Autoportrait © Jean-Philippe Cazier

Jean-Philippe Cazier publie aux éditions Al Dante un livre déroutant, dès son titre, L’La phrase. L’. Déroutant non parce qu’il serait obscur ou étrange mais parce qu’il séduit, au sens étymologique de ce verbe, mène ailleurs, sur le chemin d’une langue qui se construit tout en s’énonçant, refusant tout sens figé, toute syntaxe absolue et butée.

Cette « langue en fuite » (non parce qu’elle serait sans courage mais parce qu’elle déborde) est au cœur d’un projet aussi poétique qu’il est politique : extraire la phrase de la gangue des habitudes et parlures, accepter les héritages et filiations tout en les mettant à distance, refuser ces paroles gelées dont nous abreuvent les médias, toutes ces « phrases mortes à la surface de la page ». Ainsi le livre peut-il être déroute, parfois silence et ombre, le plus souvent dynamite, l’un de ces putschs par lesquels le sens advient pour se perdre en nous.

La publication de L’La phrase. L’ était l’occasion rêvée de questionner Jean-Philippe Cazier sur son rapport au monde et à la langue (la sienne, celle des autres), sur les crises, sujets si présents dans ses livres comme ses articles, dans Diacritik ou Chimères principalement.

Hélène Cixous
Hélène Cixous

Dès les premières pages, il y a du Melville, il y a du Kafka. Il y a du Shakespeare, il y a du Derrida. Il y a du Nietzsche, un peu, il y a du Rilke, à peine. Je pense qu’il y a aussi quelque chose de Genet, mais un soupçon, sur le mode de la présabsence spectrale.

Et ça se babelise de l’intérieur. Ça s’hybride dans les idiomes. Ça se chimère dans les multiples de la langue.

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Ce mercredi 14 décembre se déroulera l’épisode 4 de l’histoire du vertige brossée par Camille de Toledo à la Maison de la Poésie de Paris en partenariat avec Diacritik et Remue.net. Dans ce quatrième épisode, « nous reviendrons sur la bataille du réel, entre le réel vertigineux des langues et le réel nostalgique du manifeste des écrivains voyageurs », indique Camille de Toledo.

En 2015, l’écrivain espagnol Javier Cercas est invité à tenir un cycle de conférences en littérature comparée à l’Université d’Oxford, succédant ainsi à George Steiner, Mario Vargas Llosa et Umberto Eco. Son sujet sera le roman, en tant qu’écrivain et critique, deux activités dont Cercas souligne la parenté en introduction de son essai, réécriture et prolongement des cinq conférences tenues en anglais : « tout bon écrivain est, qu’il le sache ou non, un bon critique » et « tout bon critique est un bon écrivain ».

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Ce jeudi 17 novembre aura lieu l’épisode 3 de l’histoire du vertige initiée par Camille de Toledo à la Maison de la Poésie de Paris en partenariat avec Diacritik et Remue.net. Dans cet épisode 3, nous lirons et explorerons Danube de Claudio Magris, indique Camille de Toledo. Après la « carte de l’empire », de J.L. Borges et le vertige de la duplication du monde, après le chapitre IX du Quichotte et le vertige des « habitations fictionnelles », et de « l’entre-des-langues », nous remonterons aux sources du Danube, entre Musil et Magris, pour trouver, en Europe même, les mythes pour habiter vertigineusement, à rebours de nos nostalgies…

En partenariat avec Diacritik et Remue.net, se poursuit « Une Histoire du Vertige », le cycle de dix lectures-conférences que, de septembre 2016 jusqu’à juin 2017, Camille de Toledo présente à la Maison de la Poésie de Paris.
Dans le sillage de la parution récente des Potentiels du temps, co-écrit avec Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, Camille de Toledo lira et explorera dans cette deuxième séance Histoire universelle de l’infamie de J.L. Borges… Il se promènera cette fois dans la « carte de l’empire », poursuivant ainsi les pistes explorées dans l’épisode 1, sur « l’entre-des-langues », les « habitations fictionnelles » et les « mythes du vertige ». Brièvement dit, il s’agira, une fois encore, de chercher à comprendre comment habiter…

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Jean-Luc Nancy, j’en porte sur moi quelques souvenirs, comme on dirait d’un portrait, en ce qu’un portrait, c’est bien quelque chose que l’on porte, emmène et qui se déplace par la vertu de ce port. Il se porte d’ailleurs tout en me portant avec lui, souvenir où je suis inclus non seulement à titre d’observateur mais en tant que figure de fond. Je me sens là, en même temps que lui qui se porte, qui se porte bien d’ailleurs, montrant un sourire et une main suspendue à un point qui passe de son cahier, très peu consulté, à un livre de Kant (qu’on devine puisqu’il ne l’a pas emporté aujourd’hui) et de là revient s’agiter en un dialogue avec son autre main.

Jean-Clet Martin (DR)

Il y a toujours une façon de planter en terre inconnue un piton pour dérouler peut-être, à partir de là, une corde. Cette entrée en philosophie se réalise parfois par une thèse. La mienne porte pour titre : « Essai sur le concept deleuzien de multiplicité » (1992). L’intuition en est assez simple. Le moindre événement, la moindre modalité d’existence passe par des plans différents, comme si le réel se traversait en « mille-feuille » ou en « gigogne ». A chaque étage de ce plan feuilleté, la pointe de l’événement doit se modifier, négocier son passage avec des règles différentes au sein de strates autrement étalées. La multiplicité qui ventile le réel implique forcément une variation, une modification en fonction de l’étage où elle se réalise. Les repères, les mesures ne sont plus de même rythme, de même ordonnance, ouvrent des niveaux de monde hétérogènes.

Claude Favre - Photo © Jean-Marc de Samie
Claude Favre – © Jean-Marc de Samie

Elle a une façon d’écrire, Claude Favre, une façon bien à elle et rien qu’à elle, Claude Favre, sa façon de nous envoyer des phrases comme des lassos qui nous amènent vers elle, tout contre sa bouche, pour nous faire entendre le monde comme elle l’entend elle, c’est-à-dire absurde, c’est-à-dire violent, c’est-à-dire désopilant, et désespérant ; nous faire entendre les bruits insupportables dans sa tête trouée par le marteau-piqueur d’une langue usuelle qui réinterprète le monde et le rend incompréhensible.

 Jean-Clet Martin (DR)

Jean-Clet Martin (DR)

Le siècle deleuzien de Jean-Clet Martin, n’est pas un livre sur Deleuze mais avec Deleuze. Loin de s’enfermer dans l’exercice d’un commentaire fort peu deleuzien, de vouloir expliquer Deleuze, de le réciter selon une approche très scolaire ou de le rabattre sur des questions et problèmes que son œuvre a précisément contribué à vider de leur sens, Le siècle deleuzien propose une pensée avec Deleuze, pensée qui ne peut ainsi qu’être originale, nouvelle – puisqu’il s’agit avant tout de créer.

Ce livre fait de Gilles Deleuze l’opérateur d’une constellation traversée de thèmes, d’idées, de forces étranges, de rapports aux animaux ou aux machines mais aussi à d’autres philosophes comme Sartre ou Derrida – constellation qui dessine les points et trajectoires d’un autre monde dans le monde, d’un autre siècle dans le siècle. Il s’agit donc aussi de penser la possibilité d’autres possibles du monde, d’autres possibles de l’histoire, d’autres possibles du futur.

© Thomas Eakins
© Thomas Eakins

En ouverture, musicale puisque la mention suit quelques notes de Schubert, du roman d’Emmanuel Régniez, une phrase qui vaut entrée dans une altérité : « C’est à 11h03, le samedi 2 avril que l’on a sonné à la porte de Notre Château.

C’était extraordinaire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château ».

Parmi les figures de l’art contemporain représentées sur les tableaux retrouvés de Randall, dans le roman de Jonathan Gibbs, p. 172 : Louise Bourgeois. Et c’est justement Louise Bourgeois que figure un court (et magnifique) livre de Jean Frémon, Calme-toi, Lison, Louise Bourgeois prise dans un monologue intérieur en « tu », parfois interrompu par un « je », bribes de souvenirs et sentiments évidemment imaginaires mais ancrés dans la biographie — l’enfance à Choisy-le-Roi, le mariage avec Robert Goldwater, le départ pour New York, la création, Jerry Gorovoy…

VincentMessage
Vincent Message

« L’homme est une maladie mortelle de l’animal » déclarait Alexandre Kojève dans un élan hégélien dont il portait en lui l’exigeante intimité afin de témoigner de ce qu’est devenu l’homme dans une histoire terriblement inexorable et achevée, afin de définir ce qui reste d’humain, après que, hagards de triomphe, les hommes ont consumé leur noir temps d’histoire sur terre : afin de dire combien, au crépuscule aride de notre temps, l’homme est l’espèce négative du vivant. Nul doute aucun qu’une telle sentence qui installe le conflit entre l’humanité et l’animalité de l’homme comme le conflit politique premier de tout être pourrait rigoureusement figurer en exergue parfait à Défaite des maîtres et possesseurs, second roman d’une vive beauté de Vincent Message, paru cette rentrée d’hiver au Seuil.