Les peintres abstraits sont des ascètes, des spiritualistes. « Il n’y a pas de mal à ça » disait Deleuze dans ses cours Sur la peinture (Minuit, 2023). Car l’âme des peintres abstraits est fondamentalement religieuse. C’est en tout cas ce qu’on voit chez Kandinsky, qui a beaucoup peint ça et beaucoup écrit ça… Il disait : « Du spirituel dans l’art » – qui est au final l’un des traités esthétiques essentiels du XXè siècle (Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Folio Gallimard) ; un livre qui s’est écrit comme par lui-même, disait Kandinsky (quasiment sans même qu’il s’en rende compte, avec des notes qui s’étaient accumulées pendant plus d’une dizaine d’années)… Puis il avait écrit en allemand le récit qu’on peut lire aujourd’hui, Les marches, mais traduit du russe, car Kandinsky s’était auto-traduit dans sa langue maternelle – le russe – pour le faire éditer à Moscou, en 1918…
C’est l’enfance d’un peintre dont il est question dans Les marches, où l’esthétique de Kandinsky est alors celle-là même que son ami du Bauhaus, Paul Klee, définissait comme la sienne dans son Journal : « Je suis abstrait avec des souvenirs. » Et c’est peu à peu qu’une théorie de l’art abstrait s’est constituée chez Kandinsky, comme on le voit dans ce très beau récit, Les marches, où il se souvient des premières couleurs à s’être imprimées en lui (le vert, le blanc, le rouge, le noir, l’ocre jaune) ; où il se souvient de l’Italie où il a vécu, enfant, avec ses parents ; mais encore du soleil de Moscou et de sa vie d’étudiant ; Rembrandt à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg – qui « le stupéfia », dit-il ; puis les tableaux qu’il dit avoir peint lui-même à Munich, où il s’était retrouvé à l’école de peinture d’Anton Azbe, « alors fort célèbre, bondée », où il s’était senti comme obligé d’étudier l’anatomie… et où on avait fini par lui coller l’étiquette de « coloriste » (voire même de « paysagiste »). Où a commencé la grande période du Spirituel…
C’est grâce à cette nouvelle capacité placée sous le signe de « l’Esprit » que naîtra chez lui le plaisir de l’art abstrait, « de l’absolu » (dit-il). C’est l’expérience intérieure de Wassily Kandinsky (1866-1944), l’un des peintres majeurs de la première moitié du XXè siècle, pour qui, en effet, seule compte la vie intérieure de l’œuvre – mais où c’est sans doute pourtant le mot « vie » qui compte le plus, comme le souligne la traductrice Catherine Perrel, qui dans sa postface dit et redit que Kandinsky « n’avait qu’une seule et même activité – la vie. » (Et « Il n’était qu’un – poète en tout temps, en toute chose », écrit-elle.) C’était la vie en couleurs de Wassily Kandinsky ; c’est ce qui fera dire à son neveu le philosophe Alexandre Kojève que l’art de Kandinsky est en vérité concret et non abstrait – « parce qu’il se produit sans re-produire quoi que ce soit. » (« En ne reproduisant rien, l’artiste n’a plus rien dont il aurait pu faire abstraction », disait Kojève dans un texte de 1936). Et c’est comme ça que Kandinsky a fait le pas – a franchi la frontière séparant le monde extérieur du monde intérieur ; « et de là il découvre tout le monde, vu dans son esprit, dans son essentiel », comme le dira un autre de ses grands admirateurs, Charles Estienne (cité par Georges Roque dans « Qu’est-ce que l’art abstrait ? », Folio/Gallimard)…
Il y a en tout cas là comme une sorte d’accomplissement, l’exploration de l’image derrière l’image, comme le dira aussi son exégète Philippe Sers (dans « Kandinsky, philosophe de l’abstraction », Skira, 1995), qui parlait là de l’équivalent iconique du projet liturgique de la prière du cœur : « le contact de l’angle aigu d’un triangle avec un cercle n’a pas d’effet moindre que celui du doigt de Dieu avec le doigt d’Adam chez Michel-Ange » disait Kandinsky lui-même, qui dans Les marches se défend d’avoir voulu mettre à bas l’édifice du vieil art : « Je n’ai jamais senti que dans mes œuvres étaient détruites les formes déjà existantes de l’art : je n’ai clairement vu en elles que son inévitable développement, mû par une logique intérieure et une organicité extérieure. » C’est la liberté libre de Kandinsky, sa musique ?… Il y a en effet, en ce moment, l’exposition « Kandinsky, la musique des couleurs », à la Philharmonie de Paris, alors même que Kandinsky disait ne pas vouloir peindre de la musique ; il le dit dans ses Ecrits qu’il avait rassemblés sous le titre Conférence de Cologne : « Je ne veux pas peindre de la musique. Je ne veux pas peindre des états d’âme » ; sauf peut-être à penser, par exemple, à un vers de Lope de Vega : « La musique dans l’air fait sa demeure », qui pourrait aussi avoir tout l’air d’un tableau abstrait (concret) de Wassily Kandinsky…
Les marches, de Wassily Kandinsky. Traduction du russe et postface de Catherine Perrel. Editions Verdier, 96 pages, 18 euros.
Exposition Kandinsky, la musique des couleurs, à la Philharmonie de Paris, en partenariat avec le Musée national d’art moderne Centre Georges Pompidou, du 15 octobre 2025 au 1er février 2026. Plus d’informations, ici.