Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? Les correspondances publiées sont une forme de réponse, Mauvais élève de Philippe Vilain, récemment paru aux éditions Robert Laffont, en est une autre. Il ne s’agit plus d’échanges de lettres dont la publication est le plus souvent posthume mais bien de l’histoire de sa rencontre, alors jeune homme, avec une autrice désormais nobelisée. Il ne s’agit pas seulement d’un récit mais bien d’une réponse alors que cette écrivaine a déjà évoqué plusieurs fois cette histoire, elle de manière plus anonyme mais répétée et qu’elle écrivait, en ouverture du Jeune homme justement : « si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues ».
Mauvais élève s’offre comme deux livres indissociables, l’un venant en quelque sorte démontrer la pertinence de l’autre, être la caution et preuve de la cohérence d’un regard rétrospectif sur des années de formation et d’initiation.
C’est d’abord une autobiographie : il s’agit, pour un auteur reconnu, enseignant la littérature à Naples, directeur de collection dans une maison d’édition italienne, de revenir sur son enfance complexe, de narrer la difficulté à rencontrer la littérature, quand on naît dans un milieu défavorisé, et que rien — ni géographiquement, ni socialement — ne vous destine à entrer en littérature. Philippe Vilain se dit mauvais élève et sera le titre de ce livre dans lequel il veut raconter son « histoire », « celle d’un miraculé social », présentée comme une « odyssée », « la métamorphose d’un jeune homme du peuple ». Alors il relate les résultats scolaires en berne, l’orientation hors des bacs généraux, les études professionnelles, le tournant (et la volonté) qui le feront bifurquer. Il trace une ligne qui n’est pas seulement une sortie de la route du déterminisme social mais une droite ascensionnelle : « douze années qui me firent passer d’études professionnelles à des études postdoctorales (…), du commissariat à la maison Gallimard, de l’anonymat à des articles dans Le Monde des livres », soit un « enchaînement de circonstances » mais pas seulement : une « trajectoire » ayant suivi « une direction inattendue », « déjouant les probabilités et les déterminismes, faisant dévier le destin que mes origines sociales me promettaient ». Il y a du panache dans cette histoire, une forme de revanche « dont le caractère romanesque me rend plus concrète l’idée de destin, de hasard et de chance ».
Mais Mauvais élève n’est pas que le récit d’un transfuge de classe, cette étiquette que les critiques (littéraires comme universitaires) ont collé sur un type de récit, manière de montrer que tout peut être classé, catégorisé et compris par ceux qui délivrent des accessits à une potentielle reconnaissance littéraire. C’est une forme de vengeance. Philippe Vilain a conscience que son « miracle, qui déjoue les statistiques de la fatalité sociale », pourrait être monté en épingle et érigé en « exemple ». Or « rares » sont ceux qui « comme moi, parviennent à s’extraire du lycée professionnel ». Ils sont « des exceptions confirmant la règle ». L’écrivain est formel : « la théorie du déterminisme me semble indiscutable ». La sociologie a elle aussi un mot pour le dire et parle de « trajectoire improbable ». Se raconter sans ériger son moi en modèle ou norme, sans voir une forme d’héroïsme dans ce qui fut de la survie (à l’alcoolisme du père, à la catastrophe scolaire annoncée, etc.), était le premier écueil du livre. Si Mauvais élève navigue parfois à vue sur ces questions — moins par péché d’orgueil qu’en raison d’une phrase extrêmement académique qui est en porte-à-faux avec le propos —, le texte n’en demeure pas moins attachant. Le lecteur a beau savoir, avant même de commencer ces pages, que l’homme s’en est sorti — avec la part d’irritation de penser que c’était la seule porte, qu’il se donne (sans doute malgré lui) en exception, singulière et revendiquée —, il suit avec bonhomie ces pages déterminées à nous convaincre.
Une scène s’offre alors comme la clé du livre et le passage d’un premier à un second récit de revanche : dans une brocante, le père du mauvais élève/futur écrivain aurait discuté avec une autrice reconnue, peut-être est-ce une « méprise » mais c’est ainsi que « commença ma fabula avec l’écrivaine ». Elle se nomme Annie Ernaux, le jeune homme va la lire, lui écrire. Elle répond, une correspondance s’engage, une intimité et une ambiguïté se font jour, suivies d’une première rencontre (le jeune homme est paralysé de timidité et trac), d’autres, puis d’une histoire.
Annie Ernaux est plus âgée que lui, elle est reconnue, fêtée à l’étranger, qu’importe, il l’admire, elle le porte, l’initie, il cède, quitte la petite amie de son âge, suit l’autrice célébrée en tournée littéraire, dort dans de grands hôtels, dîne, assiste à des réceptions… et ne mâche pas ses mots.
La méprise devient déprise. Après tout, Annie Ernaux n’a-t-elle pas raconté leur histoire dans plusieurs de ses livres (comme L’Occupation, en 2002), le désignant par une initiale (pas même la sienne), n’a-t-elle pas publié Le Jeune homme (2022) pour raconter « un voyage dans le temps qui lui permit de franchir une étape décisive dans son écriture », donnant une « clé » pour lire son œuvre, par ce récit « à la première personne » d’une « relation vécue avec un jeune homme de trente ans de moins qu’elle » (je cite la 4e de couverture du livre) ? Philippe Vilain entend mettre son nom sur cette initiale, se donner à reconnaître, écrire sa version, faire suivre toute reconnaissance d’un amour par un coup de griffe et un accès de rage trop longtemps contenue (quand même bien lui aussi avait déjà raconté cette histoire dans L’Étreinte sans désigner A.E.).
Avec ce second récit, le malaise s’installe : pas seulement celui de pénétrer dans l’intimité de deux écrivains, d’être en position de voyeur (volontaire, puisqu’on a le livre en mains). Pas seulement celui de lire la version masculine d’une histoire de facto déséquilibrée (l’âge, la renommée, le genre — et, si on est honnête jusqu’au bout, donc cinglante, le talent). Le malaise naît de ce qui est écrit, qui tient de la vengeance post-histoire : l’autrice l’aurait utilisé, méprisé, humilié par son aura, certes, mais aussi son attitude. Certes ils sont tous les deux nés en Normandie mais dans des milieux que l’on ne peut comparer. Lui est le vrai fils du peuple. Ce n’est rien encore, après tout, pourquoi ne pas le penser, même si cela a pour vocation de jeter une ombre sur une œuvre qui serait en partie une construction et un mensonge ? Le pire est sans doute de rapporter l’un des livres les plus puissants d’Ernaux, l’avortement dans L’Évènement, au voisinage d’un appartement dans lequel il vit alors, dans lequel l’autrice le retrouve.
Annie Ernaux a déclaré, au moment de son Nobel, vouloir « venger [s]a race » et son œuvre a vengé, un.e par un.e, des lectrices et lecteurs sans nombre, elle s’est imposée, a inspiré, réparé, construit. L’autrice devient dans les pages de Mauvais élève une femme un peu vieillie qui s’offre une cure de jeunesse, a un peu honte de son corps nu qu’elle cache, trouve un sujet, nourrit une passion qui est l’un de ses sujets fétiches en sachant pertinemment qu’elle écrira. Elle est celle qui refuse la fin de l’histoire, celle qui s’accroche. Philippe Vilain se sent objet et sujet, cette femme autrice figure et cristallise une forme de honte sociale à laquelle elle le renvoie. Il la dit manipulatrice (se réclamant d’un milieu populaire qui ne serait pas le sien), méprisante, hautaine ; Mauvais élève se veut dès lors une manière de reprendre la main sur une histoire qu’elle aurait utilisée et (ré)écrite en « bonne élève », de démystifier la grande autrice. Dès lors, si la lecture ni la critique ne sont pas des distributions de bons points, ce Mauvais élève démontre, sans doute à son corps défendant, que l’écriture ne l’est pas non plus.
Philippe Vilain, Mauvais élève, éditions Robert Laffont, janvier 2025, 240 p., 20 €