Brontez Purnell : « J’avais l’impression qu’ils voulaient toujours que je ferme ma gueule » (Johnny, est-ce que tu m’aimerais si j’avais une plus grosse bite ?)

Brontez Purnell, 2024 © Baptiste Thery-Guilbert

Ça commence par une rencontre aux Mots à la bouche. En réalité, ça commence plus tôt, dans une librairie à Marseille où le livre se démarque sur une des tables (ce titre) : Johnny, est-ce que tu m’aimerais si j’avais une plus grosse bite ? Je ne connais pas encore l’auteur, Brontez Purnell — je ne sais pas que je vais le rencontrer deux semaines plus tard à terrasse d’un café parisien, pour un entretien et quelques photos —, mais je connais la maison d’édition, Rotolux, pour avoir édité Anthologie Douteuses et Firestar. Je fais confiance. Je prends le livre. C’est ma mère qui paie. Alors je le lis.

« Moi, je déteste la nostalgie ». La phrase est répétée au tout début du texte. Quand je cherche des antonymes au mot nostalgie on me propose : gai, ou joyeux. Ça me va. C’est très gai, comme livre. Très pédé, en fait. C’est-à-dire que c’est gai, gay, burlesque, dur parfois, très drôle, très sérieux, très drama, avec ce second degré explosif qui balaye toutes les angoisses que provoque la situation. Pédé, noir, punk, tout à la fois, il est parti du Sud des États-Unis pour la baie de San Francisco, pour aller vivre à Oakland.

Je repense aux livres d’Armistead Maupin et à leurs adaptations télévisuelles ; je repense à Looking, série revue dix fois ; je relis Carl Wittman, que la traduction de Cy Lecerf Maulpoix nous a fait (re)découvrir l’année dernière. Son Manifeste gay commence comme ça : « San Francisco est un camp de réfugié·es pour homosexuel·les. Ayant fui de tous les coins de la nation, nous y avons trouvé refuge, comme tous·tes les réfugié·es, non pas parce que la situation est exceptionnelle ici, mais plutôt parce qu’elle était terrible là-bas. Par dizaines de milliers, nous avons quitté nos petites villes où le fait d’être nous-mêmes menaçait notre travail et tout espoir de mener une vie décente. Nous avons fui les flics qui nous faisaient du chantage, les familles qui nous rejetaient ou se contentaient de nous tolérer. Nous avons été viré·es de l’armée sous le bruit des tambours, expulsé·es des écoles, de nos jobs, battu·es par des voyous et la police. Et nous avons formé un ghetto afin de nous protéger. Car il s’agit bien plus d’un ghetto que d’un territoire libre puisqu’il leur appartient encore. Les policiers hétéros nous surveillent. Les politiciens hétéros nous gouvernent. Les patrons hétéros nous forcent à nous tenir à carreau. L’économie hétéro nous exploite. » Carl Wittman écrit ça à la fin des années 1960. Je me demande ce que Brontez Purnell penserait de ça aujourd’hui.

Johnny, est-ce que tu m’aimerais si j’avais une plus grosse bite ? : c’est son premier livre traduit en français — aux États-Unis, il en a déjà quelques-uns à son actif. Alexandre Gaulmin signe la traduction, ainsi que quelques pages pour expliquer comment il en est arrivé là. Sa rencontre avec Brontez ; l’amitié ; le travail d’adaptation. Tout s’imbrique. Je lis le livre, et me vient la certitude que je ne veux pas simplement parler du livre, mais parler avec Brontez et Alexandre, leur faire dire ce qu’il contient et pourquoi. Ça tombe bien : Brontez est en France pour la sortie du livre. Je vois sur Instagram qu’il vient de faire une rencontre à Lyon, une autre à Marseille, et qu’il s’apprête à revenir à Paris pour la dernière, aux Mots à la bouche. Naturellement. C’est aux Mots à la bouche qu’Alexandre s’est rendu à la recherche d’un éditeur pour sa traduction en devenir. Je l’ai dit, c’est ici que ça commence — souvent.

J’écris à Alexandre. On fixe une date, une heure. Ça sera le lendemain de la rencontre aux Mots. Là, on y entend Brontez de dehors, j’en suis certain ; moi, je suis au premier rang, pas comme à l’école. Sa voix de dingue, ses mots qu’Alexandre transpose vers le français au cours de la discussion, etc. Le public est nombreux. Joyeux.

Le lendemain, je me dirige vers le point de rendez-vous. Je prends un verre de vin blanc pour les attendre. Ils arrivent. Ils prennent pareil que moi. Je veux faire un entretien à l’image du livre — c’est-à-dire, et je le comprendrais un peu plus tard, à l’image de Brontez. Un entretien sérieux et léger à la fois. Faire quelque chose de drôle ; faire entendre ce qui importe. Voyons.

Le livre vient de sortir en français, l’occasion pour toi, Brontez, de venir ici faire une sorte de tournée. Comment ça se passe jusqu’à présent ?

Brontez Purnell : J’étais en tournée sur la côte Est avec mon groupe, nous faisions des concerts à New York, Baltimore, etc. J’étais vraiment fatigué et je me disais, bon sang, est-ce que je dois vraiment prendre l’avion pour la France ? Mais je l’ai fait, and I love it !

Vous disiez hier aux Mots à la bouche qu’il était important pour vous que le livre soit traduit en français ?

Brontez Purnell : Oui. C’est le seul « marché » qui n’était pas intéressé. J’ai deux ou trois livres traduits en allemand, en portugais, en suédois, je me suis toujours dit que les Français pouvaient aimer mes textes aussi ! Mais rien n’avait été traduit jusqu’à aujourd’hui.

Alexandre Gaulmin : J’ai commencé parce que je connaissais un peu Brontez et que nous avions des liens par des amis dans la baie de San Francisco. Il savait que je traduisais des petites choses, comme ça, des chansons… Il m’a demandé si je pouvais traduire son livre, et j’ai dit oui. Il n’y avait pas de projet de publication à ce moment-là, je l’ai fait juste pour le plaisir de faire quelque chose de différent dans ma vie, et parce qu’il m’a demandé de le faire.

Une amie ouvre le livre et, voyant les pages roses, dit : c’est couleur PQ. Je note sa phrase. Je sais qu’elle me servira…

Brontez Purnell : Couleur PQ ? Aux États-Unis, on appelle ça du rose ! (rires)

Je lui ai répondu : ça tombe bien, ça parle d’intime.

Brontez Purnell : Je ne suis pas certain de vouloir voir des liens entre ce livre et du PQ. Il faut plutôt considérer ce livre comme une bible !

Ça commence par des zines, ça finit par un livre. D’ailleurs, des extraits d’images de tes zines se retrouvent intercalés entre les pages du livre. Est-ce que vous pouvez nous parler de ce passage du format zine vers le livre en tant qu’objet ?

Brontez Purnell : J’ai écrit un livre aux États-Unis qui s’appelle 100 Boyfriends et dans lequel il devait y avoir des images. Mais on ne voit pas vraiment de livres d’art là-bas, la littérature est très straight, tu vois. Quand Alexandre m’a dit qu’il voulait faire ça avec la traduction de Johnny, j’ai trouvé ça vraiment cool.

Alexandre Gaulmin : Certains membres de la maison d’édition Rotolux enseignent dans des écoles d’art, et donnent des cours sur le format zine. Ils se sont déjà servis de Fag School, écrit par Brontez, par exemple. On a trouvé que c’était une bonne idée d’ajouter des extraits dans le livre pour faire quelque chose de spécial pour la traduction française, et pour donner un contexte à tous les textes.

Alexandre, tu fais de la traduction un geste amical et communautaire. Tu peux nous en parler un peu ?

Alexandre Gaulmin : Oui, c’était important pour moi. Je pense que je me regarde vraiment dans les livres. Je me vois enfant, adolescent, jeune adulte, et je pense à tous ces livres qui m’ont manqué. Il me manquait quelque chose qui pouvait parler de ma vie, quelque chose de fort, quelque chose d’éhonté. Il me manquait ce livre sur mon étagère quand j’étais enfant. Quand j’ai lu Johnny, je me suis dit : je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un artiste, mais je peux donner de l’écho à quelque chose auquel je crois vraiment. Être une sorte de passeur. C’était important pour moi de prendre ce texte — et on ne lit pas de textes anglais en France, donc si je voulais qu’il existe quelque part, il fallait le traduire pour le rendre accessible. On a besoin de ce livre sur nos étagères.

Et, bien entendu, l’histoire annexe de cette traduction, c’est notre amitié. Parce qu’on s’est rencontrés, parce qu’on est devenus amis — le livre nous a aidés à devenir amis —, parce que j’ai dû voyager pour le voir… Je n’avais pas de méthode, je n’avais jamais fait ça avant, alors la seule chose que je pouvais faire était d’essayer de comprendre le gars, ses mots, et de construire quelque chose qui pouvait traverser l’océan. C’est l’histoire de deux garçons très différents qui se rencontrent sur Instagram, et qui ont le projet fou de publier un livre ensemble.

Brontez, est-ce que tu peux nous en dire plus sur ta relation avec San Francisco, Oakland, la Bay Area ?

Brontez Purnell : J’ai déménagé quand j’avais dix-neuf, vingt ans. Mon arrière-grand-père jouait du blues, et il avait un fils, mon grand-oncle, qui était aussi un bluesman et qui a déménagé dans la Bay courant années 1960. Il revenait en Alabama et me parlait de la Bay, il m’apprenait la guitare et d’autres choses. J’étais aussi un punk rocker, et à l’époque il y avait une grande scène punk dans la Bay. J’ai déménagé là-bas pour jouer de la musique ; et puis, tu sais, c’était un peu vers là-bas que les gays allaient !

J’avais aussi une lignée familiale dans le coin. La tante de mon beau-père, qui l’a élevé, était une Rosie the Riveter [icône de la culture populaire américaine, symbole des six millions de femmes qui travaillèrent dans l’industrie de l’armement durant la Seconde Guerre mondiale alors que les hommes étaient au front]. Elle est allée dans la Bay pour construire des navires de guerre. Elle a vécu là-bas, et c’est comme ça qu’elle a eu assez d’argent pour acheter la ferme dans le Sud où mon beau-père a grandi. J’avais beaucoup de liens avec la région avant de m’y installer.

Est-ce que tu peux nous parler de ton rapport à la nostalgie ? Tu répètes cette phrase dans le premier texte : « Moi, je déteste la nostalgie »…

Brontez Purnell : On idéalise tellement le passé, mais je ne pense pas que le passé ait été meilleur. On croit que c’était mieux avant, on idéalise… je pense que le seul endroit où il faut être, c’est le présent. J’ai un mentor plus âgé, un écrivain qui s’appelle Alvin Orloff, il a écrit un livre qui s’appelle Gutter Boys. C’était un punk rocker dans les années 1980 à San Francisco et à New York, et il disait toujours qu’il détestait la nostalgie. Il me racontait qu’il allait dans les clubs gays, habillé comme un punk rocker, à la fin des années 1970 à San Francisco, et que les « clones » lui crachaient dessus. De nos jours, on s’habille tous de la même manière, sans connaître les divisions culturelles qui résidaient dans ces looks. On réinvente constamment le passé. Je pense que le passé et le présent peuvent être très similaires. Fondamentalement, le monde a toujours été horrible.

Ce que j’ai beaucoup aimé avec ce texte, c’est sa capacité à dépasser la littérature de constat, qui est très répandue dans l’écriture de l’homosexualité encore aujourd’hui, j’ai l’impression. Ton écriture se situe au-delà de la représentation tragique de l’homosexuel assujetti à la solitude, au malheur, à la mort ; sans pour autant nier les difficultés — j’ai envie de dire : systémiques — liées à cette condition. C’est là, je pense, tout la force du livre. La manière que tu as d’écrire l’après (après la famille, après les ruptures, après l’enfance, après le virus) sans céder à un positivisme un peu niais (voire inoffensif), aux poncifs de la résilience ou à une bienséance un peu bourgeoise. J’ai envie de rajouter : après la normalisation, et la culpabilisation. C’est pourquoi la pornographie plutôt que l’érotisme ; c’est pourquoi l’humour comme outil immense contre la vie qui nous est faite.

Brontez Purnell : J’ai été étudiant en théâtre, et on nous parlait de Shakespeare, bien sûr. Dans une pièce de Shakespeare, il y a le drame, mais il y a aussi, après, le comique, et puis l’ennui, et puis l’épiphanie… Il faut tout un cercle d’émotions pour créer une catharsis. On ne peut pas être seulement dramatique tout le temps, on ne peut pas être seulement drôle tout le temps, on ne peut pas être seulement pédant tout le temps, il faut réunir tous ces éléments pour créer le ressenti de ces émotions humaines. Parce que nous ne ressentons jamais une seule chose à la fois. L’écriture donne l’illusion de la linéarité, n’est-ce pas ? En réalité, lorsque je suis dans une situation — disons, une très mauvaise situation, quelqu’un me séquestre chez lui —, je pense que c’est tragique, en même temps je pense à quelque chose de marrant pour dissocier, je pense aussi à quand ça va finir… Toutes ces pensées se produisent en même temps.

J’essaie de cartographier l’ensemble des émotions humaines dans n’importe quelle situation. C’est difficile. L’écriture est une forme très délimitée ; et la façon dont on la met en pratique reflète la façon dont on présente la catharsis à quelqu’un d’autre. Je me demande toujours comment condenser toutes ces émotions disparates en une catharsis à laquelle quelqu’un peut s’identifier.

Dans un de mes textes préférés du livre, tu écris ce qui pourrait s’apparenter à un élément de réponse : « Le point d’équilibre a toujours été pour moi de montrer que malgré les blagues, je ne rigole pas du tout. »

Alexandre Gaulmin : J’aime particulièrement cette citation du livre. Comme on est vraiment différents, Brontez et moi, je regarde souvent dans le livre ce qu’on peut avoir en commun, et je pense qu’on a l’humour en commun, justement, cette manière de dire les choses très directement.

Et c’est vraiment rare, dans les livres, un humour comme ça, une forme d’humour pédée, une manière camp de dire les choses, j’ai envie de dire. Je ne sais pas quel rapport tu entretiens avec le camp ?

Brontez Purnell : Le camp n’existe plus aujourd’hui : tout est devenu comme ça. L’idée du camp était basée sur le post-modernisme, mais maintenant que nous vivons dans le post-post-post-post-post-modernisme, je pense que ça fait juste partie de nos vies. Voir de l’ironie dans quelque chose était autrefois très particulier ; aujourd’hui, il y a trop d’ironie de partout. L’ironie n’a plus de sens, le camp n’a plus de sens. Il ne nous reste plus que les vraies émotions.

Alexandre Gaulmin : Amen.

(À ce moment-là de l’entretien, un homme passe derrière moi, une casquette Oakland sur la tête.)

Brontez Purnell : Oh my, il porte une casquette Oakland !

Alexandre Gaulmin : Quand j’étais petit, j’avais une casquette comme ça. C’est dingue, quand on y pense. Il y a beaucoup de choses comme ça dans l’élaboration du livre, en fait. J’étais très intrigué par la Bay Area quand j’étais petit, je lisais les Chroniques de San Francisco… Je suis allé à San Francisco très souvent, à la recherche de quelque chose, tu vois ? Et j’y ai trouvé mon équipage [crew], les gens que j’aime, ma famille de pédés. J’y ai trouvé Brontez, aussi. Alors il est arrivé un moment où j’ai pensé que toute cette expérience, rêver de la ville, lire ces livres, aller là-bas, constituait comme une ligne vers notre rencontre et ce projet ensemble. Je me suis préparé, depuis longtemps et sans le savoir, à atteindre ça.

J’ai travaillé deux ou trois ans sur ce projet. Ce fut un long cheminement parce que je ne savais pas comment faire. J’ai essayé, et j’ai essayé, et j’ai essayé, jusqu’à que je trouve une nouvelle méthode pour y parvenir. Beaucoup de choses m’ont amené à rencontrer Brontez et à faire cette traduction : c’est pourquoi j’ai placé cette citation de Montaigne au début, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

(Il sort le livre De l’amitié de la poche extérieure de son sac.)

J’ai toujours ce livre dans mon sac. Je crois en la communauté, je crois en l’amitié. Je pense que je cherchais ce genre de relation avec quelqu’un depuis longtemps. Et je l’ai trouvée.

Brontez Purnell et Alexandre Gaulmin, 2024, © Baptiste Thery-Guilbert

Vers la fin du livre, je lis : « mon prof de science qui était certainement de la fanfare ». Je ne connais qu’une seule personne autour de moi qui utilise cette expression, c’est mon cousin pédé qui a plus de quarante ans. Ce que je veux dire, c’est que tout le texte est traversé par un langage pédé, plus ou moins intergénérationnel, plus ou moins référencé, qui tient aussi par le travail de traduction d’Alexandre — je n’ai pas lu le texte en anglais. Est-ce qu’on peut parler un peu de cette question du langage et du choix des mots ?

Alexandre Gaulmin : Je pense que si j’étais écrivain, mon écriture serait proche de celle de Brontez. Mais je ne suis pas écrivain. J’ai traduit avec mon cœur, vraiment. Je n’ai pas de méthode, je n’ai pas étudié la traduction. Je traduis des choses dans mon travail (je travaille dans le secteur de la musique), donc je traduis des biographies et des choses comme ça, pour promouvoir. L’écriture de Brontez, comme des punchlines, est proche de ce qu’on peut écrire quand on veut présenter quelqu’un, c’était pas loin de ce que j’avais l’habitude d’écrire et de traduire. Je pense qu’au début, j’ai mis beaucoup de moi-même entre les lignes, beaucoup de mon langage.

J’ai envoyé une demande de bourse de traduction au Centre National du Livre. Ils ont détesté. Ils ont détesté parce que ce n’était pas académique. C’était drôle de postuler avec ce genre de livre, avec ce titre, au CNL, mais ça m’est revenu comme une insulte.

J’ai dû prendre du recul par rapport à beaucoup d’expressions amusantes en français, et trouver l’équilibre entre ce que je pouvais mettre dans ce texte, pour le servir, ou pour le réécrire. Il fallait se demander : si Brontez me disait ça en français, comme le dirait-il ? Ça fait partie de l’interprétation. Je me suis posé la question avec le verlan, par exemple. Le verlan ne fait pas partie de l’argot américain, mais c’était difficile pour moi de ne pas l’employer. Il fallait utiliser chelou pour weird. Le verlan est quelque chose de très français, mais je devais en passer par là pour faire de Johnny un personnage français.

(Pause)

Tu sais, c’est marrant ce que tu as dit sur l’amitié. Je pense que Brontez m’a laissé faire. Il ne sait pas ce que j’ai fait. Ça peut être très mauvais, ça peut être très bon, il ne le saura jamais.

Brontez Purnell : Je suis sur le point d’apprendre le français, alors je vais voir ! Donnez-moi environ quatre ans.

Alexandre Gaulmin : Même ça, c’est un peu ma démarche. Je n’aime pas vraiment être jugé, et sûrement que traduire un texte que personne ne peut lire en anglais, c’était une façon d’écrire quelque chose sans être jugé sur ce que je voulais faire, et sur les mots que je choisissais.

Sauf par le CNL…

Alexandre Gaulmin : Sauf par le CNL. J’aurais bien aimé avoir une bourse, c’est pour ça que je l’ai fait, tu vois.

Brontez Purnell : Les millions de dollars qu’on va gagner avec ce livre ! (Rires)

Alexandre Gaulmin : Rachida, donne-nous la moula !

Ça pourrait être le titre de mon article, tiens : Rachida donne-nous la moula, Rachida give us the moola… Ce livre s’inscrit à mon sens dans un registre qu’on appelle, par facilité, autofiction, ou parfois écriture de soi. Une des grandes figures de l’autofiction pédée en France tient dans la personne de Guillaume Dustan. Dans son livre Nicolas Pages, il écrit quelques lignes qui pourraient s’apparenter à une sorte de manifeste : « C’est qu’il n’y a pas trente-six solutions en littérature : soit on invente tout et on s’expose à une relative pauvreté de détail (sauf à réintroduire des petites merdes vécues dans l’histoire inventée) ; soit on raconte sa vie et on s’expose à une relative faiblesse dramatique (sauf à faire des mutants en greffant des événements et des personnages les uns sur les autres). En fait j’ai envie d’être beaucoup plus radical. En littérature, soit c’est soi, soit c’est du bidon. » J’ai posé la même question il y a quelques mois à Fabrice Neaud, et je te la pose ici : en littérature, soit c’est soi, soit c’est du bidon ?

Brontez Purnell : Absolument pas. Est-ce que tu as déjà tiré du tarot ? C’est un peu l’idée. On le voit quand on étudie le théâtre, il n’y a que 36 intrigues dans toute la littérature : l’homme contre l’homme, l’homme contre la machine, l’homme contre la nature, etc. Quand on tire le tarot et qu’on choisit une carte, le tarot représente un corps entier. Il contient toute la cartographie des expériences humaines.

J’ai parfois l’impression qu’écrire un témoignage est laborieux, parce qu’on dit aux homosexuels, aux Noirs, aux femmes, que si on n’écrit pas de témoignage, notre travail n’est pas réel. Comme si seuls les hommes Blancs hétérosexuels étaient assez intelligents pour écrire de la fiction. Ça fait partie de cette croyance que la fiction n’a rien à nous apprendre, pas vrai ?

C’est délicat d’écrire sur soi. Je ne veux pas transposer les idées des autres. De mauvaises choses me sont arrivées, mais certaines personnes ont changé et se sont améliorées, et je ne veux pas les condamner dans un texte.

Parfois, je ne veux pas mettre ma souffrance dans un livre, parce qu’alors ma souffrance devient immortelle. Elle demeure dans une pierre tombale.

Quand j’écris, je n’écris jamais seulement sur moi : j’écris sur moi, j’écris sur tous mes amis. Un composite. Une esquisse de tout ce qu’il s’est passé. Il n’y a aucun moyen de dire qu’il s’agit d’une histoire vraie ; et, de toute façon, les récits sont toujours fictifs. Je pourrais écrire un texte sur ma vie et dire que tout est vrai, mais si ma mère le lisait, ou si Alexandre le lisait, ils pourraient dire que c’est que des conneries !

Nous nous référons toujours aux autres. Nous sommes toujours considérés comme des narrateurs peu fiables. Puis il y a cette idée selon laquelle une histoire devient fictive dès qu’elle est écrite, point final. Même si c’est vrai, je ne suis pas sûr que ça m’intéresse vraiment. M’intéressent les thèmes universels, et ce qu’ils peuvent relayer de la catharsis, quelque chose de proche de ce que les gens vivent.

Il y a ce groupe britannique qui s’appelle Huggy Bear, et dans l’un de leurs disques, elles disent quelque chose que je trouve vraiment génial : « Mentir, mais jamais au détriment de la vérité ».

Alexandre Gaulmin : Tu sais, pour revenir à Dustan, j’ai été tenté de lire des auteurs qui auraient pu être dans la même veine que Brontez pendant la traduction. Évidemment, la question Dustan s’est posée. Je me suis demandé si Brontez appartenait vraiment à cette lignée-là, s’il fallait que ma traduction se rapproche de cette écriture-là. J’ai fait le choix de ne pas relire Dustan. De ne pas le relire pour que la voix puisse être assez unique, tu vois, sans que le poids de la référence soit trop lourd. Pendant tout le travail de traduction, je n’ai pas lu de textes qui pouvaient se rapprocher de ce qu’écrit Brontez, pour ne pas avoir à copier une écriture. Dustan est sans doute dans la même lignée, et en même temps il fallait pouvoir ouvrir.

Je vais continuer dans quelque chose de très franco-français, en citant quelques phrases de Marguerite Duras dites à la télévision en 1984 : « C’est un drôle de truc, l’écriture. Pourquoi on se double de ça, on se double d’une autre vision du réel. Pourquoi tout le temps ce cheminement de l’écrit à côté de la vie. » Chez toi, Brontez, l’écriture a toujours répondu à une certaine nécessité ?

Brontez Purnell : Oui, tout à fait. Je suis Noir américain… Peu importe, nous sommes tous Africains — attendez, ne publie pas ça !  (Rires) Anyway. Je viens d’une culture où nous n’avons pas eu le droit de lire ou d’écrire pendant des années et des années. Quand on ne sait pas lire et écrire, on ne peut pas expliquer son propre vécu. En Amérique, ils calculent combien de lits il faut installer en prison en fonction du taux d’analphabétisme. Ils regardent combien d’hommes Noirs ne savent pas lire, pour combien de lits dans les prisons, OK ? J’ai eu beaucoup de chance que ma mère sache lire et écrire. Et, tu sais, quand on est un petit garçon gay, qu’on est trop expressif et trop bavard, ils veulent juste qu’on ferme notre gueule.

J’avais l’impression qu’ils voulaient toujours que je ferme ma gueule. J’avais l’impression que personne ne m’écoutait jamais. Alors, si je pouvais tout écrire, il y aurait un document continu sur ce que je ressentais. Je n’ai jamais écrit pour d’autres personnes, je pense que je l’ai d’abord fait pour moi, et c’est devenu une pratique qui s’est pérennisée. Je pense que l’écriture a été importante pour ma survie ; et aussi, que c’est une expérience sensorielle étrange, c’est un privilège, de pouvoir lire.

Je ne savais pas que la dyslexie était un syndrome, tout un spectre. Je pensais que la dyslexie concernait uniquement les personnes qui invertissaient les lettres, mais j’ai un ami qui m’a dit qu’il était tout à fait capable de lire, mais que son cerveau n’arrivait simplement pas à former une idée après avoir lu deux phrases. Et puis un autre ami m’a dit qu’il ne savait pas que d’autres personnes avaient des pensées jusqu’à qu’il les lise dans un livre. Il pensait être la seule personne à avoir des pensées, mais il a lu que quelqu’un pensait comme lui. C’est une expérience sensorielle folle que d’être un être humain. Et l’écriture est la forme la plus proche de la documentation que nous avons sur la façon dont la réalité est complètement délirante.

Et aussi, je pense que je suis quelqu’un qui est souvent mal compris, alors le seul moyen que j’ai pour me défendre, c’est d’écrire avec mes propres mots ce que je ressens.

Je me reconnais vraiment dans ce que tu dis. Mais il ne s’agit pas seulement d’écrire ici, il s’agit d’être publié et d’être lu.

Brontez Purnell : Tu sais, quand j’ai écrit ce livre, je ne l’ai écrit que pour vingt ou trente personnes dans les années 2000. En fait, je suis un peu effrayé qu’autant de personnes puissent voir cet instantané de ma vie à cette période.

C’est effrayant, oui.

Brontez Purnell : Oui. Mais il faut avoir peur pour pouvoir être courageux.

Et maintenant, tu as peur ?

Brontez Purnell : J’ai dit qu’il fallait avoir peur pour pouvoir être courageux. Alors oui, j’ai très peur, et je suis très courageux.

Magnifique. Je pense que c’est bon pour moi. Est-ce que vous avez quelque chose à ajouter, Alexandre, ou Brontez ?

Brontez Purnell : Est-ce que quelqu’un peut m’épouser et me donner une putain de citoyenneté européenne, genre, allez ! Je suis prêt à vivre en France à temps partiel.

Alexandre Gaulmin : On va te trouver un mari sympa.

Brontez Purnell : Tu sais, j’ai une émission de cuisine aux États-Unis, je ferais une excellente tradwife.

[J’arrête l’enregistrement. Brontez veut essayer mes lunettes. Je le prends en photo. Alexandre va payer pendant ce temps. Il paie tout, dit : t’as 25 ans demain, bon anniversaire !]

Brontez Purnell, Johnny, est-ce que tu m’aimerais si j’avais une plus grosse bite ?, traduit et préfacé par Alexandre Gaulmin, éditions Rotolux Press, 2024, 160 pages, 20€.