En exergue de Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, le dernier essai d’Asma Mhalla, une phrase d’Albert Camus, qui date de 1958 : « (…) on n’écrit pas pour dire que tout est fichu. Dans ces cas-là on se tait. Je m’y prépare ». Toute la tension du livre d’Asma Mhalla, est dans cette phrase : dire un nouveau système totalitaire, décrire par quels processus il combat la démocratie, montrer qu’il s’agit d’un « Léviathan à deux têtes. L’une orchestre le show pendant que l’autre code le système » — soit, pour le dire très vite Trump et Musk. Ne rien masquer de la catastrophe en cours mais ne pas s’y résoudre, garder espoir, écrire pour cette raison. Mais savoir que la perspective d’échapper à ce nouveau régime technocratique est faible, donc… se préparer à se taire (ou être bâillonnés).
Asma Mhalla s’est imposée comme l’une des penseuses contemporaines d’un nouvel ordre du monde avec Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats, paru en 2024 aux éditions du Seuil et désormais disponible en Points.
Son essai suivant paraît seulement un an après. La rapidité de ce retour en librairies nous dit plusieurs choses : on pourrait se dire qu’il s’agit d’un besoin d’occuper l’espace éditorial et médiatique. C’est lié, plus probablement, à la nécessité, sur des sujets qui évoluent aussi vite, d’actualiser sa pensée. Ici en lien avec le 13 juillet 2024, « point fixe » depuis lequel Asma Mhalla dit écrire : ce jour où tous les programmes des chaînes d’info sont passés en priorité au direct. L’ex-président des États-Unis, de nouveau candidat à l’investiture suprême, venait d’être l’objet d’une tentative d’assassinat, en plein meeting de campagne, à Meridian, en Pennsylvanie. On se souvient de son oreille en sang, de ses gardes du corps paniqués tentant de le protéger de leurs corps, de Trump émergeant de cette masse, poing levé. Meridian est une ville au nom explicite, pourrait-on ajouter (Asma Mhalla ne l’écrit pas) : ce moment est un méridien en effet, une ligne séparant deux états du monde, un avant et un après. Il s’agit, écrit Mhalla, d’une seconde qui « accélère la collusion brutale et instable entre la puissance des technologies et le pouvoir politique ». Musk se saisit de X pour apporter son soutien au candidat, avant de financer sa campagne et de s’afficher à ses meetings. J.D. Vance devient le co-listier de Trump, la Silicon Valley (traditionnellement démocrate, du moins en façade) se rallie, un technofascisme est désormais possible, qui ira s’affirmant de l’élection de Trump en novembre 2024 à aujourd’hui (et c’est loin d’être fini).
Ce méridien, cette seconde cristallisent une bascule : le jour même de son investiture (21 janvier 2025), Trump signe au feutre noir et dans un stade des dizaines de décrets contre les migrants, le climat, l’aide humanitaire internationale, il gracie les assaillants du Capitole en 2021, il décide de renommer le golfe du Mexique, il donne tout pouvoir au DOGE (dirigé par son soutien Elon Musk qui, tout à l’exaltation de sa nouvelle puissance, ponctue le moment d’un salut nazi) pour éradiquer les services publics étatsunien. Devant nos yeux, ce n’est pas seulement l’émergence d’un nouveau pouvoir aux USA mais bien un nouvel ordre du monde, le spectre du fascisme avec la spécificité d’être allié aux nouvelles hypertechnologies attentionnelles, soit « la nouvelle grammaire d’un pouvoir hybride ». « Tant qu’il reste invisible, il agit comme un empire cognitif » qui nous colonise, écrit l’autrice dans les dernières pages de son livre — « Après les pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire et médiatique, s’impose désormais un cinquième pouvoir : le pouvoir cognitif ».
Asma Mhalla en détaille non seulement le programme mais les racines idéologiques et les méthodes dans un essai engagé, tonitruant, pour contrer notre sidération face à une puissance débridée, qui occupe le terrain politique et médiatique, le sature de déclarations en apparence aberrantes et imbéciles qui visent de fait un « emballement du spectacle ». Or il faut s’extraire de ce flux ininterrompu d’outrances, résister et « briser l’emprise » de cette « nouvelle arène du pouvoir » pour « déconstruire ses récits ».
Pour cela, il faut comprendre comment fonctionne cette alliance du politique et du technologique, admettre que « le futur est derrière nous », que le pire est advenu. Commentant des auteurs cyberpunk et de science-fiction, Asma Mhalla — rejoignant en cela Fredric Jameson, entre autres — montre que leurs prédictions littéraires sont notre présent, que la dystopie n’est plus un à venir. La diction n’est plus fiction, le pouvoir politique est désormais ultra-centralisé et contrôlé par des technologies de surveillance comme de monopolisation de l’attention via l’addiction qu’elles provoquent. C’est l’alliance du BigTech et du BigState, d’États-Empires qui tirent une grande partie de leur puissance des géants de la Tech, que l’on pense aux USA ou à la Chine. Nous avons basculé « d’une technologie totalisante à une technologie totalitaire ».
D’autres le montrent, dans leurs essais (le récent Apocalypse nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, aux éditions Divergences, paru en même temps que le livre d’Asma Mhalla) ou leurs romans (comme le récent diptyque Le Cercle et Le Tout de Dave Eggers). L’urgence est là, celle du livre, du recul qu’il permet, de la réflexion qu’il provoque, pour sortir de la sidération, de l’indifférence et de la passivité. Asma Mhalla nous donne des armes pour lutter.
Asma Mhalla, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, éditions du Seuil, septembre 2025, 208 p., 19 €