En 1993, à Chicago, leurs appartements se font face, chacun au troisième étage, séparés par une étroite ruelle. Ils s’épient, apprennent à se connaître, de loin, en secret, tentent de tout apprendre de l’autre de ce qu’ils voient et imaginent en interprétant les images accrochées au mur, les livres lus, les vinyles écoutés. Il la trouve belle et cultivée, elle aime sa minutie quand il travaille à ses photographies. L’observation vire à l’obsession. Ils vont bien sûr se croiser, s’aimer, se marier, avoir un enfant. Mais cette situation initiale — si loin si proches — ne variera pas, variant seulement les échelles (de très proches à très loin). Nathan Hill fait de ce chapitre initial, magnifique, le point de départ d’un très grand roman, mêlant couple et chronique, récit et réflexions très aiguës sur ce qui fait nos quotidiens, de l’amour à Facebook, en passant par le complotisme ou les algorithmes.
Tout sépare d’abord Jack Baker et Elizabeth Augustine. Il est originaire du Kansas, d’une famille de l’Amérique rurale ; elle a écumé la côte Est, suivant son père entrepreneur, richissime. Mais ils ont tous les deux tout quitté pour se réinventer à Chicago, se fondre dans sa bohème. Lui est un peu artiste (il crée des photographies sans appareil-photo), elle « étudie la condition humaine dans son ensemble », psychologie cognitive, économie comportementale, biologie de l’évolution et neurosciences. Tout devrait les réunir — ils sont tous les deux arrivés à Chicago pour « devenir orphelins », ils veulent construire une histoire durable, ils ont leur gimmick (« viens avec ») — mais est-ce si simple ?
De l’année de leur rencontre (1993) à la crise de leur couple (2014), tout a changé. Ils ne sont plus seulement deux amants mais deux parents, ils achètent un appartement et le moindre détail de ce nouveau lieu devient un enjeu de territoire : elle rêve placards ouverts dans la cuisine et double suite parentale (en gros faire chambre à part), lui voudrait qu’ils en reviennent à leurs débuts fougueux, leurs corps d’avant, soit « moins un changement qu’une marche arrière ». « Jack repensa à cet hiver-là, à ces mois durant lesquels ils avaient été séparés par la distance d’une ruelle. Tout ce qu’ils voulaient à l’époque, c’était supprimer l’espace entre eux. Et à présent, ils étaient là, vingt ans plus tard, en train de le recréer ». Ils sont en « bas de la courbe en U » (« le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux »).
Ils ont changé, se lassent, s’énervent mutuellement et le monde autour d’eux change aussi. Leur quartier n’est plus le lieu bohème de leur rencontre mais la reconstitution creuse d’une authenticité purement factice. L’immeuble dans lequel Jack et Elizabeth achètent un appartement sur plan est de l’industriel réhabilité et du vintage reconstitué, il aura « l’apparence exacte du bâtiment de 1890 même si littéralement tout ce qui le composait était neuf ». Internet n’est plus un « monde alternatif, incroyable », « un endroit plus honnête, moins hypocrite, plus réel » mais un espace de commerce, de mise en avant de soi et de théories complotistes en tout genre. Dans ces années 2010, on prévoit le divorce au moment du bonheur (la double suite parentale permet de ne pas quitter l’appartement en cas de séparation et de préserver l’enfant…). Tout, de l’éducation à la nourriture ou le bien-être, est optimisé, des applications quantifient et rationalisent les modes de vie, de la santé à la sexualité. Qu’est-ce que le bien-être, ce terme « à la flexibilité sémantique certaine » devenu le mantra d’une génération, comment définir ce bien ou comprendre qui l’on est, quand tout est planifié, connecté, scruté, quand on a la conscience aussi lucide qu’impuissante de devenir des clichés ?
Bien-être n’est pas seulement un roman du mariage ou de la famille, pas seulement non plus une chronique américaine des années 90 aux années 10. C’est un récit qui, à travers le couple Baker-Augustine, autopsie des évolutions comme des permanences sociétales, le poids des traditions et les nouveautés pas si radicales. Si Nathan Hill est un entomologiste du couple, il est surtout un romancier redoutable qui nous tient en haleine de la première à la dernière page de ce pavé (700 pages), faisant d’une métaphore simple — l’espace entre deux êtres qui deviendront un couple et tentent de le rester — la structure d’un récit qui fait alterner deux époques mais aussi son moteur romanesque entre intrigue pure et réflexions plus théoriques et, à l’échelle des personnages, cette prise de conscience que chacun est sans doute moins unifié qu’il ne l’espérait (« Comment deux personnes aussi dissemblables peuvent-elles occuper le même corps ? », se demande Jack).
Bien-Être tient du roman XIXe classique pour ses perspectives psychologiques, historiques et sociologiques comme du great american novel dans sa manière. Sa question centrale est un qu’est-ce qui nous écrit ? Nos idéaux et illusions, ces histoires que nous nous inventons, le storytelling des marques, le récit que tissent les algorithmes ?
Quel est le pouvoir du romancier dans un tel contexte ?
Sans doute peut-on rapprocher la manière dont Nathan Hill conçoit le roman de celle dont son personnage Jack photographie. « Je suis photographe mais je ne me sers pas d’un appareil-photo. (…) Je verse des produits chimiques sur du papier photo sensible à la lumière, (…) je me sers d’émulsions, de révélateurs, de fixateurs et de différents autres réactifs, parfois même la lumière ». Bien-Être est de ces « photochimigrammes » que crée Jack, le roman ne photographie pas le réel, il le révèle.
Sous la fresque souvent ironique (et dans le cas de Jack non figurative), derrière un écheveau de mises en abîme, un noyau dur apparaît peu à peu. Dans le cas de Jack, une tragédie lors de l’enfance, dans ce roman une expérimentation à l’origine du couple. Le grand roman est celui qui feint de révéler ses structures et ne cesse de surprendre les lecteurs — et c’est extrêmement réussi dans le cas de Bien-Être. C’est aussi un texte qui sape ce qu’il avait fait mine de donner comme des faits et certitudes à ses lecteurs. Un des fils rouges du livre est « l’effet placebo » sur lequel travaille Elizabeth (dans sa clinique du Bien-Être), « inventer des récits dont il fallait tester l’efficacité ». Le roman de Nathan Hill est cette construction brillante, terriblement efficace, qui vous mène où elle veut tout en vous faisant prendre conscience de tous les récits factices qu’on vous vend, que vous vous inventez tout seul et qui vous construisent.
Nathan Hill, Bien-Être (Wellness), traduit de l’américain par Nathalie Bru, Gallimard, « Du monde entier », 688 p., 26 € — Lire un extrait