Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/16)

2009 © Vyacheslav Argenberg/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

l’enfant était encore

accroché sur son dos

bouche ouverte

 

cadavres flottants

 

l’océan noir

roule les morts

 

ils sont là

sous mes paupières

dès que je ferme les yeux

je suis avec eux

ceux qui résistent

ceux qui se laissent

couler

ne va pas

sur la plage

les corps arrivent

– bois flottés –

des enfants

des femmes

des vieux

des hommes forts

ils sont d’un pays

du sud

 

puis Théo se tait

 

souvent l’Algérienne

et Théo

suspendent leurs phrases

 

pour le silence

 

jamais Théo n’a

autant parlé

 

 B

les chants de deuil

résonnent

des jours durant

 

il y a dans sa maison

deux masques blancs

    bois peint

    yeux en fente

    bouche rouge

accrochés au mur

 

la blonde dispose

en-dessous des masques

un petit autel

    bouquet de palmes et jasmin

    cinq bougies

 

un jour

la vie repart

 

la blonde a parcouru

des miles et des miles

le long de l’océan

        fuir

             les pleurs funéraires

 

un soir

elle retrouve Chopin

Fryderik Franciszek Chopin

sur la pochette des Nocturnes

 

Chopin la met en joie

jusqu’à se moquer

d’elle-même :

avoir pendant des années

refusé ce musicien

de série B

(pensait-elle)

pour un jour

découvrir son génie

et l’écouter

sans fin