Patrick Chamoiseau : Créer des mondes (Que peut Littérature quand elle ne peut ?)

Gerard van Schagen, Carte du monde, Amsterdam (DR)

Patrick Chamoiseau ne demande pas ce qu’est la littérature mais ce qu’elle peut – ce qu’elle peut aujourd’hui, la puissance dont elle est capable. Et il demande : quelle est la puissance dont l’existence, la nature, impliquent la littérature ?

La question : « Que peut la littérature ? », concerne le monde, le rapport de la littérature au monde. S’il est question de ce qu’elle peut au niveau de ses formes, de ses thèmes, de son histoire, il est surtout question de ce que la littérature peut produire dans le monde, pour le monde, avec le monde. Peut-elle changer le monde ? Peut-elle dire quelque chose sur le monde ? Peut-elle éveiller les consciences, les transformer ? Ce sont des questions déjà posées mais que Patrick Chamoisau reprend en leur donnant un autre sens, en les liant à d’autres enjeux, en les remplaçant par d’autres. Comme question, il faudrait ajouter : Que signifie « monde » dans ces questions ? Et aussi : La littérature n’est-elle pas aussi le monde, non pas une dimension qui s’y rapporterait de l’extérieur – pour le dire, l’exprimer, le faire signifier – mais une réalité du monde ?

Pour Patrick Chamoiseau, la recherche d’une réponse passe par la pluralisation, le pluriel : moins la littérature que les littératures, moins le monde que les mondes. Cette recherche passe par l’expérience de ces mondes, l’expérience de la pluralité comme des singularités – l’expérience de leur terrible beauté autant que de leur horreur la plus terrible. Si la littérature – les littératures – est dans le monde, elle est avec le monde, existe en étant affectée par le monde, les mondes, leur beauté et leur horreur, joie et douleur. Même lire des livres d’autres époques se fait en résonance avec des affects actuels.

Ce que peut la littérature, c’est être sensible au monde, être la sensibilité du monde.  Comment alors ne pas exprimer ce qui nous affecte aujourd’hui, par exemple : le « génocide à ciel ouvert perpétré à Gaza », ou la mort programmée, lente, insupportable, de l’Ukraine ? Ou ce qui nous affecte à travers la durée : la souffrance imposée à des millions d’individus, à des milliards de vivants, la mort imposée à des peuples entiers, les morts qui peuplent aussi les mondes ? Mais aussi des milliards de joies.

Écrire avec les mondes, c’est être sensible à ce qui nous entoure mais aussi au plus lointain – le lointain étant encore ici, dans ce monde dans lequel nous sommes, dans ces mondes avec lesquels nous sommes. Ici, Je est toujours Nous, un Nous qui ne peut pas être celui de l’ethnocentrisme, du groupe pensé par la pensée identitaire, mais qui est ouvert, incluant des singularités irréductibles à ma pensée, à ma société, à mon histoire, à mon discours, à ma conscience. Écrire avec les mondes, c’est être affecté par le plus lointain, le plus étranger, c’est sortir de soi par ou pour l’intuition d’une communauté plus large, de différences et de singularités pourtant liées entre elles : un archipel. Pour Patrick Chamoiseau, c’est le Nous-archipel qui écrit, qui doit écrire – écrire étant alors indissociable des devenirs que ce rapport à l’autre, y compris et peut-être surtout le plus lointain, implique.

Lier la littérature et la pluralité des mondes coexistants, la pluralité immanente du monde, conduit à penser la relation puisque ces mondes pluriels, bien que partiellement ou totalement différents, existent en même temps, dans le même lieu qu’est le monde : ils sont liés, reliés, du fait de cette coexistence, du fait de leurs différences. Ce n’est pas seulement que les peuples, les pays, les continents ont une histoire qui entrelace des relations entre eux, ce n’est pas seulement que le « destin » économique et politique est maintenant global, c’est que leur existence en même temps, dans un même lieu, comprend des liens, c’est que la différence est un type de lien, un mode de la relation. Dans le monde, exister c’est être en relation, c’est dépendre, c’est échanger, c’est aussi différer de ce avec quoi, pourtant, on coexiste. Il n’y a pas d’isolement, seulement des degrés divers de la relation.

Cette façon de penser le monde, les mondes, conduit Patrick Chamoiseau à concevoir et utiliser une série de concepts permettant une certaine idée de la littérature mais aussi d’en critiquer d’autres (le concept d’universalisme, par exemple, ou l’idée d’identité). Ainsi, bien sûr, du concept de Relation, de Littérature, de Récit – mais aussi le concept de Tout-monde emprunté à Édouard Glissant auquel ce livre rend une forme d’hommage.

Il est souligné que, dans ce cadre, il est impossible de demeurer dans l’idée d’une littérature nationale, d’un récit national, dans l’idée d’identités simplement distinctes, figées, hermétiques : la logique habituelle de l’identité vaut à l’intérieur d’une certaine représentation du monde, non dans celle du Tout-Monde, d’un monde de relations, d’une pluralité constitutive d’un monde relationnel. Si une forme d’ethnocentrisme – avec les distinctions et hiérarchies que celui-ci inclut – existe dans la littérature, elle ne peut que disparaître à l’intérieur de la logique du Tout-monde, d’une pensée et pratique qui privilégient la pluralité et la relation.

De même, le Grand récit, le récit totalisant ne paraît plus pertinent. Lorsque Patrick Chamoiseau reprend l’idée de Tout-monde, il souligne qu’il ne s’agit pas de comprendre que la littérature devrait dire le monde comme totalité, comme unité et identité, dans un Grand récit synthétique, à partir d’un point de vue unitaire ou unifiant, en un sens totalitaire. Si le monde est pluriel, relationnel, il ne peut que former un ensemble mobile, fragmentaire, une diversité de différences irréductibles à une unité – la seule unité étant celle de la diversité : ce qui unit les fragments du monde, c’est qu’ils sont des fragments, des pièces distinctes, différentes, reliées déjà du fait de cette différence. Par rapport à ceci, le Grand récit ne peut être que violent, un discours colonisateur de plus (« Le Grand récit occidental supplanta tous les autres »).

Si le monde peut se dire par la littérature, celle-ci ne peut le dire que sous la forme de récits divers, pluriels, mobilisant et exprimant des points de vue singuliers, relatifs, des points de vue aussi relationnels. C’est l’existence et la mise en relation de ces récits qui constituent ce que Patrick Chamoiseau appelle Littérature. Que peut faire celle-ci, que peut-elle ? : rendre compte du Tout-monde mais aussi le réaliser, le créer, créer le monde que cette idée implique.

Un des points singuliers de ce livre de Patrick Chamoiseau est qu’il insiste sur l’idée que la littérature implique la capacité à concevoir d’autres mondes, d’autres du monde dans le monde, à penser des mondes encore à venir, des mondes désirés, désirables – une virtualité liée au monde et à la façon dont il s’exprime par la littérature. Ce n’est pas seulement qu’il s’agit pour l’écrivain d’avoir conscience d’autres possibilités de dire, de « faire littérature », mais c’est la littérature qui en elle-même est pensée comme une puissance imaginante, créatrice d’autres façons de concevoir ce qui existe et ce qui peut exister, de concevoir ou de se risquer à « l’impensable ». Et si l’écrivain est avec le monde, si ce qu’il écrit est une plaque sensible du monde, comment, face à l’intolérable, face à la beauté, ne pas avoir l’image d’autres mondes, d’autres possibles du monde (« Ces migrants nous fixent. Ils nous ordonnent un autre monde […] ») ? Si le monde est pluriel, cette pluralité s’augmente encore par la littérature qui inclut des milliers de virtuels ou de possibles (« […] une zébrure esthétique, peut ranimer l’assise de nos perceptions et engendrer sinon des solutions toutes faites mais une gerbe de possibles »).

Patrick Chamoiseau insiste sur la nécessité de repenser la notion de littérature, de ne pas la réduire à ses formes contingentes, historiques, en particulier occidentales. Si l’on reconnait que ce qu’on appelle littérature renvoie au fait de dire le monde, de se dire dans le monde, de se dire avec le monde, de se créer soi-même par ce dire, alors la littérature apparaît selon des formes très diverses, écrites ou orales, selon des genres et des moyens pluriels : poésie, prose, roman, chant, récitatif, mythe, conte, prière, etc. Ce qui est aujourd’hui appelé « littérature », ce qui est étudié et théorisé sous ce terme, n’est le plus souvent que la version occidentale actuelle d’une tendance plus fondamentale et qui existe selon des réalités plurielles, changeantes, reliées : dire le monde, se dire dans et avec le monde, et ainsi s’inventer, se créer. Une littérature du Tout-monde devrait inclure la conscience et la prise en compte de la pluralité, c’est-à-dire implique que l’on sorte d’un point de vue occidentalocentré pour inclure l’ensemble de la littérature sans réduire celle-ci à des traits homogènes, à des schémas généraux, universels.

Les enjeux de ce livre de Patrick Chamoiseau sont divers et engagent à repenser l’idée de littérature, le rapport à la littérature, la pratique de la littérature, les trois devant être conçus et élaborés à partir du rapport de la littérature au monde tel que le concept de Tout-monde en renouvelle l’idée. C’est fondamentalement ce que peut la littérature : être la littérature du Tout-monde, être dans et avec le Tout-monde, pour à la fois l’exprimer et le créer (« Littérature : cette puissance relationnelle, sans article défini, diverse et une, capable de recréer un monde, de recréer des mondes […] »). C’est en ce sens que la littérature implique aussi une dimension à la fois éthique et politique, qu’elle est une puissance éthique et politique.

Patrick Chamoiseau, Que peut Littérature quand elle ne peut?, éditions du Seuil, février 2025, 120 pages, 8,90€.