter mes transcriptions à celles de Jean-Luc Joly, qui a établi et édité le texte pour les Éditions du Seuil. Dans la plupart des cas, j’ai harmonisé ma lecture mais j’ai parfois gardé la ponctuation et la mise en page du manuscrit original, souvent très éclairantes. Ensuite, j’ai patiemment attendu la parution de Lieux avant de publier mon propre ouvrage, qui est la première étude sous forme de livre sur cette œuvre.
Ton essai fournit une réflexion bien plus ample sur le rôle de la mémoire chez Perec. Qu’en est-il en particulier de son ancrage urbain que tu étudies ?
« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance », dit la première phrase, bien connue, du premier chapitre autobiographique de W ou le souvenir d’enfance. La mémoire de Georges Perec est foncièrement « trouée », pour reprendre la formule d’Henri Raczymow, et le texte raconte le combat que Perec livre afin de rassembler les bribes de cette première enfance, dont toutes traces ont été effacées de sa mémoire par le traumatisme de la disparition de la mère. Ce passé indicible ne saurait être dit que de manière détournée, indirecte et l’un des détours que Perec emprunte, c’est justement l’espace, ce sont les lieux. Au chapitre X de W ou le souvenir d’enfance, il décrit minutieusement le lieu de cette première enfance, la rue Vilin, et comment il a « redécouvert » cette rue à la fin des années 60. Or ce passage est une réécriture des multiples descriptions qu’il en avait faites dans Lieux. Comme les autres lieux du projet, mais de manière privilégiée, la rue Vilin est pour Perec un lieu de mémoire, où la mémoire fonctionne (ou devrait fonctionner) de plusieurs manières.
D’abord, c’est un lieu de commémoration personnelle : il s’y rend tous les ans pendant le projet, pour commémorer une tranche de son passé. Mémoire aussi au sens de mémorisation : la description des lieux, que ce soit dans les « Réels » ou dans les « Souvenirs », est une manière de se construire une archive de données dont il pourra disposer à l’avenir, le projet une fois terminé. Cela présuppose que les lieux, que l’espace urbain aient eux-mêmes une mémoire : ce sont, pour reprendre l’expression de Jean-Luc Joly, des « conservatoires mémoriels ». Et cela nous conduit à une troisième fonction de la mémoire, celle de la remémoration. Par la description minutieuse et répétée de ses lieux, Perec espère en effet faire resurgir des souvenirs disparus. Mais l’espace urbain peut-il fonctionner comme un catalyseur de la mémoire ? C’est là que, notamment dans le cas de la rue Vilin, la mémoire achoppe. Cela n’empêche pas que dans son ensemble, on puisse considérer Lieux comme une « tentative de reloger la mémoire dans l’espace » (Jacques Neefs et Hans Hartje, Georges Perec. Images).

Ton livre contient de précieuses microlectures sur certains lieux, comme la Gaîté, que tu qualifies de « lieu de substitution », et la rue Vilin. Pourquoi ces deux lieux ? Quelle importance revêtent-ils pour Perec ? Tous les lieux choisis ont-ils la même valeur à ses yeux et dans le texte ?
Si j’ai choisi d’analyser plus en détail les textes autour de la rue Vilin et ceux autour de la Gaîté, c’est qu’ils comptent parmi les textes les plus riches du projet et aussi parce qu’ils sont contrastés quant à leur tonalité. La tonalité de la rue Vilin est sombre bien sûr, dans les « Réels », qui décrivent la démolition progressive de la rue, démolition qui forme une puissante image de la « disparition » dont ce fut le lieu. Mais aussi dans les « Souvenirs » qui tentent désespérément de faire resurgir quelques bribes de souvenirs d’enfance. Ce contexte montre bien l’importance de la rue Vilin, lieu-clé de la topologie parisienne de Perec.
Les textes sur la rue de la Gaîté semblent au contraire refléter le nom de la rue. Les « Réels » sont écrits dans une espèce d’euphorie : dans ses descriptions répétées, Perec ne se lasse pas d’inventorier la vie du quartier, ses habitants, leurs trajectoires, leurs occupations et surtout les multiples spectacles à l’affiche des théâtres et des cinémas. Mais si on lit les « Souvenirs », on découvre que la rue de la Gaîté n’a rien d’euphorique : pour Perec, elle n’était qu’un « lieu de passage » lorsqu’à vingt ans il faisait une psychanalyse avec Michel de M’Uzan, qui habitait Villa Seurat, toujours à Montparnasse mais quand même à une certaine distance. Si on sait que Perec habitait à ce moment-là rue Saint Honoré, on mesure la distance qu’il parcourait, à pied, trois fois par semaine pour y arriver. Lorsque, dix ans plus tard, il écrit ces « Souvenirs », il se rend compte que la Gaîté est un lieu-écran pour ainsi dire, un substitut de la Villa Seurat, lieu qui incarne l’analyse. Décrire chaque année la rue de la Gaîté devient alors une manière détournée de parler (de ne pas parler) de son enfance et de l’analyse.
Quant aux autres lieux, certains sont foisonnants de vie et leurs descriptions sont très riches, comme la place de la Contrescarpe, haut-lieu de la vie estudiantine. D’autres sont tout aussi capitaux, ou même plus, comme l’île Saint-Louis, où habite Suzanne Lipinska, avec qui Perec vient de rompre ; mais la crise sentimentale liée à ce lieu provoque un tel blocus qu’il lui est quasiment impossible de les décrire, d’où la fragmentation douloureuse de ces textes. D’autres lieux encore ont une importance secondaire pour Perec, comme l’avenue Junot ou le passage Choiseul, que Perec décrit sans véritable plaisir. Enfin, il y a deux lieux qu’il avait déjà décrits avant : Franklin-Roosevelt, le lieu de sa fugue enfantine, dans Les lieux d’une fugue, et Saint Honoré dans Un homme qui dort. C’est alors comme si ces textes antérieurs s’interposaient entre Perec et son projet, l’empêchant de décoller. Cependant, après l’abandon de Lieux, il fera un film sur Franklin-Roosevelt, appelé également Les lieux d’une fugue (1978) – évocation d’une rare puissance. Les textes qui composent Lieux sont donc inégalement réussis mais la réussite de Lieux est ailleurs : dans l’originalité du projet, dans l’écriture du premier jet et le regard scrupuleusement honnête que Perec jette sur lui-même dans les « Souvenirs ».
Ton essai se caractérise aussi par le choix de deux approches singulières pour interroger Lieux, à savoir son lien avec la rhétorique et avec les « lieux de l’écriture ». Pourrais-tu nous expliquer cela ?
Oui, dans son projet, Perec a choisi certains lieux pour la seule raison qu’il y a écrit certains de ses livres. Ce sont donc des lieux d’écriture. Trois lieux sur douze sont ainsi liés à ses débuts en littérature : Italie, où se trouvait la chambre de bonne d’un ami où il a finalisé son premier roman, Les Errants ; Assomption, où il a écrit L’Attentat de Sarajevo et Saint Honoré (La Nuit/Gaspard pas mort). Ces débuts furent difficiles car aucun de ces romans ne fut publié de son vivant. Mais curieusement, les Lieux ne nous donnent guère de détails sur l’intrigue de ces textes, ni de réflexions sur le processus de la création littéraire. Conformément au protocole du projet, Perec se limite à inventorier les lieux et à décrire les circonstances de l’écriture, comme le fait de « dactylographier » son roman dans la chambre près de la Place d’Italie. Cette priorité de la matérialité de l’écriture, de sa dimension artisanale, manuelle, est capitale pour Perec.
Par l’écriture, ces lieux physiques deviennent donc des lieux rhétoriques, faits de langage et cela nous mène au sens double du titre de Lieux : il désigne à la fois des vrais lieux – des rues, des places – et des lieux rhétoriques. Cela correspond à l’intérêt bien connu de Perec pour la rhétorique classique, que lui avait fait découvrir Roland Barthes. Dans une conférence sur Les Choses, Perec a expliqué comment pour tous ses romans, il est parti d’un ensemble de lieux communs sur leur sujet. J’ai alors voulu mieux comprendre cette dimension rhétorique de son écriture dans Lieux. Les lieux communs sont des répertoires d’idées, de thèmes ou d’arguments applicables à tout sujet. Ces répertoires forment des listes qu’on appelle topiques et qui permettent à l’écrivain de « trouver » des contenus, des choses à dire sur son sujet. C’est la première étape de la rhétorique, appelée l’Inventio. Les « Souvenirs » s’avèrent construits sur la topique des circonstances, qui consiste à poser une série de questions : Qui ? Quoi ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? etc. Ainsi naissent des grappes de souvenirs rattachés au lieu en question. Et cette méthode rhétorique, Perec s’en sert non seulement pour trouver des choses à dire mais aussi pour les ordonner (la Dispositio) et il modèle ses descriptions sur l’ekphrasis de l’Antiquité : comme celle-ci, les descriptions de lieux visent à être exhaustives, elles sont tenues par une volonté de visualiser et enfin, elles se doivent d’être écrites en « style bas » (« stylus humile »), sans ornements de style. À mon avis, la rhétorique est un prisme jusque-là trop peu utilisé pour comprendre la manière de travailler de Perec, et qui pourra également éclairer d’autres textes.
Comment expliques-tu le succès de Lieux aujourd’hui et quel pourrait en être l’impact sur les écrivains contemporains ?
Il faut rappeler d’abord que Lieux est un ouvrage qui a été attendu pendant plus de trente ans. Depuis le début des années 90, on en connaissait l’existence, le protocole et certains fragments par l’étude détaillée de Philippe Lejeune dans La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec autobiographe. En même temps, Lieux restait un trésor enfoui dans la Bibliothèque de l’Arsenal, auquel seuls quelques chercheurs avaient accès. Cela explique que ce soit devenu un « livre mythique », selon la formule des éditions du Seuil au moment du lancement du livre. Le temps qui s’est écoulé entre l’annonce de publication et le moment où le livre est arrivé sur l’étal des libraires a encore exacerbé l’attente des lecteurs. Les Éditions du Seuil ont eu l’excellente idée de compléter l’édition papier – volumineuse, extrêmement bien documentée – par une édition en ligne exemplaire, et de plus en accès libre.
Plus encore que le livre, ce site nous permet de naviguer librement d’un texte à l’autre, de lire les Lieux dans des ordres différents et pourquoi pas d’emboiter le pas à Perec dans Paris, l’appli à la main ! Car plus qu’une lecture, Lieux appelle une « performance », de la part du lecteur moyen mais aussi de la part des écrivains et des artistes. Ceux-ci n’ont d’ailleurs pas attendu Lieux pour se mettre à l’école de l’infra-ordinaire en entreprenant des projets d’exploration « ethnographique » d’une tranche particulière du quotidien, selon un protocole formel qui en prescrit les règles. François Bon dans Autoroute (1998) ou Marc Augé dans Un ethnologue dans le métro (1986) en constituent des exemples déjà anciens. Aujourd’hui, Thomas Clerc par exemple a pris la relève avec son projet Paris, musée du 21e siècle, qui explore Paris rue par rue (en ordre alphabétique) arrondissement par arrondissement (2007).
Annelies Schulte Nordholt, Georges Perec et ses lieux de mémoire. Le projet de Lieux, Leyde, Brill, coll. « Faux Titre », 2023, 49 €
Colloque Les Lieux de Perec, 25-27 janvier 2024 :
