« [L’action indirecte, telle que le vote,] détruit tout sens de l’initiative, étouffe l’esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes. » (Voltairine De Cleyre, militante et théoricienne libertaire)
« Je ne crois pas que le problème auquel on fait face soit un problème de démocratie. Je ne crois pas que si on avait chacun, chez nous, un petit boîtier, pour répondre par référendum à chaque question, les choses iraient mieux. Je pense que ce serait même encore pire… C’est un problème d’intelligence collective, symbolique, éthique, juridique. Bien sûr qu’il y a des problèmes démocratiques, mais […] l’idée qu’il suffirait de donner la parole au peuple pour que tout soit solutionné est fausse. […] Croire que si chacun était libre et intelligent, il penserait comme moi, c’est juste fou. »
Toutefois, cela n’enlève rien à la critique que l’anarchisme adresse au régime politique dont nous avons hérité. « Si le vote changeait quelque chose, il serait rendu illégal » assénait Emma Goldman. D’après Errico Malatesta, dans de multiples pays, « le prolétariat participe plus ou moins à l’élection de son gouvernement, mais d’une façon purement formelle. C’est une concession que la bourgeoisie a faite, pour utiliser le concours du peuple dans sa lutte contre le pouvoir royal et l’aristocratie, pour éviter que le peuple ne pense à s’émanciper : elle lui donne une souveraineté apparente. »
Plus récemment, le philosophe Glenn Albrecht remarquait : « [Nos gouvernements] ne gouvernent pas… Ils sont gouvernés. » Corinne Morel Darleux complète : « Je ne jette pas la pierre à ceux qui continuent à s’investir dans [les dispositifs électoraux mais] je les trouve de plus en plus hors sol par rapport à l’urgence de la situation… Et il me semble qu’il faut qu’on rentre dans des mouvements de désobéissance civique plus radicale, qui viennent bousculer, perturber le système de façon beaucoup plus forte, voire aller vers des actions directes de blocage et de sabotage de chantiers. »
Comment leur donner tort ? Contentons-nous d’une simple illustration : « Municipales 2020 : avec EELV, une vague verte historique déferle sur les grandes villes françaises… […] En gagnant à Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Poitiers ou Grenoble, et en participant à la victoire à Paris ou à Marseille, les écologistes s’imposent comme une force politique de premier plan. » Et alors ? Où sont les baisses (significatives) du bilan carbone, de l’artificialisation, de l’épandage des pesticides, de l’alimentation carnée, etc. ? L’écologie politique a gagné, mais l’écologie (tout court) a perdu. Dès lors, que faire ?
La pétition est un geste citoyenniste qui relève quasiment du réflexe. « L’Affaire du Siècle » a par exemple réuni quatre associations (Notre Affaire à Tous, la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme, Greenpeace France et Oxfam France) qui ont obtenu la condamnation de l’État français pour inaction climatique. Partant, ce dernier a dû leur verser un euro symbolique… Il en va de même lorsque le législateur reconnaît des droits aux rivières, aux sylves ou aux bêtes : nous n’avons jamais autant souillé, déboisé et trucidé que depuis que ces subterfuges juridiques sont déployés.
Quid du RIC et des conventions citoyennes ? On en revient ici aux soucis évoqués plus haut. Peu importe le mode d’expression utilisé : tant que nos valeurs demeureront écocidaires, la Terre sera de moins en moins habitable… Par ailleurs, les Suffragettes n’ont guère obtenu le droit de vote en allant voter. Gandhi et Bhagat Singh n’ont point libéré l’Inde en aménageant une convention citoyenne. Et Nelson Mandela – qui posait des bombes – n’a pas mis un terme à l’Apartheid au gré d’un RIC.
Jean Ziegler conclut : « On ne peut pas humaniser, améliorer, réformer le capitalisme mondialisé. Il faut l’abattre. Aucun des systèmes d’oppression précédents, comme l’esclavage, le colonialisme ou la féodalité, n’a pu être réformé. L’oppression ne se réforme pas. »
ZAD
« Gagner peut vous convaincre que tout va bien, même si vous êtes au bord du gouffre. » (Gary Kasparov, champion du monde d’échecs)
La seule chose dont nous pouvons être sûr·es avec la politique (interne au système, par définition) est que nous allons perdre et que la mégamachine va gagner. Mais cela ne nous dit pas quoi faire, en particulier quand une zone vivante est bétonnisée. Participer à une enquête publique ? Peine perdue. Ce dispositif n’est jamais destiné à arrêter un projet industriel, bien au contraire : l’objectif consiste à institutionnaliser la problématique et ainsi à canaliser la colère et la vindicte des populations, pour leur donner le sentiment d’avoir participé à un « débat » bien souvent tranché d’avance… En d’autres termes, il s’agit de se servir des outils du système pour combattre ce dernier. Or, il est évident que la mégamachine ne nous conférera jamais la faculté de la faire dysfonctionner.
Dans cette configuration, pourquoi ne pas créer un collectif destiné à contrer les projets industriels ou, carrément, une ZAD ? L’acronyme signifie à l’origine « Zone d’Aménagement Différé » et sur le territoire français, la première date de 1974 à Notre-Dame-des-Landes, déjà pour protester contre la construction d’un aéroport (qui sera abandonnée en 2018). Le succès de cette « Zone à Défendre », à première vue, est indéniable… D’ailleurs, alors que la France n’accueillait qu’une dizaine de ZAD en 2016, une cinquantaine émaillaient le pays en 2018, dont certaines ont connu un succès – comme la ZAD de Roybon, vouée à contrecarrer l’installation d’un Center Parcs. Très bien.
Sauf qu’en parallèle, 596 000 hectares ont été artificialisés en France au cours de la décennie 2010- 2020, soit l’équivalent de 26 m2 de sol chaque seconde et d’un département en 10 ans. À l’échelle globale, « […] 29,4 millions d’hectares de forêt ont disparu en 2017. C’est donc une surface de forêt équivalente à un terrain de football qui a disparu toutes les secondes. Additionné sur une année, cela correspond quasiment à la superficie de l’Italie. » Par conséquent, soit nous implantons des « ZAD partout », comme le veut un slogan zadiste (ce qui est impossible), soit, tandis que « nous gagnons un certain nombre de batailles locales, nous [perdons immanquablement] la guerre globale. »
Du reste, l’issue est similaire concernant les sabotages d’engins – bulldozers, grues, bateaux, etc. – qui, non seulement sont inefficaces, mais stimulent la croissance du PIB, car le système fabrique de nouveaux outils en remplacement, faisant ainsi tourner la mécanique extractiviste et productiviste.
Mettons-nous à la place de la mégamachine : les victoires inutiles des écologistes constituent pour elle des défaites utiles. Le système nécrophile a donc tout intérêt à ce que les militant·es privilégient ce type d’activisme – ce procédé étant vieux comme le monde. De fait, Sun Tzu enseignait : « Il faut feindre la faiblesse afin que l’ennemi se perde. » Spécialiste du stratège, Pierre Fayard développe : « […] Dans toute compétition, ou simple concurrence, il est téméraire et risqué d’espérer l’emporter à chaque rencontre et dans tous les compartiments du jeu. Et c’est pourquoi il peut être avantageux d’anticiper en choisissant le ‘où’ et ‘quand’ perdre localement pour l’emporter finalement. Cette ruse nous achète du long terme en payant de court terme et le sacrifice d’une partie assure le gain du tout. La défaite ponctuelle contribue de manière décisive à la victoire ultime. »
Également en phase avec la mégamachine, Clausewitz ne disait rien d’autre : « Le but de la guerre est la défaite de l’ennemi. Mais cette défaite n’implique pas nécessairement la conquête intégrale des territoires ennemis. » Yuval Noah Harari synthétise : « […] Concéder une défaite tactique est parfois le choix le plus rationnel. » En ce sens, les échecs du système renforcent son hégémonie. Pour lui, une défaite locale permet de relâcher l’étreinte et de sauvegarder une domination globale (plutôt que de maintenir une pression constante, voire croissante, et de risquer l’explosion).
Bien sûr, des hommes politiques, comme Gérald Darmanin – ministre de l’intérieur –, prônent « la création d’une cellule anti-ZAD pour que plus aucune ZAD ne s’installe dans notre pays, ni à Sainte- Soline, ni ailleurs. » Mais, consciemment ou non, cela consolide aux yeux des écolos la conviction que les ZAD sont utiles et doivent se multiplier… Autrement dit, le principal souci des ZAD est que parfois, elles atteignent leur but et ennuient les dirigeant·es – mais pas le monstre socio-écocidaire.
De la même manière que des salariés invitant leurs employeurs à effectuer le bilan carbone de leur entreprise ne font en réalité qu’entériner le fait que leur firme va continuer à dégrader, les personnes contraignant le système à renoncer à un projet industriel ne font qu’entériner le biocide… Il s’agit du même phénomène à différentes échelles. Les mots-clés ? Aïkido et homéostasie. Aussi, demandons- nous toujours si nos actes, si beaux soient-ils localement, ne sont pas contre-productifs globalement.
Lorenzo Papace parachève ce triste constat : quand on parvient à entraver l’installation d’une usine « on a envie de dire que c’est une victoire, parce qu’on a besoin de victoires. Mais malheureusement, c’est juste une défaite un peu moins grande. On n’a pas gagné… on a juste un peu moins perdu. Nous ne pouvons pas gagner une guerre en utilisant uniquement des stratégies défensives. »
CNV
« Il va falloir être sérieux, c’est-à-dire révolutionnaire. [Or,] jamais un système n’a subi de révolution organisationnelle sans qu’il soit empêché de fonctionner. » (Aurélien Barrau, astrophysicien et philosophe)
Les écologistes ne pourront remporter la victoire que lorsqu’iels seront obsédé·es par la protection des êtres vivants et prêt·es à promouvoir leurs valeurs au prix de leur santé, de leur liberté, voire de leur vie. Mais cet investissement peut ne pas suffire : encore faut-il adopter la bonne stratégie. Nous fournissons jusqu’ici des efforts conséquents afin de décrocher des succès dérisoires… alors qu’il est possible de fournir des efforts dérisoires afin de décrocher une victoire conséquente. Comment ? En deux temps :
1/ symptomatiquement, détruire la civilisation thermo-industrielle,
2/ étiologiquement, fonder des modes de vie alternatifs, c’est-à-dire des sociétés viables, durables et souhaitables.
Beaucoup se focalisent sur la seconde partie de ce plan, en omettant totalement la première, que je vais donc détailler ci-après. La mégamachine ne peut accomplir son entreprise d’extermination sans énergie – et sans pétrole en particulier. Militant et auteur sur Vert Résistance, Samuel précise :
« L’action directe ciblée permet de changer le contexte sans nécessiter la prise de pouvoir. Si nous arrivons à mettre à terre l’industrie pétrochimique via des actions ciblées, nous n’avons ni besoin de convaincre la population, ni d’appeler de nos souhaits un État fort mais bienveillant. […] La prise de pouvoir n’est pas nécessaire pour interdire l’utilisation de pétrole s’il n’y a simplement aucun pétrole à disposition. La promotion d’un ‘manger bio et local’ n’est plus utile s’il est trop couteux ou impossible de maintenir sur pied une industrie pétrochimique. […] L’autoritarisme des actes que nous défendons n’est pas supérieur à celui de l’ouverture d’un puits de pétrole ou de la mise à flot d’un chalutier : ils changent un état de fait, ils n’imposent pas et ne nécessitent aucune prise de pouvoir dans la durée. »
Certes, saboter des pipelines pourrait aussi causer des dégâts pour le vivant, mais ceux-ci seraient infiniment moindres que le fait de rendre la Terre inviable. Écoféministes, Amal et Frann abondent : « Si l’on attend que la civilisation s’effondre d’elle-même, elle emportera avec elle tout ce qu’il reste de vie sur cette planète… La violence, quand on se défend, c’est justifié. C’est simplement de l’auto- défense. » D’après Marshall Rosenberg, fondateur de la « Communication NonViolente », ce point de vue est tout à fait légitime : « […] Certaines situations n’offrent aucune ouverture sur le dialogue. L’usage de la force peut alors s’imposer pour protéger la vie ou les droits [des individus]. »
Il faut dépasser l’idée qu’être écologiste va nécessairement de pair avec être non-violent. De facto, le pacifisme des militant·es écologistes est une aubaine pour la mégamachine66. Conséquemment, le choix qui se présente à nous est celui de la collaboration violente avec le système écocidaire – via le travail et la consommation – ou de la démolition brutale des veines de la mégamachine que sont les pipelines. Le but d’une attaque coordonnée, simultanée, à l’échelle mondiale, ne serait pas d’attaquer les tuyaux en tant que symboles, mais bien d’empêcher le système mortifère de fonctionner : rien ne serait plus efficace pour mettre fin aux élevages concentrationnaires, aux abattoirs, aux pesticides, à l’IA, à la bétonnisation, aux pollutions, au pillage de l’Afrique et au génocide perpétré à Gaza (Israël recevant quotidiennement des armes américaines, via un pont aérien). Nos aïeux écologistes avaient le droit de se fourvoyer ; le meilleur hommage que nous pouvons leur rendre consiste à tirer parti de leurs erreurs et de notre recul. Nous en avons le devoir, pour qu’enfin la victoire change de camp.
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(re) lire la première partie
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Le texte complet avec les notes et références bibliographiques