Le théâtre du Soleil : une fable historique pour retourner aux fondamentaux (Ici sont les dragons)

On ne cesse de s’émerveiller de la vitalité créatrice du théâtre du Soleil qui, depuis 60 ans, accueille en son antre généreuse des générations d’amateurs émus de ses créations sincères, engagées et enflammées. En 2024, c’est la guerre, re-née de ses cendres jamais vraiment éteintes, qui met le feu aux poudres de la troupe et de son inlassable créatrice.

On parle de la Russie, ogresse d’aujourd’hui mais surtout monstre d’hier, et des soubresauts de ce dragon rouge qui fait trembler les mémoires à nos portes. On parle russe, pendant une grande partie du spectacle, mais aussi anglais, allemand et un peu français pour dire la crise qui nous déborde et nous traverse. Et les comédiens, portés par des texte pré enregistrés, entre mime et incarnation, dessinent avec leurs corps l’enchainement des évènements qui nous ont amenés là.

Comme elle le fait depuis maintenant trois spectacles, Ariane Mnouchkine invente sur le plateau son avatar, la très anxieuse Cornelia, magnifiquement portée par l’actrice Hélène Cinque, qui se questionne, s’informe, se mêle aux techniciens de plateau, discute avec les personnages et s’adresse ponctuellement au public pour faire état de la gestation complexe de ce spectacle. A la grande Histoire du monde occidental se superpose donc l’histoire du théâtre du Soleil, de ses sujets et de ses doutes… Cette pauvre Cornelia, en panne d’inspiration dans Une chambre en Inde ou elle cauchemardait en pyjama, est ici en butte à une forme d’angoisse presque exactement inverse : il y a trop à dire, trop de fils à remonter pour comprendre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, tout cela ne tiendra pas en un seul spectacle. Si tout commence par une projection honnie de Poutine, le dragon suprême, le spectacle s’arrête bien avant qu’on en soit revenu à son avènement belliqueux… . Un ukrainien surgi du 19ès essaie bien de convaincre la metteuse en scène de fiction de remonter avant l’arrivée des Bolchevicks mais, dans un amusant et touchant mouvement de prétérition, sa demande est rejetée.   Les livres d’histoire qui jonchent le bureau de Cornelia en bord de plateau s’attardent d’abord sur les événements de 1917 dont la chronologie nous est partagée sous forme de grands tableaux, superbes bien que très statiques, faisant surgir sous nos yeux fascinés les champs de bataille enneigés, les grilles des palais de Petrograd, la Neva, le train blindé qui ramène Lénine en Russie…le spectacle s’avoue lui-même comme un livre d’images, ne renonçant ni aux clichés slaves ni au conformisme de figures historiques reconnaissables par tous. A la façon d’un diaporama naïf, le spectacle déroule son récit chronologique dans la perspective pédagogique qui est une des grandes lignes du Soleil. Il faut expliquer 1917 pour que le scandale de cette guerre déclarée en 2022 apparaisse au grand jour.

Il faut nous donner à voir et à entendre les épisodes de cette geste barbaresque. Musique, chants, textes enregistrés en langues étrangères accompagnent les toiles, projections et éléments scénographiques mobiles et réalistes. Les décors escamotables et manipulés de main de maitres apparaissent et disparaissent avec la précision qui fait la magie du Soleil. La nouveauté tient ci davantage à la fabrication de masques qui, s’ils s’inscrivent dans la tradition du théâtre du Soleil, la renouvellent par leur extrême précision et leur manière d’envelopper tout le crane des acteurs qui disparaissent dans ces figures impassibles et légèrement surdimensionnées : Lénine, Trotski, Staline et d’autres personnalités moins connues de l’année 17 se croisent ainsi dans un ballet inéluctablement orchestré vers la folie annoncée. Ce réalisme étrange qui apparente les personnages à des marionnettes animées contribue à faire de cette traversée historique un rêve éveillé dont on se demande comment il a pu advenir. La dernière image du spectacle fixe magnifiquement cette impression par la grâce d’une maquette apportée sur le plateau et filmée en direct par Cornelia : les nouveaux députés russes de 1918 y sont devenus de minuscules et impuissantes figurines de céramique, comme victimes d’un sort lancé par les nouveaux maitres du pays, ces sorciers qui ont réussi à faire passer leur mégalomanie pour de la générosité et leur violence pour une nécessité.

Tout est vrai dans ce spectacle, on nous l’a dit (et on n’a pas vérifié : on fait confiance). Comme elle le fait depuis longtemps, depuis 1789 au moins, la troupe du Soleil s’est nourrie d’une documentation solide pour créer ensuite les scènes. Sur le plateau, tout est raconté, simplifié et organisé pour dénoncer les mascarades d’un pouvoir qui n’a eu de populaire que l’apparence et s’est cristallisé autour de figures avides de pouvoir, soutenues par des coalitions contre nature, dans ce que le théâtre du soleil veut nous montrer comme une monumentale tromperie, une fable grossière. Dans les  références historiques s’enchevêtrent des passages plus fabuleux. Les trois sorcières qui hantent le plateau du Soleil depuis 1789 puis Macbeth deviennent ici trois babouchka récurrentes : essaimant des prophéties en forme de dictons, elles annoncent la permanence de la misère du peuple et clôturent ce spectacle qui en annonce d’autres car les dragons dont il est question ne s’arrêteront pas en si bon chemin…

Les premières représentations témoignent encore d’une sorte de raideur liée à la précision technique qui permet aux tableaux de se succéder dans la grâce des courses collectives et des procédés d’escamotage. Les scènes elles-mêmes peinent à prendre vie mais Ariane veille : en ce premier décembre, elle était au milieu des spectateurs, à sa table de travail, attentive à tout et absolument généreuse dans son rapport au public qui ne cesse de lui témoigner son affection. Au travail donc, attentive à ce qui doit encore évoluer dans ce spectacle qui a de beaux jours devant lui et une suite à écrire. Inlassablement, le théâtre du Soleil pense notre histoire pour nous aider à réfléchir notre présent.

A la cartoucherie de Vincennes

Ici sont les Dragons. Un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels, en plusieurs époques. Jusqu’au 27 avril 2025
Une création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine, en harmonie avec Hélène Cixous

Première Époque 1917 : La Victoire était entre nos mains