Créé en 2017, le fonds littéraire Yves Navarre, situé à Montpellier, a connu une nouvelle et importante donation au début de l’année. Il devient le plus riche au monde en correspondance.
À cette occasion, Rodolphe Perez s’est entretenu avec Sylvie Lannegrand, spécialiste de l’œuvre d’Yves Navarre, présidente de la très active Association des Amis d’Yves Navarre, et Karine Baudoin, sa co-fondatrice.
En janvier dernier, l’association des Amis d’Yves Navarre a organisé une nouvelle donation à la médiathèque centrale de Montpellier. Comment s’est constitué ce fonds au fil du temps ?
Lorsque nous avons créé l’association en 2016, nous étions déjà en lien avec la famille Perrenoud, alors responsables moraux de l’œuvre et parmi les ayants droit de l’auteur. Nous savions qu’ils détenaient de nombreuses archives et se préoccupaient de leur devenir. De notre côté nous avions un regret : que les deux principaux fonds d’archives consacrés à Yves Navarre soient l’un à Montréal (à BAnQ), l’autre en Pennsylvanie (à la Penn State University).

L’organisation de notre colloque international 2016 à Montpellier nous a permis d’échanger avec le directeur du réseau des médiathèques de l’époque. La Métropole de Montpellier gérant un fonds patrimonial consacré aux auteurs originaires d’Occitanie, et Navarre étant natif de Condom dans le Gers, nous avons convenu de créer le fonds Yves Navarre à Montpellier sur la base d’une première donation, celle de la famille Perrenoud. Elle a eu lieu en septembre 2017 et reste à ce jour la plus conséquente avec plus de 2300 documents. Deux autres donations ont suivi : en 2019, celle d’Anne de Tienda, ayant droit d’Yves Navarre, et de Claude Gubler, ami de l’auteur ; en janvier dernier, celle de notre association, incluant la donation des enfants d’Henri Baudin, universitaire ami d’Yves Navarre. Le fonds compte désormais plus de 2680 documents.
Quel rôle joue l’association dans la constitution de ce fonds ?
L’association joue un rôle primordial de promotion de l’œuvre d’Yves Navarre de manière générale et, pour ce fonds en particulier, de communication sur l’importance de rassembler les documents détenus par la famille, les amis, des professionnels, afin d’assurer leur pérennité. Nous encourageons régulièrement nos membres ou des personnes extérieures à léguer les archives qu’ils détiennent pour continuer d’enrichir un fonds qui, d’ores et déjà, est exceptionnel. Quand on sait qu’Yves Navarre écrivait au quotidien et offrait souvent textes, tapuscrits voire manuscrits à son entourage, nul doute qu’il y a encore beaucoup à découvrir.
Nous assurons aussi une veille afin de repérer d’éventuels documents proposés sur des places de marché en ligne, voire dans des ventes aux enchères. Nous avons ainsi acquis quelques romans dédicacés, des pages manuscrites (de Navarre ou de critiques – comme celle de Jean-Louis Bory sur Le cœur qui cogne), des ouvrages rares tel un tirage dédicacé du recueil de poèmes illustré par Fassianos Sept chants dans un avion.
Avec la donation de 2025, le fonds Yves Navarre est devenu le plus important au monde en correspondances. Quelle typologie de correspondances trouve-t-on ?
La correspondance représente effectivement la majorité des archives du fonds Yves Navarre de Montpellier qui comprend 64% de lettres et de cartes, la plupart écrites par Yves Navarre, quelques autres dont il était destinataire. N’oublions pas toutefois qu’il y a aussi d’autres documents de grand intérêt dont des manuscrits et des tapuscrits, des photographies, des articles de presse, des versions successives de romans…

Les correspondances les plus conséquentes sont celles d’Yves Navarre avec la famille Perrenoud (404 lettres et cartes écrites entre 1988 et 1994), avec Anne de Tienda (120 de 1985 à 1994) et avec Claude Gubler (plus d’une centaine de 1987 à 1994). La dernière correspondance léguée par les enfants Baudin couvre 25 années, de 1970 à 1994 : il s’agit de 84 lettres et notes écrites à leur père, Henri Baudin, ami de la famille Navarre. Beaucoup de ces archives relèvent de l’intime, d’autres ont une dimension professionnelle, c’est le cas par exemple des lettres léguées par deux traductrices, l’une allemande, l’autre italienne. Mais la correspondance personnelle offre aussi très souvent un éclairage sur l’activité littéraire de l’auteur et sur le climat social de l’époque concernée. Ces documents sont donc précieux pour une meilleure connaissance de l’homme comme de l’écrivain et offrent une remarquable ressource pour la recherche, en particulier sur les liens qui se tissent entre l’œuvre et la correspondance.
Comment explique-t-on que la France ait, jusqu’alors, si peu considéré les archives de Navarre, et par extension qu’une telle quantité de documents aient trouvé leur place aux Etats-Unis et au Canada ?
Les deux fonds situés Outre-Atlantique ont vu le jour à la suite de circonstances particulières. Le fonds de la Penn State University aux États-Unis provient essentiellement de la donation d’un bibliothécaire, ami de l’auteur, John Robert Kaiser, et contient lettres, manuscrits et poèmes. Celui du Québec (BAnQ) a son origine dans un choix personnel d’Yves Navarre de léguer son journal aux archives nationales du Québec à Montréal, ville qu’il connaissait bien et où il comptait finir ses jours. Ce geste était lourd de signification : l’auteur ne voulait pas que ce journal reste en France et entendait ainsi sceller une alliance avec son « nouveau pays natal ». Il s’agissait de couper les ponts avec un milieu parisien dans lequel il ne se sentait plus à sa place. Il s’en explique longuement dans La Terrasse des audiences au moment de l’adieu, ouvrage où il explique son départ de la France et le choix du Québec. Le Journal est la pièce maîtresse de ce fonds, un document exceptionnel qui est à la fois journal intime, journal d’écriture, journal de voyage, journal magnifiquement illustré de multiples collages et où sont également consignées de nombreuses lettres et cartes. Aux côtés du Journal se trouvent une série d’agendas, des tapuscrits divers, quelques travaux universitaires.
Il faut ajouter qu’un autre fonds se trouve en France, à la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence qui dispose de poèmes, de chansons, de dessins et de près de 200 lettres et cartes postales datant essentiellement des années 60, léguées par Marie-Antoine Queirel, ancien professeur de philosophie d’Yves Navarre.
Il serait donc plus juste de dire que ce n’est pas la France qui a peu considéré les archives d’Yves Navarre mais bien l’auteur, tout au moins pour le fonds de Montréal, qui a voulu léguer ce qu’il avait de plus cher, son journal personnel, non pas à la France mais à son pays d’élection. Le fonds de la médiathèque de Montpellier rétablit l’équilibre, avec un grand nombre de précieux documents.
On imagine aussi un grand travail pour chercher de nouveaux documents. A-t-on pu retracer une partie de ce qui resterait à découvrir ?

Avant la publication de Lady Black en 1971, Yves Navarre avait soumis plusieurs romans à des éditeurs, sans succès. Il n’a eu de cesse de rappeler l’existence de ces textes, dans son œuvre publiée et au cours d’entretiens. Nous savons aussi que l’auteur tenait un journal lorsqu’il était dans sa maison du Vaucluse, à Joucas. Malheureusement, jusqu’à présent et malgré tous nos efforts, nous n’en avons pas retrouvé la trace. Tous ces textes sont-ils perdus ? C’est possible. Nous ne pensons pas qu’Yves Navarre, qui jetait beaucoup de documents, se soit débarrassé de ceux-là. Espérons qu’ils réapparaîtront un jour, au hasard d’une donation ou d’une vente. Malgré la richesse du fonds de Montpellier, régulièrement alimenté ces dernières années, il est certain que d’autres pièces existent (nous en avons localisées certaines). Ce sont des correspondances, des manuscrits et tapuscrits de romans publiés ou non, des textes divers, des objets… Nous faisons de notre mieux pour encourager leur collecte.
Ce fonds est également une mine d’or pour la recherche scientifique. Sylvie Lannegrand a consacré une thèse à l’œuvre de Navarre. Elle préside l’association, que vous avez cofondée. Quelles nouvelles perspectives ce fonds, et sa structuration, ouvrent-ils pour la recherche ?
Le fonds de Montpellier et les trésors de correspondance et de documents photographiques qu’il recèle constitue une ressource de choix pour la connaissance d’Yves Navarre et de son œuvre. Il sera essentiel de le consulter pour une biographie de référence sur l’auteur, que les autres fonds viendraient compléter puisque tous ne couvrent pas les mêmes périodes.
Les correspondances sont aussi une ressource importante pour appréhender l’œuvre et son élaboration. Yves Navarre confiait toujours à ses proches ce qu’il était en train d’écrire, ses hésitations et ses interrogations sur le texte en cours. Il commentait de même la sortie et la réception de ses romans et de ses pièces. Les lettres, tout comme le Journal, sont des documents précieux pour éclairer son activité littéraire. À ce titre, le cas de la correspondance Baudin est tout à fait intéressant car nous disposons d’une part, avec le fonds de Montpellier, des lettres écrites par Yves Navarre à Henri Baudin, et d’autre part, le Journal déposé à Montréal contient des lettres d’Henri Baudin à Yves Navarre, principalement sur l’écriture et les manuscrits que l’auteur lui envoyait.
La voie est donc ouverte pour une recherche scientifique sur la correspondance comme sur l’approche génétique de l’œuvre.
Les éditions H&O mènent un travail colossal de rééditions des textes de Navarre, au sein d’une collection d’œuvres complètes. Où en sommes-nous de ce travail ? De nouvelles perspectives s’ouvrent-elles avec des inédits du fonds ?

Les Œuvres complètes publiées chez H&O résultent d’un travail collectif remarquable. Depuis la sortie du volume 1 en octobre 2018, quatre volumes ont été publiés. Le volume 5, en cours d’élaboration, doit sortir cette année. Il regroupera des textes publiés entre 1981 et 1983 : deux romans, un livre pour enfant, des pièces de théâtre et deux carnets de voyage inédits (extraits du Journal de l’auteur). Il sera présenté lors du colloque de Joucas qui aura lieu les 19 et 20 septembre 2025. Au début de ce projet, nous estimions qu’une dizaine de volumes serait nécessaire pour la réédition de l’œuvre et la publication d’inédits. Je pense que nous avions vu juste puisque nous sommes actuellement à peu près à mi-parcours.
Le fonds de Montpellier contient divers inédits. Un roman, Sin-King City, a déjà été publié dans le volume 1 et d’autres inédits, plus tardifs, seront insérés dans les volumes correspondants.
La valorisation du fonds Yves Navarre repose surtout sur la recherche à venir sur la correspondance et la critique génétique en particulier. L’association espère que la jeune génération va mettre ce fonds à l’honneur. Le Prix du Master Yves Navarre va dans ce sens et mise sur l’avenir de la recherche. Il est destiné à des étudiants et étudiantes, en France comme à l’étranger, qui s’intéressent notamment à l’écriture autobiographique, à la correspondance, ou encore aux sciences sociales. La richesse du fonds Yves Navarre déposé à la médiathèque centrale de Montpellier offre à ce titre de belles perspectives.