Dans Mon grand écrivain, qu’elle qualifie de « tout petit livre » dans les dernières pages d’Aucun respect, Emmanuelle Lambert racontait sa relation de travail avec Alain Robbe-Grillet, autour des archives que l’auteur avait déposées à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) alors naissante. Elle était une toute jeune femme, découvrait le monde littéraire, faisait ses armes dans le contexte si particulier des années 90. Ce recueil de « souvenirs bruts » lui avait été suggéré par son éditeur (Éloi dans Aucun respect). Mon grand écrivain avait été écrit en quelque sorte sans recul, paru un an après la mort du « Pape du nouveau roman ». Les années ont passé, Emmanuelle Lambert écrit cette fois sans aucun respect.
Elles ont bien changé, les filles des années 90, celles que l’on cantonnait au rôle de faire-valoir ou d’objets, quand le paternalisme se doublait de gestes déplacés qu’on sommait les femmes de considérer comme des hommages ou de la galanterie… Aucun respect est d’abord une chronique en contexte, le récit de ces années où on se déhanchait au Queen, où Guy Georges terrorisait les habitantes de l’Est parisien, ces années où le corps était « standardisé », où l’on attendait des femmes qu’elles soient « athlétiques, galbées » comme les « invincibles sur papier glacé ». Mais la jeune femme qui entre à « l’Institut » dans ces années-là aime, elle, manger et dormir.
Le récit d’Emmanuelle Lambert est aussi celui d’un affranchissement de ces normes. Quand Robbe-Grillet, peu avant de mourir, souhaite publier un livre ouvertement répugnant, ode guillerette à la pédophilie et l’inceste, elle ose lui dire que l’excuse du « fantasme » ne tient pas, pas plus que celle du lien de la littérature et du mal, que ce livre n’est pas digne de son œuvre. Quand le même Robbe-Grillet se montre un peu trop pressant, sa réplique est cinglante. « Tout de même, les filles, aujourd’hui, vous n’avez aucun respect », se voit-elle rétorquer — en effet. Le titre du livre qui est aussi celui du chapitre 32 (et sa chute) en donne en creux le fil directeur. Mais avant de s’émanciper de ce milieu snob et machiste, il lui faut apprendre la contenance adéquate, l’aisance, la désinvolture, autant de signes affichant qu’elle n’est plus empêtrée dans son admiration béate des grands textes et des grands écrivains vivants.
2009-2024 — les années ont passé et Emmanuelle Lambert (qui a depuis écrit sur Genet, Giono ou Colette) en prend acte par son ironie, par son usage de l’imparfait, via le fait de se raconter à la troisième personne, sans donner de nom à ce personnage comme à distance d’elle-même, en quelque sorte revenue de toute nostalgie pour ses années de jeunesse, dissoutes dans l’impertinence (ce qui n’empêche pas quelques portraits très sensibles et affectueux). Sans doute les surnoms et identités fictives donnés à Olivier Corpet, Nathalie Léger, Albert Dichy, Benoît Peeters (et d’autres) servent-ils aussi cet éloignement volontaire, même si ces clés seront sans doute indéchiffrables pour la majorité des lecteurs. Quand bien même, on passe de Mon grand écrivain au détachement que permet le récit (en partie fictionnel sans doute) depuis le réel.
Peut-être s’agit-il d’ailleurs moins ici de raconter le grand écrivain ou l’IMEC que la « bonne fille qu’elle était », la jeune femme d’une vingtaine d’années qui découvre Paris, ses rites, ses codes. Elle entre comme stagiaire à l’Institut, elle est chargée de mettre en ordre les archives de Robbe-Grillet, 80 ans de documents en vue d’une exposition. Elle est encore une jeune femme naïve et idéaliste, volontiers asservie, que ce soit par le Chef ou par son amour d’alors, Alex, qui ne conçoit de relation que libre quel qu’en soit le prix pour sa partenaire.
Bien sûr, on rencontre Alain Robbe-Grillet, Catherine et « ses activités, disons… », on entre dans leur Château normand, on lit la passion de l’écrivain pour le gigot d’agneau à volonté, son Parc et les cactées (« cactées, pas cactus, cactées ! »). On voit l’association née d’une passion des archives devenir un Institut à cheval entre Paris et une abbaye normande après des travaux « pharaoniques ». On découvre surtout cette jeune femme, « très normale, tout de même », devenant « une vraie robbe-grillettologue » et prise dans un apprentissage complexe de la vie littéraire, de la société, de l’amour et la sexualité. Et la chronique, faute de centre, se perd entre récit de soi et roman vrai d’une époque, sans jamais vraiment transporter le lecteur.
Emmanuelle Lambert, Aucun respect, éditions Points, janvier 2026, 208 p., 7 €90